‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 91 sur 138 · Benih», Introd, to the pHnc. of mor,, II, iv, loc* cit · texte numérisé non relu

Benih», Introd, to the pHnc. of mor,, II, iv, loc* cit

' aucun autre plaisir : par cela même qu'il a une santé

" inébranlable, il garde une capacité entière pour tout plaisir

(du corps ou de l'esprit qu'il lui plairait de poursuivre. Quelle prise les bentnamisles ont-ils donc sur cet bomme?

Et qu'on ne reproche pas à notre ivrogne de faire de la cai suistigue, de ne point agir d'après des lois générales, mais

' d'après des cas particuliers. Qu y a-t-il de plus particulier que

le plaisir ? Où la pari du casvs, du hasard, et parlant de l'interprétation individuelle, est-elle plus grande * Donner pour fin le plaisir, c'est donner pour fin le particulier; vouloir ensuite qu'on poursuive le particulier en se conformaut à des lois générales, ne serait-ce point un non-sens? Vouloir que je cherche moii pliiisir là seulement oij la majorité des nommes trouve te sien, c'est presque une contradiction, N'oublions pas la déflnilion que Bentham lui-même donne du plaisir : » Le plaisir, c'est ce que le jugement d'un « homme, aidé de sa mémoire, lui fait considérer comme « tel. s Ainsi la casuistique, c'est-à-dire la considération des cas particuliers, n'est pas seulement accidentelle dans le benthamisme ; elle est essentielle à la conception même de la fin morale, surtout dans la sphère individuelle où nous sommes encore renfermés.

Au reste, une moyenne n'est une loi que pour les gens médiocres : si vous sortez de la médiocrité, vous échappez à la statistique ; si vous êtes assez vous-même, tout ce que sont ou font les autres vous devient iodifl'érent. L'avenir du benthamisme repose, en quelque sorte, sur 1,'accroissement universel de la médiocrité : si tous les hommes étaient semblables, avaient mêmes organes, mêmes tendances, même intelligence, c'est alors que la statistique serait toute-puissante et que les résultats observés chez les uns pourraient être étendus à tous les autres : plus d'exception, plus de singularité, plus d'individuahte.

Par malheur, ou par bonheur, plus le genre humain fait de progrès, plus se produisent en lui de dilTérences; plus les hommes sont civilisés, plus il sont divers. Et cette loi qui régit le monde humain régit l'univers entier : ne sontce pas les utilitaires et les positivistes eux-mêmes qui ont mis en lumière la grande toi d'évolution et de « ditîéreuciation »? A l'origine, tout était semblable; i la fin, tout sera divers : le progrès, sur la terre comme dans le ciel, I chez l'homme comme chez la plante et l'animal, se mani-

feste d'une manière sensible par une diversité croissante ^es choses. A mesure que les espèces se développent, les

individualités s'accusent. L'homme, sorti d'un embryon presque « homogène, » arrive à posséder l'organisme le

{dus « hétérogène » que possède un être vivant : ainsi fera 'humanité même, selon la science moderne. Et maintenant, les disciples de fientham semblent demander la an de l'humanité à cette moyenne, à ce milieu homogène que l'humanité porte en elle, mais qu'elle tend sans cesse à dépasser elle-niême ? La morale qu'on obtiendrait de cette manière ^serait la morale de la médiocrité. Pourtant, les utilitaires eux-mêmes font, avec Stuart Mill, l'éloge des êtres qui ont le sentiment de l'individualité, qui ne veulent pas faire comme tout le monde, penser comme tout le monde, sentir comme tout le monae ; qui veulent vivre à leur manière ; qui veulent être singuliers et même excentriques \ N'oublient-ils point que la singularité devient aisément un crime dans leur morale, et que l'originalité y est permise? Ne pas trouver son plaisir où tout le monde le trouve, c'est déjà un grave indice, puisque dififérer dans l'appréciation des plaisirs c'est dififérer dans le jugement du nien.

Dès à présent, remarquons-le, l'originalité, l'exception, est plus fréquente qu'on ne le croit. Seulement, peu de personnes sont originales sur tous les points ; ceux-là le sont par certains côtés, ceux-ci par d'autres. Si le nombre des exceptions pour ainsi dire totales est assez petit, le nombre des exceptions partielles est énorme, A vrai dire même, tout le monde, par un certain côté, est exceptionnel. Qu'est-ce que l'indiviau, dans le fond, si ce n'est l'exception par rapport au fi;enre? Tout ce qui vit d'une vie propre est exceptionnel; les moyennes sont des généralités abstraites qui pourraient avoir de la valeur à un point de vue purement social, mais qui ne peuvent servir à régler la vie individuelle d'une manière définitive, ni à déterminer dans cette sphère le maximum du plaisir. Il sufiSt donc que je ne sois pomt fait exactement comme les autres pour que la loi du plus g^and plaisir puisse me commander ce qu'elle défend au reste des hommes. De là une singulière différence entre les autres sciences et la science morale telle que Tentend Bentham. Les autres sciences constatent les exceptions ou les monstruosités et les soufifreot : elles ne les provoquent pas et ne les conunandent pas ; la science morale, chez les partisans de Bentham, en posant pour fin le plus grand plai*

i. Stuart Ifill) Liberty f et Speacer, Social Slatics

238 LA MORALE ANr.[,ATSF, CONTOH POU AINE

sir, pose et accepte par là même toutes les contradictIoDS et exceptions que l'idée de plaisir eutralne avec elle ; elle ne tolère donc pas seulement, dans certains cas, l'ivrognerie, elle la commande ; elle ne tolère pas seulement tel ou tel autre vice : du momeat qu'il est démontré, dans un certain cas, avantageux à l'icdividu, elle le commande. Tout reproche aux coupables habiles est interdit aux benthamistes : en quel nom leur en feraieat-ilsî Au nom de la loi des mœurs? Elle est pour eux et avec eux. Vous leur avez enseigné leur fin et ils la suivent : qu'avez-vous à dire?

Accordons donc avec fientbam à celui qui trouve réellement le plus grand plaisir dans l'abrutissement qu'il agît bien; ayons même le courage de le louer, puisque nous n'avons pas le pouvoir de le blâmer.

Telles sont les dilficultés qu'on peut éle\er contre l'ulopte arithmétique de Bentham. Ce dernier a cru le calcul oes plaisirs exact, il ne peut l'être; certain, il ne l'est pas; d'une portée universelle, il ne vaut pas pour tous les mdividus. fientbam reprochait à ses adversaires que leur principe, étant personnel, individuel, devait être despotique ou anarchique; c'est une alternative à laquelle vous ne pouvez échapper, disait-il : il faut calculer, ou vous battre. — Nous avons cherché à calculer, mais ce calcul même reste plus que jamais personnel, individuel, variable; nous pressentons qu'il ne peut aboutir qu'à des conséquences despotiques ou anarchiques ; les benthamistes seraient-ils tonc, après avoir calculé , réduits eux-mêmes à se battre P Ils seront du moins réduits à laisser là le calcul, à chercher un eriterium plus sur et plus facile à manier que le nombre, une fin autre que le plaisir le plus grand en quantité : ils seront contraints, avec Stuart Mill, à perfectionner euxmêmes leur système en essayant 'd'y introduire un élément supérieur*

Page 1