‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 83 sur 138 · INTRODUCTION A LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION A LA CRITIQUE

dans la conduite tel sentiment ou tel instinct, par exemple '. rinstinct social , sur tel autre qui a scientifiquement la i même valeur, par exemple l'instinct de conservation. ^

M. Spencer, dans un de ses ouvrages, a comparé lai morale à l'astronomie; mais ici, c'est l'astronome lui-même j ' qui doit régler le mouvement des astres et leur marquer ; leur route ; de plus, ces astres sont des êtres conscients ; et intelligents qui n'obéissent pas à l'aveugle : il faut leur; démontrer que la voie indiquée est la meilleure non-seu- ' lement pour la société, mais pour eux-mêmes. A ce point ; de vue, une science de la morale, absolument complète et \ sans desideratum, embrassant tout l'avenir de l'humanité ' et de chaque individu, apparaît comme infiniment plus . compliqiiée que toute autre science et comme dépassant la portée de l'esprit humain : elle rencontrerait même assurément, nous le verrons plus tard, un certain nombre de contradictions insolubles entre l'intérêt de l'individu ^t l'intérêt social; elle se heurterait à des impossibilités. Il est des cas où l'expérience ne peut plus nous guider, ou bien nous mènerait parfois tout droit à des actes immoraux : les faits n'ont pas toujours en eux-mêmes une vertu direo- ' trice suffisante.

Il y aurait une seconde Critiqm de la raison pratique k] faire en se plaçant à un point de vue nouveau. Sans aboutir ' à aucune des conclusions dogmatiques de Kant et en adoptant toutes les données des sciences contemporaines, toutes les « genèses » des sentiments moraux, on pourrait* montrer qu'il reste pour notre esprit un « inconnaissable » quelconque ; on chercherait alors si cet inconnaissable ne peut point avoir une part dans nos décisions, par les hypothèses sous lesquelles nous essayons de nous le représenter et qui sont comme des risques de la pensée métaphysique. Peut-on bannir de nos actions l'hypothétique, ! %i l'hypothèse reste au fond de notre pensée? N'est-ce point même l'hypothèse qui permet à l'agent moral, en face des antinomies pratiques que lui présente la société actuelle, de passer outre et d'aeir comme si elles n'existaient pas ? Nous aurons plus tard l'occasion de le constater, dans le monde visible et tangible que la science étudie , dans le monde des faits positifs, le désintéressement, le dévouement ne sont point entièrement justifiables ; mais la science a-t-elle dit le dernier mot des choses? — Telle est l'interrogation pleine d'anxiété à laquelle aboutit la morale et qui a pour objet Tau-delà de la science. Sur cet au-delà, deux hypothèses sont possibles. Peut-être,

si nous pouvions pénétrer le fond des choses, reconnattrions-nous que l'être le plus moral, le plus désintéressé, est aussi celui qui a le mieux compris l'univers et la vraio existence; que ce qui s'appelle l'idéal est l'essentielle réalité, la force destinée au triomphe final, et gue celui qui s'y attache s'attache à la seule chose solide, immuable, éternelle. Peut-être au contraire, si nous connaissions le fond des choses, la conduite qui nous parait aujourd'hui la plus morale nous paraîtrait-elle absurde ; peut-être même , si la science arrive quelaue jour à son achèvement et à sa perfection, son triomphe coïncidera til avec la suppression de la morale telle qu'on l'entend aujourd'hui et des instincts trop aveugles qui lui servent encore de base : à cette époque on n'en aurait plus besoin et elle disparaîtrait après être devenue inutile. Selon cette seconde conception, la morale en ses plus admirables préceptes n'existerait aujourd'hui que pour suppléer la science, là où elle fait encore défaut. La morale serait un peu comme la poésie, qui tend à s'effacer devant la science : c'est un vrai poème à réaliser qu'une belle vie; les grandes actions, qui inspiraient jadis les épopées, sont des épopées elles-mêmes, et nul poème ne les vaut. Le moraliste, dans cette hypothèse, entraînerait les hommes en faisant se dresser devant eux l'austère âgure du devoir, comme Tyrtée poussait en avant les combattants en invoquant les fantômes des dieux, de la gloire et de la patrie. Pour se dévouer quand le salut des autres l'exige, il faut se bercer soi-même de quelque grande idée, se chanter tout bas quelque chose : l'oreille pleine de musique et le cœur d'harmonie, on s'oublie alors, on oublie le monde réel, et ainsi peut s'accomplir en paix le sacrifice du devoir. — Telles sont les deux hypothèses sur l'inconnu, l'une affirmative, l'autre négative, en face desquelles nous laissera après examen cette morale anglaise qui a eu le tort de se donner, avec Bentham et ses successeurs, comme une science complète et positive, capable de se suffire à elle-même de tous points. Le problème essentiel, métaphysique, intimement lié au problème moral^ subsistera toujours.

Pour mener jusqu'au bout l'examen critique de l'école an-

glaise que nous entreprenons en ce moment, nous aurons esoin d'une certaine persévérance. Cette école, qui s'appuie perpétuellement sur les découvertes psychologiques ou physiologiques de notre siècle, a des ressources inépui-

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