‹ La morale appliquée a la politique, pour servir d'introduction aux observations sur les moeursChapitre 21 sur 116 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Des Supplices.

Les premiers navigateurs qui , vers la fin du quinzième siècle , abordèrent aux Canaries , étaient des Européens civilisés , sujets de Ferdinand V , roi d'Espagne. Ils trouvèrent dans ces îles les plus barbares des hommes , les

Guanches , peuples si sauvages, dirent-ils à leur retour , qu'ils Rivaient horreur du sang et ne faisaient mourir personne. Ah! combien sont différens des Guanches certains hommes qui se donnent pour des modèles de politesse et de civilisation ! Le moindre prétexte suffit à leur orgueil pour élever des échafauds, ouvrir des prisons^ prononcer des arrêts, ordonner des exécutions. Les instrumens de torture , les potences , les roues , les bûchers , voil^ ce qu'ils regrettent , ce qu'ils se promettent, ce qu'ils menacent sans cesse de rétablir : on dirait qu'ils ont soif du sang humain.

En considérant la législation de tous les peuples , Voltaire disait que les lois criminelles , faites au profit des bourreaux , semblaient avoir été écrites par eux.

Pour rendre l'obéissance plus prompte et plus aveugle , les hommes du pouvoir ont inventé des supplices qui semblent sortis du conseil des démons. Jeter leurs semblables au fond des cachots ; leur peser l'air , le pain et l'eau ; les priver de feu , de sommeil ; couper le nez , les oreilles , les jarrets ; crever les yeux ; tuer à coups de pierres , à coups de flèches , à coups

de fusil ; précipiter du haut d'une tour ou d'un rocher ; étrangler ; décapiter ; jeter dans la mer ou dans les flammes ; écraser sous les pieds des cheyaux , des éléphants , sous les roues des chars : crucifier ; rompre ; scier entre deux planches ; faire déchirer par des bêtes féroces ou avec des crocs de fer ; verser lentement de Thuile bouillante , de la poix enflammée sur les chairs palpitantes : yoilà ce qui s'est appelé jusqu'à présent , et presque par toute la terre , gouverner et faire justice. Les animaux les plus féroces n'ont qu'une manière de tuer leur proie ; l'homme en a raille , et chaque jour il en invente dç nouvelles. Le lion respecte le lion , le tîgre épargne le tigre , la hyène elle-même se détourne de la hyène : l'homme, plus implacable que les tigres , plus lâchement cruel que les hyènes, s'est frit l'ennemi de Thommc et le poursuit partout ; partout il Tattaque , partout il se plait à faire couler son sang , à déchirer sa chair , à briser ses os ; et pour comble de frénésie , presque partout les opprimés se sont unis aux oppresseurs, et les victimes aux bourreaux, pour étouffer la voix des écrivains courageux , des philosophes intrépides qui se sont

jetés entr'eux afin d'arrêter cet effroyable abus de la force , cette inconcevable résignation de la faiblesse. Ils prêchent la révolte , disent les bourreaux ; nos pères souffraient bien ces choses sans se plaindre, disent les victimes.

Chez les Assyriens , la famille entière d'un condamné subissait le même supplice que lui.

On faisait ftiourir les enfans en présence de leur père : on a vu toute une classe de citoyens livrée aux bourreaux ; des peuples , des cités hors la loi. ^.

II le faut avouer , l'homme dégradé par le pouvoir et la servitude est de tous les animaux le plus stupide , le plus lâche et le plus cruel.

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