CHAPITRE X
: :' ■.'■^- Des Femmes françaises.
Pour les femmes françaises, le premier më^ rite n'est' pas de laire une chose bien, mais de la faire avec- grâce ; et cet avantage superficiel a d'autant^pliis dé prix qu'il est presque toujours un indice certain de leur <iaractère : en France , une femme disgracieuse est presque toujours méchante.
Ailleurs , les femmes ne remplissent <]u'une partie de leur destinée ; elles sont ici tout ce qu'elles doirent être, des maltresses dans la jeunesse , des compagnes 'ponr les hommes dans la ma^ité de Tâg^ , des tfmirrice^ pour les en* lans et les vieillards.
La . plupart des .femmes tde .ce pays ont de grandes vertus qui. n'attendent qné ToGcasion de se déyoiler , et c'e^t , le plus souyent , ramdar qui les fait naître. .
Des moralistes trop sévères , qui affectent de ne voir dans Tamour qu'une liaison sans attachement , qu'un ssentiment sans estime , demandent peut-être à Taide de quels sophismes-on peut essayer de prouver qu'une passion qui , partout ailleurs , ne produit que désordre et faiblesse , jouirait en: France du< privilège de faire nattre des vertus , d'enflammer le courage , et- de féconder les talens ?
' Je ne balance pas à répondre queFamoura toujours été parmi nous , suivanjt une vieille expression , Venlrepreneur des grandes choses , parce que les femmes de notre nation ont .eu , à toutes les époques de notre histoire, une incontestable supériorité sur tout leur sexe.
Je n'emploierai pas le langage d'une fade adulation on d'une galanterie déplacée pour donner i cette proposition toute l'évidence qu'elle peat recevoir du jplus simple exposé des faits , et je me contenterai de rappeler des noms qui sont des preuves.
La France pent se prévaloir ^ avec un juste orgueil , des hommes illustres <lu'eBe a produits^ mais tous ( à une seule exception près , Voltaire ) Ont y chez les peuples anciens , ou chez les nations étrangères, des rivaux de gloire , ou du moins des concnrrens de renommée. N'est^il pas digne de remarque que les femmes françaises dont rhîstoire a consacré les noms , y tiennent , sans opposTtion et sans rivalité ,• le preinier rang parmi les femmes célèbres de tous les tems ,et de tous les ps^ys.
Le premier poète du Parnasse anglais , Pope , yeut-il peindre , dans une épttre enchanteresse , tout ce que le coBUr d^une femme peut renfermer de^sentimens 'tendres , tèut ce que l'amour peint {kspirer d'abandon , de dévouement et d'héroïsme ? quel autre nom que celui d'HéloYse viendra s'offrir à sa pensée ? quel modèle aussi achevé pourrait lui révéler sa brûlante imagination ? U a i90HS les yeux ces. lettres admirables, où l'abbesse dû Paraclet épanche son ame tout entière ; et le génie de Pope ne peut àsjpirer qu'à revêtir des couleurs poëti^s , en les transportant dans une autre langue , les images les plus vives, les
[Hînsëes les plus sublimes que ramour- et la religion aient jamais inspirés.
Hëloïse, en deiix lignes , et dans la $imple adresse d'une de ses lettres , a trouvé le moyen de réunir tout ce qu'il y a de plus humble et de fins énergique , de plus gracieux et de plus tendre dans le langage de Tamour :
« La servante à son maître , la fille i soi » père , la sœur à soi^ frère , Tamie à son ami, » Héloïse à Abailard, salut. »
Il est des qualités que la nature semble avoir départies séparément à chacun des deux sexes : ce courage qui consiste à affronter la mort dans les combats, ce génie de la guerre qui enflamme et dirige les armées , durent être Tapanagie par* ticulier des hommes. Un seul exemple vient faire exception à cette règle , et c'est dans Thisloire des femmes célèbres de notre nation que cet •exemple se trouve.
La France est envahie ; l'étranger y donne des Iciis au sein de la capitale , et la couronne chancelle au front de Charles VU. Jeanne d'Arc rallie nos guerriers , le$ ramène-au combat, et rappelle la victoire sous les drapeaux de Dunpis.
Au siècle de rhéroïsme , une jeuae filie efiace la gloire des héros , et , pour dernier service rendu par elle à la patrie que son bras a sauvée , elle meurt , et son trépas imprime au nom anglais une tache ineffaçable.
Sans doute on ne devrait pas s^ attendre que ce fût parmi ces Françaises auxquelles on adresse si légèrement le reproche de frivolité, quUl fallût chercher les femmes qui se sont le plus illustrées dans la carrière de T érudition et des sciences abstraites. Cependant je ne craindrai pas d'être taxé d'une prévention aveugle en faveur de nos aimables compatriotes, en répétant, après le docte Ménage et le savant Johnson , que madame Dacier est la femme la plus érudite qui ait jamais existé ( fœmîharum quot sunt, quoi fitere 9 doctissima), •
Le même éloge , le même droit de prééminence dans les sciences mathématiques ne peuvent être contestés à cette célèbre marquise du Châtelet , qui ne craignit pas de suivre Newton sur les hauteurs prodigieuses où s'éleva son génie , et qui , la première , entreprit de révéler à la France la sablime théorie de son nouveau système.
Ce n*est pas seulement par des tentatives andessus , ou t si Ton veut même , hors de leur sphère naturelle que les femmes françaises ont établi leur supérioritë ; elles la conservent dans cette partie des lettres et des arts , moins étrangers aux habitudes de leur sexe.
Il suffit de nommer madame de Sévigné j pour écarter Tidée d'un parallèle dans le genre épistolaire dont ses lettres sont réputées dans toute rEurope le modèle le plus parfait.
Les Deshoulièrcs , les du Boccage obtiendraient moins unanimement la palme. poétique ; mais c'est encore pour nos compatriotes et nos contemporaines y pour mesdames Dufresnoy, Babois , d'Hautpoul , de Yalmore , que nous la réclamons.
C'est à madame de la Fayette qu^est dû Thonneur d'avoir discrédité ^es volumineuses fadaises que les Gomberville , les Scudéri , les Desmarais , avaient mis en vogue dans toute l'Europe sous le nom de romans. L'auteur de la princesse de Clèves , en retraçant avec grâce et vérité les tableaux ingénieux de la vie , a du moins indiqué la route nouvelle que les Fielding etlesRichardson ont ouverte. Plusieurs dames
APPWQUÉE A LA POLITIQUE. 877
anglaises s'y font aujourd'hui remarquer ; mais s'il est yrai que deux d'entr'elles balancent la réputation des Ricoboni , des Graffigni , des Tençin , il ne Test pas moins qu'aucune étrangère ne s'est encore placée , dans ce genre , au rang de Fauteur de Claire d'Albe et de Malvina.
En m'abstenant de nommer jusqu'ici une femme qu'un génie supérieur place incontestablemeaf à la tête de tous les écrivains de son sexe et parmi les plus célèbres du nôtre , j'ai voulu me réserver un dernier argument sans répliqué , et assurer à la cause que je soutiens la force emtrataante du nom de madame de Staël.
Dans tous les siècles il appartient à quelqu'intelligence supérieure de se saisir du sceptre de la pensée. Descartes, Corneille, Voltaire, ont tour à tour en France exercé cet empire.
A quel homme appartient-il aujourd'hui? Je n'oserais prononcer entre tant de mérites égaux, entre tant de gloires parallèles: si j'étais forcé de faire un choix , je ne balance point à le dire , c'est une femme qui n'est plus , c'est madame de Staël , que je proclamerais l'homme de génie du siècle. Certes je ne me fais pas plus d'illusion qu'un autre sur ses erreurs , sur la bizar-
rerie de quelques-unes de ses opinions en morale , en politique et en littëratore^ Il me semble néanmoins qu'aucun écrivain de cette époqne n a jusqu'ici laissé sur sa route des traces plos profondes et plus lumineuses.
Elle a su passionner son style ; elle a petit avec chaleur, elle a expliqué avec éUqnence quelques-uns des mystères de la mëtaphjsiqie; elle a fait apparaître brillante cette philosophie du nord dont T obscurité est si dësobiite etsi triste. — ifîâdasie de Staël a trouvé en èlle-^mène li
source Ae son talent , et sa pensée indépendaie a réagi sur la pensée.publique.
Supérieures par les qualités de Tesprit qui les font admirer, les Françaises ne le sont pas moins par les vertus qui les font chérir.
I^a pensée se reporte sans efforts et non sais douleur vers ces jours terribles de la révolntioBi oii tant de femmes , devenues des anges de cmrage et de consolation , donnèrent aux hommes l'exemple des plus héroïqnes^ vertus : pent-étre n'est'il pas un de mes lecteurs qui ne paisse ajouter une preuve personnelle de cette vérité à toutes celles que Thistoire a déjà recueillies ,
et qu'un de mes amis , trop tôt ravi aux lettres qu'il honorait , a si dignement célébrées dans son poëme du Mérite des Femmes,
Je ne peindrai point après lui celle-ci-mourant avec Tépoux qu'elle n'a pu sauver ; celle-là , au péril de sa vie , arrachant son père à la mort ; mille autres ouvrant un asile aux proscrits qu'elles • connaissent À peine , et ne s'infonnant pas si l'échafaud devait être le prix de leur bienfiait. Toutes rivalisent de dévouement et de.gé* nérosité ; leur existence n'est plus qu'une vie d'amour : aucune crainte ne les arrête , aucun danger personnel ne les effraie ; elles ne les bravent pas, elles ne voient que ceux des autres.
Si je ne craignais de terminer ce chapitre par une image ambitieuse , je comparerais les femmes françaises à ces vases précieux, élégans et fragiles , décrits par Plutarque , et qui recelaient une flamme étemelle. En effet, ce feu divin où s'allume le génie , où se forgent les premiers liens de la société , où se confondent les plus doux sentimens , les plaisirs , les espérances de l'homme, tout ce qui échauffe et vivifie son existence , c'est aux femmes que Dieu l'a confié ;
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mais je ne yeux point oublier que je n^ai enn- , sage mon sujet que sons un point de vue philosophique. I A l'exemple du statuaire grec qui , pour éviter ' le sort de Pygmalion , couvrait d'un voile noir . la statue de Vénus à laquelle il travaillait, j'ai pris soin de jeter le voile d'une métaphj- ^ sique sévère sur les points les plus attnyais d'une semblable discussion.
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