‹ La morale appliquée a la politique, pour servir d'introduction aux observations sur les moeursChapitre 19 sur 116 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Moyens employés par la tyranDie pour corrompre

les Lois.

LoRSQu^ENFm une lueur de raison vint à briller au milieu des siècles de barbarie, on eut recours au code romain , dont quelques parties étaient du moins conformes à la morale universelle ; mais le pouvoir , impatient du joug que lui imposaient ces lois nouvelles, s'empressa de corrompre le principe d'égalité «ur lequel elles reposent , par les commentaires et les interprétations dont le texte fut surchargé.

Un ministre a dit , il est vrai : « Si ce pays ob- » servait rigoureusement les lois de la justice ,

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» il cesserait bientôt d'exister. » Mais ces paroles. naïves sont sorties de la bouche d'un ministre anglais , et le pays dont il parlait était la Grande-Bretagne .

C'est surtout aux époques de la conquête et dans les tems voisins des révolutions que le pouvoir s'empresse de dénaturer ou de méconnaître le principe des lois , qu'il les corrompt ou les viole avec le plus d'impudence, parce qu'il croit pouvoir le faire avec plus d'impunité, et que le besoin de ramener l'ordre lui fournit chaque jour de nouveaux prétextes pour colorer sa tyrannie.

Pisistrate forme le projet d'asservir les Athéniens : il lui faut des soldats pour opprimer la liberié ; mais il a besoin de motifs pour demander des soldats ; le plus simple , le plus sûr est d'émouvoir le [leuple. Il suppose une conspiration contre ses jours , un attentat contre sa personne ; car les conspirations supposées ne sont pas même d'invention moderne : il parait au milieu de la place publique , meurtri , le visage déchiré , couvert de son propre sang ; il exalte le plus généreux des sentimens , la pitié , obtient des gardes , et dès le lendemain Fisis-

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frate donne des fers à ses compatriotes , et tourne contre eux les armes qu'ils lui avaient accordées la veille. "^

La route est tracée ; Denis reuouvelle à Syracuse limposture de Pisistrate. Il habite ses jardins non loin des murs de la vi lie ; là , feignant d'avoir été attaqué pendant la nuit , il fait jeter Talarme par ses domestiques^ se réfugie dans la citadelle , et implore le secours et la pitié du peuple. Non moins imprudens que les citoyens d'Athènes, les Syracusains autorisent la formation d'un corps de six cents hommes d'élite que Denis compose , à son choix , de soldats étrangers , suivant Tusage immémorial des tyrans ; et , fort de l'appui de ses nouveaux satellites, il suspend , il révoque , il détruit les lois , et fonde le despotisme sur les ruines des institutions qu'il renverse.

Combien de fois, dans la cours des siècles , ce piège sanglant n'a-t-il pas été tendu à la crédulité des peuples , sans que la répétition des mêmes moyens et les nombreuses leçons du passé aient jamais pu les en garantir ?

L histoire de la tyrannie est partout la même ; les exemples donnés par les empereurs romains

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et cîtés par Montesquieu se H*eproduisent à toutes les époques et semblent toujours puisés dans l'histoire contemporaine.

Partout ceux qui ont voulu détruire la liberté ont commencé par faire taire la justice ; partout ils ont appelé troubles , complots , révoltes , les efforts des citoyens pour s'opposer à l'établissement ou au rétablissement du pouvoir arbitraire.

Prolonger, alimenter les troubles civils, et se faire remettre en main la force nécessaire pour détruire les lois en réprimant les désordres ; déchaîner une populace de caserne contre les magistrats et les citoyens , sont des moyens usés par les ambitieux de tous les âges , et dont ils continuent néanmoins à se servir.

La guerre entretient le sentiment de la gloire , incompatible avec l'esclavage ; Auguste s'empresse de fermer les portes du temple de Janus.

Le droit d'élire ses magistrats conserve-t-il à un grand peuple quelque garantie contre l'arbitraire ? Le vaillant César et le lâche Octave ont appris comment on détournait les suffrages par la violence ou la corruption ; Tibère enseigne de quelle manière on élude la loi , en con-

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férant pour plusieurs années les magistratures dont elle ordonnele renouvellement annuel.

Les lois romaines défendaient de faire subir la torture aux esclaves pour les porter à déposer contre leurs maîtres. Tibère fit vendre ceux de Libon , afin que , dans les douleurs de la question , on pût les forcer à déposer , lorsqu'ils appartieiidraient à un autre maître , contre celui qu'ils servaient la veille.

Les édits de Domitien étaient écrits en caractères si fins, et il les faisait afScher si haut qu'il était impossible de les lire ; ce qui lui donnait l'occasion de punir ceux qui , faute de les connaître , ne s'y étaient pas conformés. Aucun des gouvememetis modernes n'a encore employé ce moyen ; c'est une justice qu'il faut leur rendre ; il est vrai que la découverte de T imprimerie ne le rend plus praticable.

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