LE GOUVERNEMENT
J’ai déjà fait observer que la civilisation chinoise, envisagée au point de vue général, avait peu varié depuis l’ère des philosophes jusqu’à nos jours. La domination tartare étant restée exclusivement politique et militaire, n’a touché ni aux mœurs ni aux lois ; les vainqueurs, au contraire, ont subi l’influence des vaincus et adopté leurs traditions, leurs habitudes, presque leur langue. Et ce fait d’un joug étranger supporté aussi patiemment et aussi longtemps n’est pas beaucoup plus extraordinaire que celui des nations de l’Europe , acceptant pour souverains des princes métis, c'est-à-dire nés du mélange de sang exotique et de sang indigène, devenant même à la troisième génération plus étrangers que nationaux. Une fois la souveraineté héréditaire admise, ce qui importe aux peuples, c’est le respect de leurs coutumes, le maintien et le perfectionnement de leurs institutions.
Les conquérants tartares ont eu l’habileté politique de se faire en quelque sorte complètement
chinois pour mieux s’implanter sur une terre peu solide sous leurs pieds.
On considère encore aujourd’hui en Chine la souveraineté, telle que l’a définie Khoung-tseu, comme un mandat du ciel, une mission sainte qu’on doit remplir au profit du peuple, et qui peut être retirée des mains de ceux qui s’en montrent indignes. Le roi ou l’empereur s’appelle Tien-dse , fils du ciel ; c’est le père et la mère de l’empire, et, à ce titre, maître absolu du sort, de la vie, de la fortune de ses sujets; il peut en disposer, comme dans le droit romain le père peut disposer de ses enfants. Quant aux détails de cette souveraineté, ilen délègue l’exercice aux ministres, aux officiers, aux mandarins, etc.
Un des derniers missionnaires en Chine, M. Hue (1), fait observer que les subdivisions de l’autorité s’étendent graduellement jusqu’à des groupes de familles et d’individus solidaires les uns des autres et obéissant à des chefs naturels, aux pères.
L’empereur a préside lui un conseil privé et un conseil général dont les membres ont le droit de lui adresser des avis et des représentations sur tous les objets d’utilité publique et particulière.
Le commerce en Chine est fort bien organisé, les chefs de villages sont désignés par la population elle-même, qui d’ordinaire acclame par un vote un vieillard recommandable par son expérience et sa bonne réputation. Ces chefs veillent à la sûreté publique et servent d’intermédiaires entre les man darins et le peuple dans les affaires dont ces mandarins ne peuvent donner la solution.
(I) L’Empire chinois, t. I, chap. 3.
Dès que les Chinois ont nommé leurs mandataires, ils se reposent entièrement sur eux de l'administration et vivent dans la plus complète indifférence politique jusqu’à ce que le joug impérial se faisant trop sentir, ils se livrent à une de ces révolutions générales dont leur histoire donne plus d’un exemple.
Tant que la politique habile des empereurs tartares Mantchoux a su les contenir, en ne froissant aucune de leurs coutumes, de leurs croyances et de leurs lois, les Chinois ont supporté leur domination ; mais cette politique ayant faibli et laissé introduire des éléments étrangers, la classe influente des lettrés, gardienne jalouse des traditions nationales, a conspiré, tantôt sourdement, tantôt ouvertement, contre la dynastie actuelle, et l’aurait déjà renversée si toute la force militaire n’avait été concentrée dans les mains tartares. Les Chinois, déshabitués peu à peu du maniement des armes , sont écrasés par masses lorsqu’ils essaient de se soulever, et ils demeureront sous le joug tant qu’ils n'auront pas des chefs capables de leur inspirer, avec l’amour jde l’indépendance, le courage de la lutte.