‹ La morale appliquée a la politique, pour servir d'introduction aux observations sur les moeursChapitre 97 sur 116 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le Suicide.

J'arrive au suicide , dont les exemples, ëpouvantablement multipliés depuis quelques annëes, fournissent chaque jour aux louangeurs des tems passés un prétexte de déclamer contre la dépravation des mœurs actuelles.

. A Dieu ne plaise que je me fasse le dtfenseur d'un acte de désespoir qui accuse à la fois Findividu qui s'en rend coupable et la société au sein de laquelle il se commet ! Ce qu'il importe de prouver dans la cause des mœurs actuelles que je défends, c'est qu'une erreur qui s'appuie sur de grands exemples , qui prend quelquefois sa source dans de hautes vertus t est plus généralement une maladie accidentelle qu'un vice du corps social , et qu'il est plus facile d'en arrêter les progrès que d'en assigner la cause.

Le 'suicide n'est |>out Tordinaire que la solution de cette difficulté de yiyre, qui n'est appréciable que par celui qui l'éprouve.

Je ne me prévaudrai pas de l'opinion des plus grands moralistes pour essayer de prouver que le suicide est une action indififérente en soi ; Montesquieu , Voltaire et Rousseau ont résumé dans ce peu de motsi tout ce qu'on peuti dire moralement pour et contre le suicide : « Vt^us W. appartenez à la république ; il ne vous est {>as >» permis de quitter votre poste. -:- La repu- » blique se passait de moi avant ma naissance ^ » .elle s'en passera de mime apri&ma^mort; et » quant aux considération» de famille; qui de-^ t vraient , selon vous, m'arréter, comment sa- » vez-vous si elles n'entrent pas comme mo^ M tifs déterminàns dans la résolution que j'ai » prise ?» . i ' . . '

En bpposition à ces grandes autorités , je ne crains pas de soutenir que le suicide, est un acte de démence quand il n'est pas une action sublime. -

J'ai besoin de preuves , je le sens , à l'appui de la dernière partie de cette proportion , et je récuse d'avance la plus imposante que l'histoire

puisse me fournir, celle de Caton ; ce nVst point à Utique , c'est à Munda qu'il devait mourir.

Entre plusieurs faits contemporains , je m contenterai d'en citer un qui s'est passé à pea près sous mes yeux et dont l'honorable sonveair ne sortira jamais de ma mémoire.

Un jeune homme sans CemuRe, avec qui j^arab fait mes études, et qae l'on citait porari nous comme un modèle de talent et de vertu , tovlie dans l'indigence i la mort d'un protecteur que la loi ne lui permettait pas d'appeler son père ; il fut recueilli dans le château du comte d'Esp..., qui lui confia l'éducation de sa fille sur la recommandation la plus pressante da principal du collège où le jeune institateuri»rait été élevé ; celui-ci eut le malheur d'inspirer i son écolière une passion funeste qu'il ne larda pas à partager.

La reconnaissance , la raison ^ la probité^ luttèi^nt pendant un an avec succès contre m penchant invincible ; maïs il employa toutes les forces de son ame à combattre l'amour qu'il fallait fuir, et bientôt il n'en eut plus ni la volonté ni le courage : tout ce qu'il devait k son bienfaiteur , à 5on caractère , à ses devoirs, tout .

fut oublié. Une nui|^ ce malheoreux jeune faomnft sortait de ba cluimbre, pour s'introduire dans c^etle de 1^ jeune personne, qui luia^Taît èlle-mém» donné le premer rendez-* vous; sur Tescalier il rencontra M. d'Esjp^... qu'il croyait endormi ; le yieiUalM^ sans aucme défiance , l'embrasse tendMfnent ^ lui iTOSiet noje lettre et va se coucher, impàlieiit 9 inquiet dei savoir •ce^^ne ce papier contient , il s'approche d'une Jaintge qui tKTÙlait dansle corridor, et trouve , avec le contFdFt d'nne pension de douze cents Uvres.de rentQ, le brevet d'une- durgo hon<»'dble.qui venait de lui être aecordéé à la soUicitation de cehii dont il'alhiit dëskoiidMi^' la itlov Là lecture de cet écrit réN^elUe poni? wi momeot dans son cœur le sentitiieni de rhottneur el da devoir, et hii déeonipre- toute VétendMe de/eon orimec; mai^ enivra d'amour il hésite, et'le peu de raison qu'il cpnserVe rafvevtit'^ie dans^nDonèaient il nhésiler» pli^i'fijgalenient'ineapabieide snpr porter l-idée de la hopte étemelie dont il- va se convrir et de renoncer aiir bonheur qui l'attend , il prend conseil d'an- nMe- désespoir, rentre dans sa chambre etse fait sauter la cec^veile. Le théologien Abailard^ et même le philo-

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sophe Saint-Preux, dans une alternative tout- Àrfait semblable , se sont conduits bien difli^renunjBnt; ceux-ci ont vécu pour.se repentir « celui-là est mort pour ne point faillie : quel est le plus vertueux des trois ? ^

Je me hâte de revenir à ma pensëe sur ie suicide en général , dé peur qu on ne voie; an principe où je n ai prétendu montrer qu'une exception.

C^est , la plupart du tems ^ un accès de folle qui porte un homme à attenter à sts jours ; mais la loi. ancienne, qui faisait tratner cet homme-là sur la. claie ^ et qui ordonnait la confiâcatiou de ses biens,, était. une loi d'autant plus injuste , d'autant plus atroce, que le droit canon, ;sur lequel. était fondé le code, criminel dont elle iaLsait partie , n'avait pu s'autoriser d'un seul passage de l'ancien et du nouveau T/elstamentqui défendit le suicide JUmeseraitégaUment CaçU^de prouver qne le xefus d'accorder à.rhomm^tti s'est donné la mort les prières de l'église., n'a pa3 un fondement plus orthodoxe , et ne peut avoir d'autre résultat que d'afiaibiir le respect que l'on doit au caractère des ministres de lasdigion. -

Le suicide est une maladie de Tame., dirai-

je aux législateurs des peuples ; éloignesneii les causes , en perfectionnant Tétat social , de manière à y laisser le moins de place possible au découragement et à la misère ; en supprimant les loteries et les maisons de jeu, où le fléau du suicide a sa source principale : c^est tout ce que peut faire une sage législation. Quant à ceux qui se tuent parce qu ils s'ennuient , enterrezles sans rien dire , de peur d'enseigner aux autres le secret d'un pareil passe- tems.

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