‹ La Morale d'AristoteChapitre 2 sur 58 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA VIE ET l'oeuvre DE l'hOMME

Vivre, c'est sentir ou penser. Sentir ou penser, c'est être. De toutes les créatures, l'homme seul a donc en réalité l'être, car, seul, il sent qu'il pense et qu'il sent. Ainsi à la sensation de la vie qui lui est commune avec l'animal, se joignent le sentiment et l'idée qui multiplient la vie à l'infini. Le plaisir de vivre, que déjà nous pouvons supposer dans la vie végétative, se manifeste avec évidence dans la vie sensitive des animaux et des enfants ; mais le charme de la vie n'est connu que de l'homme qui, seul, en a pleinement conscience. Et combien ce charme est puissant, puisqu'il triomphe de toutes

les souffrances qui accablent Thumanité, au point de faire redouter aux plus malheureux la fin de l'existence comme la plus grande calamité !

a Vivre est une chose désirable », dit Aristote; et il ajoute : « surtout pour les hommes vertueux ». En effet, ce sont ceux qui tendent de toutes leurs forces vers la fin la plus élevée, qui attachent en réalité le plus de prix à la vie parce qu'ils en comprennent le mieux la grandeur et la beauté. Outre la joie de vivre qui est plus ou moins le partage de tous les hommes, les hommes vertueux ont la conscience de bien vivre, de se développer et de se perfectionner selon leur véritable nature; et cette plénitude de vie est la source de la félicité la plus accomplie.

L'activité est essentielle à l'homme, et par conséquent, pour lui, vivre, c'est sentir ou penser. Enfin vivre est bon et agréable en soi ; car c'est quelque chose de fini; or, le nombre fini est le symbole de la nature du bien ; mais ce qui est bon par sa nature, l'est nécessairement pour l'homme de bien, d'où il suit qu'il doit l'être aussi à tous les hommes, mais il n'y faut pas comprendre ceux qui sont vicieux et corrompus, ou accablés de peines et d'afflictions : car ce serait quelque chose d'infini, comme le vice, la corruption et la peine elle-même qui se trouvent dans une pareille vie.

Au reste, si la vie est un bien, elle doit être, par cela même, une chose agréable. C'est ce qu'on voit par le charme qu'y trouvent tous les hommes, et surtout ceux qui sont vertueux et heureux : car ce sont eux qui attachent le plus de prix à la vie, et à

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qui elle offre la félicité la plus accomplie. Cependant, tout homme qui voit, ou entend, ou marche, sent qu'il voit, qu'il entend, qu'il marche ; il en est ainsi de toutes les autres actions ; il y a en nous quelque chose qui sent que nous agissons. Nous pouvons donc sentir que nous sentons, et penser que nous pensons ; or, sentir que l'on sent et qu'on pense, c'est être ; car être, c'est sentir ou penser. Mais sentir que l'on vit est en soi une chose agréable, puisque, par sa nature, la vie est un bien. C'est aussi une chose agréable que de sentir le bien que l'on possède en soi-même. Vivre est donc une chose désirable, surtout pour les hommes vertueux, parce que c'est pour eux un bien et une jouissance que d'être, et parce que la conscience qu'ils ont de posséder ce qui est un bien en soi, les comble de joie. {Morale à Nicomaque, traduction Thurot, pp. 435-436.)

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