‹ La Morale d'AristoteChapitre 1 sur 58 · JAN · texte numérisé non relu

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Le puissant génie qui, durant des siècles, a régné en maître absolu sur le monde savant, ne s'offenserait pas du maladroit hommage des ignorants qui viennent s'éclairer à sa lumière. Son âme profondément équitable, comme celle des vrais sages, serait disposée à pardonner leurs tâtonnements et leurs faux pas, en faveur de l'intention. Et aucune intention ne rencontrerait de sa part plus d'indulgence que celle de progresser dans la vie morale et d'aider d'autres ignorants à s'y avancer aussi. Nous ne craignons donc pas de toucher d'une main faible et inhabile à l'œuvre monumentale qu'il nous a laissée, pour en détacher ce qui nous semble propre à instruire et à élever dans la vertu, les âmes les plus simples. Nous avons l'assurance qu'il ne nous rendrait pas responsable de nos erreurs involontaires dans le choix et l'interprétation, et

-M"" JULES FAVRR. — ArislotC. 1

sa pensée nous domine de trop haut pour que ces erreurs puissent y porter la moindre atteinte. Ce n'est jamais sans profit, même pour les plus petits, que l'âme cherche à se mettre en communication directe avec les grands génies qui sont la gloire de l'humanité. Elle puise dans ce commerce supérieur un respect plus profond pour la dignité humaine, et une volonté plus ferme et plus constante, sinon d'égaler les rois de la pensée ou de la vertu, du moins de développer en elle toutes les forces dont elle est douée. Et quelle joie infiniment élevée et pure elle trouve à contempler le bien et le beau dans ces âmes et ces esprits d'élite, à les découvrir, pour ainsi dire, grâce à une intuition plus intime et plus rapide que les procédés de la dissection scolastique ! L'âme parle à l'âme, et les plus grandes sont les plus limpides et les plus accessibles : elles ne dédaignent pas de se révéler à qui cherche sincèrement à les comprendre. Si nous ne connaissions Aristote que par la polémique hargneuse des doctes disputeurs qui se sont efforcés de le rendre méconnaissable; si nous ne le voyions qu'à travers leurs discussions séculaires, il se présenterait à nous sous la figure d'un de ces docteurs graves, solennels, raides, froids, hautains, écrasant de son dédain superbe les dévots, vrais ou faux, qui se querellent à ses pieds. Mais le maître que nous découvrons dans ses œuvres, par-

ticulièrement dans ses traités de morale, nous semble doux, simple, affable, plein de bienveillance pour tous. L'universalité de son âme ouverte à tout et à tous, rassure les plus timides et les plus humbles. Si d'abord ils sont découragés par ce qu'il y a d'abstrait, peut-être même d'abstrus, dans sa vigoureuse pensée, ils sont bientôt attirés de nouveau par une parole simple et presque familière qui leur montre qu'il s'intéresse à tous et qu'eux aussi ont été pénétrés par ce regard clairvoyant et sûr. Quand on essaie de le suivre, on est ébloui par la multiplicité de ses vues, confondu par l'ampleur de son esprit qui embrasse tout et dont le vaste coup d'œil saisit tous les rapports des choses, qu'il voit dans leur ensemble et leurs détails. Etonnés de la merveilleuse richesse de ses idées, nous avons quelquefois de la peine à discerner celles qu'il préfère, parce qu'il les présente toutes avec modération : il discute toutes les opinions et n'en impose jamais aucune. Respectueux de la liberté, il cherche à convaincre, non à subjuguer. Bien qu'il connaisse mieux que personne les séductions de la rhétorique, il dédaigne de se servir des moyens de persuasion qu'il a trouvés dans la pénétration du cœur humain : il n'aspire, pour lui-même et pour tous, qu'à l'autorité de la raison. Devant ce maître souverain, il s'efface pour le laisser parler seul. Bincère par-dessus tout, il

craindrait de n'être pas complètement vrai en ne présentant pas une question sous tous ses aspects : aussi revient-il sur les mêmes points, pour les éclaircir encore, afin que l'on puisse conclure en connaissance de cause.

On est frappé tout d'abord de la différence qui paraît absolue entre Aristote et Platon. Celui-ci est tout âme ; celui-là tout raison. Platon ne semble jamais descendre des régions de l'idée ; Aristote, plus humain, vit davantage sur la terre ; il étudie les faits dans les hommes et les choses. Sommesnous en droit de croire qu'il n'a point connu les ravissements et les extases de la contemplation pure ? Mais jamais personne n'a plus exalté la félicité suprême de la vie contemplative, la vie de l'intelligence pure, qui consiste à « veiller, sentir, penser, avec les espérances et les souvenirs qui se rattachent à tous ces actes ». Il est vrai que le souffle de l'inspiration se fait rarement sentir dans Aristote, que l'enthousiasme pour le beau absolu ne semble pas émouvoir souvent son âme. Cependant quelques traits nous indiquent parfois une pure flamme qui se fait jour. Ainsi, après nous avoir montré dans la justice la vertu parfaite, il s'écrie : « Ni l'astre du soir, ni l'étoile du matin n'inspirent autant d'admiration ». Les plus divines paroles de Platon n'ont pas plus de poésie. Nous ne pouvons conclure à l'absence de passion dans l'âme d'Aris-

tote, qui donne un si beau rôle aux passions en leur attribuant la première impulsion de l'âme vers la vertu. Nous voyons en lui une âme naturellement équilibrée, peut-être ce parfait équilibre entre la passion et la raison qui est pour lui la vertu. L'idéal du bonheur me parait être pour lui la parfaite sérénité de l'âme. Souvent l'esprit géométrique semble trop prévaloir là où l'on aimerait à voir un peu plus de sentiment, dans sa vertu du juste milieu, par exemple, dans sa démonstration de la justice même qui est plus une vertu de raison que de sentiment. Mais dans son beau portrait du magnanime, ainsi que dans sa peinture de l'équité, on sent par moments le cœur qui parle, toujours dominé par la raison, il est vrai ; mais cette chaleur contenue n'est pas dépourvue de rayons. S'il a mêlé trop de physiologie à l'analyse des afTections naturelles ; s'il ne s'est pas élevé avec Socrate et Platon, jusqu'aux extases de l'amour pur du beau absolu, il a ressenti l'amitié dans tout ce qu'elle a de plus exquis et de plus parfait, puisqu'il en a parlé avec une élévation digne des plus sublimes pensées de P/ièdre , et du Banquet. On ne peut pas dire qu*Aristote ne soit point idéaliste quand on a lu ses belles pages sur le droit réel ou le droit éternel et l'équité, dans lesquelles l'idée du juste absolu domine de si haut la justice pratique.

- La conclusion de la morale d'Aristote est-elle différente de celle de Socrate? Nous ne le pensons pas. « Vivre selon la nature », c'est pour Aristote vivre conformément à la vraie nature de l'homme, selon sa raison, « selon le principe divin qui, par sa puissance et sa dignité, est au-dessus de tout ». Sans doute, la morale d'Aristote est privée d'une merveilleuse force en ce qu'elle n'est pas pénétrée, comme la doctrine de ses maîtres, de la croyance à l'immortalité de Tâme. Il l'affirme cependant aussi en disant que « nous devons nous appliquer, autant qu'il est possible, à nous rendre dignes de l'immortalité, et faire tous nos efforts pour conformer notre vie à ce qu'il y a en nous de plus sublime ». Mais il n'y fait allusion que dans ce seul passage, et nous avons besoin de sentir constamment le lien entre le monde visible et le monde invisible, entre la vie présente et la vie à venir. Le Dieu d'Aristote est bien loin de nous, dans les hauteurs inaccessibles de la pensée pure ; et nous ne sentons pas son action dans le monde moral, ni dans l'âme individuelle en particulier. Le Dieu de Socrate est plus personnel, puisqu'il s'est révélé à sa conscience et qu'il parle sans cesse à son âme. C'est par la raison qu'Aristote est arrivé à la notion de « l'être un, parfait, éternel, qui est l'acte pur et l'intelligence pure ». C'est par la raison aussi qu'il a conçu l'idée du bien souverain,

« savoir, le bonheur par une activité conforme à la vertu parfaite ». Mais cette raison, il ne la sépare point de Dieu : « Ce n'est pas, dit-il, Dieu, sans doute, qui commande à la partie contemplative de notre être par des ordres précis ; mais c'est la prudence qui lui prescrit le but qu'elle doit poursuivre. Or, ce but suprême est double, parce que Dieu n'a besoin de rien. » Et il ajoute que notre condition la meilleure, c'est de connaître, de servir Dieu et de le contempler. La raison a donc conduit Aristote au même but que Socrate. Son œuvre de morale théorique et pratique est une œrvre de haute raison dans laquelle il a élu dé ce qu'il y a de vague et de général dans la morale de Socrate et de Platon. Par sa méthode rigoureuse, par ses développements si clairs et si complets, il en a fait une oeuvre originale qui est une œuvre de génie. Il a parlé avec une rare élévation de la liberté et de la responsabilité à une époque où nul philosophe encore n'avait traité ces hautes questions. Plus humain, plus pratique que Platon, il a mieux compris aussi l'homme dans son être si complexe. Nous lui reprocherions peut-être même d'avoir été souvent trop humain, d'avoir trop insisté sur les points de vue utilitaires, peut-être aux dépens des principes supérieurs ; mais il nous semble cependant que toujours il conclut à la prédominance de ceux-ci. Il lui arrive quelquefois de n'être pas d'ac-

cord avec ses maîtres; mais ces contradictions sont plus apparentes que réelles, et souvent il se rapproche d'eux en cherchant à les réfuter. C'est ce qui nous a frappé surtout dans la distinction qu'il fait entre l'ignorance volontaire et l'ignorance involontaire, discussion où il rappelle, pour la réfuter, l'opinion de Socrate, savoir, que les hommes vicieux sont des ignorants, et il conclut que ce sont des ignorants volontaires. Quelles que soient sur ce point et sur d'autres les divergences entre les maîtres et le disciple, le fond de leur doctrine est le même. Les conclusions identiques auxquelles arrivent ces esprits si différents, par des voies différentes aussi, démontrent avec évidence l'unité de la loi morale dont ils sont les fidèles et lumineux interprètes. Peut-être Aristote n'a-t-il pas la force et la chaleur de conviction qui font les apôtres et les martyrs. La vérité morale semble être pour ce génie universel qui a tout observé, une matière à spéculation désintéressée, plutôt que des enseignements d'application pratique. Pourtant la variété, la justesse et la délicatesse de ses apergus indiquent une profonde connaissance de lui-même et d'autrui, et cette connaissance s'acquiert plus encore par la pratique que par la méditation. Nous le suivons avec confiance, parce que nous voyons réunies en lui la force de contemplation qui donne les vues d'ensemble sur les principes immuables et éternels,

et la sagacité dans le détail qui sait appliquer ces principes à tous les cas particuliers de la conduite. Aristote est, à nos yeux, un des plus prodigieux et des plus complets génies (1).

Veuve Jules Favre, née Velten.

Sèvres, ce i septembre 1888.

(1) Nous rendons homnîage à la gracieuse bienveillance de M. Bartliélemy SaintHilaire, l'éminent traducteur des œuvres d' Aristote, et de MM. Firmin-Didot, éditeurs de la traduction de M. Thurot, qui nous ont permis de puiser dans ces œuvres les textes publiés ci-après.

Nous avons eu recours à la traduction de M. Thurot pour « la rolilique » et « /a Morale à N'comaque » ; à la traduction de M. Barthélémy Saint-Hilaire, pour « la Grande Morale » « la Morale à Euclème », « la Rhétorique » et n la Métaphysique ».

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