‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 82 sur 138 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Toute doctrine, œuvre sincère de la pensée humaine, doit renfermer une part de vérité. Critiquer, c'est sim-

{ élément montrer que cette partie de la vérité n*est pas e tout ; la critique n'est que la limite imposée par la raison aux systèmes, qui sont eux-mêmes limités par les choses. En ûxant ainsi le point où s'est arrêté l'effort de l'intelligence, la critijiue fixe nrécisément le point que l'intelligence doit dépasser; elle lui ouvre un nouvel espace par delà celui quelle avait déjà narcouru ; en un mot, elle agrandit l'horizon intellectuel, qu un système avait voulu ramener à ses proportions toujours trop étroites.

En abordant ici la critique sincère et patiente de la morale anglaise, nous ne voulons nullement entreprendre une réfutation ni démontrer la fausseté de la doctrine que nous soumettons à l'examen. Disons mieux : cette doctrine nous paraît sur beaucoup de points irréfutable : elle repose sur les trois grandes lois physiques et psychologiques d'association, d'évolution et de" sélection naturelle, que tout penseur sérieux est aujourd'hui forcé d'admettre. Nous voulons si peu contester de tels principes, qu'au besoin nous les défendrions de toutes nos forces. Seulement, une fois admis tous les faits qu'invoque en sa faveur l'école anglaise, nous devons nous demander si elle peut fonder sur ces faits seuls une morale vraiment complète et obligatoire ; ne fait-elle point même fausse route quand elle le

lente avec ses principaux représentants? La morale obligatoire n'a-t-elle pas, comme la métaphysique, son principe , dans « un inconnaissable »? La science est-elle actuellement ('adéquate à la vie humaine, et une morale qui prétendrait régler toute la sphère de notre conduite d'après une série de déductions rigoureusement scientifiques, sans mélange aucun d'hypothèses métaphysiques, est-elle possible dans iTétat présent de nos connaissances? Bentham, Mill, Spen- »cer, tous les penseurs utilitaires ou évolutionnistes croient pouvoir traiter la morale simplement comme la biologie ou la physiologie, sans y mêler aucune conception métaphysique, aucune opinion sur Torigine ou la fin des choses. Les moralistes français du xviii* siècle avaient déjà parlé d'une « physique des mœurs » reposant sur des données aussi précises que l'autre physique, et de tous points suffisanle pour l'individu comme pour TÉtat *. Il s'agit de savoir si cette physique des mœurs peut logiquement admollro uue obligation et une sanction, si elle ne devrait pas RMunuor plus franchement qu'elle n'a osé le faire à ces notions de la morale métaphysique.

Il y a deux parties dans la morale telle qu'on l'entend d'ordinaire, Tune psychologique et physiologique, l'autre proprement morale; la première étudie les ressorts habituels de la conduite des hommes en général, l'autre s'adresse Ji chaque homme et prétend lui « ordonner » telle ou telle action ; la première se contente d'analyser et d'expliquer, la seconde conseille ou « commande » ; l'une a pour domaine les faits, l'autre a son objectif au delà de tout fait présent ou passé, dans un avenir encore indéterminé. Or autre chose est d'analyser le passé, autre chose de produire l'avenir. La première partie de la morale peut se traiter scientifiquement; la seconde en certains points semble encore échapper plus ou moins aux sciences positives *. Nous le répétons, l'analyse des idées et des sentiments moraux a été faite admirablement par l'école anglaise : si ses « genèses » offrent encore de nombreuses lacunes et des inexactitudes, il est permis d'espérer que tôt ou tard ces lacunes seront comblées, ces inexactitudes ciTacées ; mais les utilitaires et les évolutionnistes se heurtent toujours à des difficultés spéciales quand, passant de la théorie scientifique à la pratique morale, ils essaient d'établir une règle d'action générale et de faire prédominer

1. V. dans notre Morale d'Epicwe les chapitres consacrés au xviu» siècle.

2. V. notre livre intitulé : Esquisse (Tune morale sans obligation ni sanction.

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