Déont., t. I, p
s. Voyez, dans notre MoitUe (fÈpicure, le chapitre sur les vertus et le courage.
est contraint, par la nature même de son commerce, d'avoir l'œil sans cesse ouvert sur les plus petites pertes et les plus petits profits, le négociant en gros, lui, s'occupe peu de ces minuties ; le moraliste sera comme lui : il ^ra des comptes larges et taxera chaque plaisir ou chaque peine à une valeur approximative; les erreurs de détail ne pourront fausser les résultats généraux, pas plus que tel objet particulier vendu à perte par un bon négociant ne pourra porter une véritable atteinte à la somme considérable de ses profits. La tâche du moraliste n'est donc pas aussi compliquée qu'on le croit : il s'agit simplement d'établir des moyennes. En moyenne, telle sensation, de tel degré, produira tel plaisir ou telle peine. L'exception confirme la règle, ou du moins peut rentrer dans une rè-
§le. On établira en effet la moyenne des exceptions comme u reste, et tout ce qu'on ne peut prévoir ou calculer, on en renfermera du moins l'influence entre des bornes fixes.
En d'autres termes, l'arithmétique morale de Bentham, cette science qu'il nous présentait comme si minutieusement exacte, ne pourrait-elle se changer en une statistique morale? Cette science nouvelle, au lieu de marqiier pour chaque individu ce qui lui est à chaque moment le plus agréable, fixerait ce qui est généralement agréable à la généralité des individus.
Mais, demanderons-nous à Bentham, si le moraliste, dans ses théories, peut calculer en gros, l'agent moral peut-il donc agir en gros? Chaque acte est quelque chose de particulier, de distinct, de spécial; chaque agent, dans l'hypothèse même de Bentham, est une sorte de marchand en oétail qui ne peut échanger son action contjre le plaisir
f)romis par vos théories sans connaître exactement la vaeur de ce plaisir à l'instant donné. On lui dit : — En moyenne, telle action produit telle peine ou tel plaisir ; — fort bien; mais, à lui seul, pourra-t-il toujours accomplir cette action assez de fois pour que cette moyenne de peine ou de plaisir se produise? Le joueur qui jouerait un million de fois verrait s établir une moyenne et une compensation entre ses bénéfices et ses pertes ; de même, si je risquais, pour ainsi dire, des millions de fois l'enjeu d'une action quelconque, je serais sûr de voir une moyenne s'établir et le hasard laisser place à la certitude : mais, dans les actions importantes, je ne pourrai agir (|ue plusieurs fois ou même une seule fois de la même manière ; Socrate, par exemple, ne pouvait pas boiro deux fois la ciguë. Telle chose, dites-
Mi LA MORALE ANGLAISE CONTEMPORAINB
VOUS, procure le plaisir à la majorité des hommes ; mais que sais-je si je suis de la majoriLé ou do la minorité, et si cette chose ne me procurera pas précisément de la peine? que sais-je si je ne suis pas une exception? — Les exceptions, ajoutez-vous, rentrent dans notre calcul. — Mais que m'importe, à moi exception, de figurer théoriquement dans votre calcul et de venir confirmer vos règles, si pendant ce temps je souffre au lieu de jouir? Faut-il que je me sacrilie dans la pratique à vos théories statistiques?
Les règles obtenues par la statistique morak oETrent donc un premier défaut : c'est d'être incertaines. La movenne qu'établît le déontologue se traduit alors pour l'individu en une simple probabilité. Le calcul des plaisirs devient ainsi un calcul des probables, et la voie est ouverte à une sorte de probabilisme utilitaire qui n'est pas sans analogie avec l'autre. Seulement, ici, la seule chose qui soit certaine, qui soit placée tout à fait au-dessus de la probabilité et du doute, c'est le plaisir le plus immédiat et le plus intense, qui est aussi en général le moins durable et qui représente souvent le vice. De tous les autres côtés, on trouve l'incertain. Le Benthamisme ressemble alors k Vancienne casuistique retournée ; toutes les actions tombaient sous la casuistique dévote et offraient matière à distinctions et à subtilités, exceiité la vertu même, droite et franche ; de même, on pourrait dire peut-être que toutes les actions tombent sous la casuistique benthamiste et sont objet de doutes, d'incertitudes, d'hésitations, excepté beaucoup de mauvaises actions qui sont sûres et invariables.
£t maintenant, comment mettre sur le même rang les choses simplement possibles ou probables et les choses sûres ? — Il est sûr que tel vice vous causera du plaisir ; il est possible, il est probable même que les conséquences de ce vice vous causeront de la peine : choisissez. — Pour que je choisisse, commencez par établir une commune mesure entre le réel et le possible. Bentham semble ne s'être même pas douté de cette différence qui existe entre le certain et le probable, et qui est l'une des plus graves difficultés de sa doctrine utilitaire, • Il faut approuver ou « blâmer les actions, dit-il, d'après leur tenaance h eug- ■ menter ou à diminuer le bonheur, n Mais parmi les aotiens il y en a qui ne tendent pas seulement à l'augmenter, il y en a qui l'augmentent immédiatement et de la manière la plus sensible ; ces actions, il est vrai, tendent parfois h le diminuer dans la suite. Mais, entre un effet immédiat et une
tendance lointaine, quelle est la commune mesure arithmétique? Le sophisme de Bentham apparaît très-nettement dans ces paroles : « Le plus abominable plaisir que le plus <x vil des malfaiteurs ait jamais retiré de son crime ne dece vraît pas être réprouvé s'il demeurait seul ; mais il est € nécessairement suivi d'une telle quantité de peine, ou, ce c qui revient au même, d'une telle chaiice d'une certaine « quantité de peine , que le plaisir en cotnparaison est « comme rien \ » Soutenir qu'une chance et une réalité reviennent au même, est-ce bien sérieux ?
Il est d'ailleurs une chose que ne doivent pas oublier les benthamistes : c'est que le calcul des pronabifités, pour être admis dans leur morale d'intérêt personnel, doit non-seulement fixer ce qui est probable enblocpour tous les individus donnés, mais aussi ce qui est plus ou moins probable pour tel individu. Car la morale du plus grand intérêt ne commande pas au nom d'une loi universelle à laquelle l'individu, s'il le faut, serait tenu de se sacrifier ; elle propose {^our fin un maximum de plaisir qui n'a de valeur que si 'individu en jouit.
Voici, pour reprendre encore l'exemple de Bentham, un ivrogne oostiné : vous lui dites que ses plaisirs, d'après la statistique, sont impurs, c'est-à-dire suivis des peines les plus graves (indispositions, maladies présentes ou futures); pour toute réponse, il vous montre son corps robuste et vous décrit son état de santé : d'ici à un lon^ temps, nulle maladie n'est pour lui probable. Vous lui repétez que ses plaisirs sont impurs, parce qu'ils sont accompagnés de perte d'argent et de temps ; il ouvre sa bourse bien garnie et vous prouve qu'il vit assez dans l'aisance pour n'avoir à épargner ni temps ni argent. Vous lui parlez des conséquences sociales : peine produite dans l'esprit de ceux qui lui sont chers, — il est seul au monde; mépris d'autrui, — il a l'estime de tous ses camarades, et cela lui suffit ; risque d'un châtiment légal, — il est dans un pays où nulle loi ne réprime l'ivresse; risque de commettre des crimes dans l'ivresse, — il a une ivresse très-douce ; crainte des peines de l'autre vie, — il n'y croit pas. Vous lui objectez que ses plaisirs ne sont pas féconas. Il répond que peu importe, s'ils se suffisent à eux-mêmes; ce qui est incomplet a seul besoin d'être fécond. D'ailleurs > si ses plaisirs ne sont pas féconds, ils n'empêchent du moins