CHAPITRE VIII
Contradiclion dans les Lois.
QuA^D il y a contradiction dans les lois , il y a évidemment injustice dans Tune ou Fautrc des dispositions opposées.
Lorsque des châtimens sont infligés pour des actes qui ne blessent en rien la morale , non-seulement l'humanité se révolte et la raison se soulève, mais les notions du juste et de Finjuste s'obscurcissent. Le meurtre volontaire n'est- il pas le plus grand des crimes ? Je commence à en douter, car je vois des actions qui me semblaient moins criminelles punies de châtimens plus cruels. Ainsi donc , yoler les biens d'autrui , attenter à
la pudeur des yierges , souiller le lit conjugal , est moins contmre à la justice universelle que de lire des livres qui attaquent de certains dogmes et de certaines opinions , dont la raison ne reconnaît pas bien 1 importance , car dans les pays soumis à Tautorité directe du chef de Téglise , cette lecture est punie plus rigoureusement que le vol et l'adultère.
Le meurtre est puni dans tel homme , et récompensé dans tel autre. Les bourreaux reçoivent le prix du sang ; ils sont payés pour tuer d'autres hommes. Chez les Ethiopiens , les criminels condamnés à mort ne la recevaient point ^ ils se la donnaient. Diodore , quignons apprend ce fait , ne dit pas si les lois d'Ethiopie punissaient le suicide lorsque les juges ne Pavaient ps ordonné.
Diodore nous apprend encore qu'en Egypte on pouvait saisir les biens d'un débiteur , mais qu'il n'y avait jamais de prise de corps contre lui , jugeant que les hommes appartenaient à la patrie , qui seule pouvait en disposer pour les besoins de la paix et de la guerre.
Dans la plupart des législations modernes , il est défendu de saisir les instrumens aratoires du
laboureur et les ontils de T ouvrier; mais, par la plus immorale des contradicrions , les mêmes lois autorisent à séquestrer la personne du débiteur dont elles ordonnent de respecter les instrumens : le bras peut être enchaîné , mais r outil doit rester libre.
Un coupable de vingt ans est condamné aux fers à perpétuité. S'il obéît à la loi , il peut , dans un demi-siècle encore, traîner sa pesante chaîne. Mais si , avant l'exécution , il parvient à s'échapper, si sa désobéissance dure vingt années , à quarante ans il reparaîtra dans la société qu'il a bravée , marqué seulement de la flétrissure morale , à laquelle il parviendra peut-être encore à se soustraire.
Après vingt ans , l'homme condamné à mort ne peut plus être recherché ; la loi ne pardonne pas , mais elle oublie.
Cet inconvénient est fort grave , me dirat-on, mais qu'y faire ? Je le saurais peut-être, si j'étais ministre ou législateur ; j'appellerais sans pudeur les lumières d'autrui au secours des miennes, et si je ne pouvais parvenir en ce genre à la gloire de quelque invention nouvelle, je me contenterais d'être utile , et de faire adopter
dans mon pays ce que la sagesse de quelque gouvernement étranger a fait établir chez eux. Rome envoya dans la Grèce plusieurs de ses magistrats pour recueillir les lois de Solon et de Lycurgue.