‹ La Morale d'AristoteChapitre 28 sur 58 · SAGESSE · texte numérisé non relu

SAGESSE

L'habileté se rapproche de la prudence lorsqu'elle est prise dans son acception générale et qu'elle signifie le plus haut point de précision ou de perfection. Dans ce cas, elle n'est une vertu que si elle s'applique à une noble fin, à un but moral. On peut être habile dans un art particulier, de même que dans les sciences ouïes lettres. Alors c'est un talent supérieur, plutôt qu'une vertu. Aristote ne prend pas le mot d'habileté dans l'acception que nous lui donnons quelquefois dans nos langues modernes, en l'appliquant à l'art d'arriver à des fins plus ou moins élevées par des moyens qui ne sont pas toujours droits. Dans ce sens, un homme habile ou adroit est celui qui sait bien ménager ses intérêts ou ceux d'autrui, et qui est peu scrupuleux sur la manière d'y parvenir. C'est encore de la prudence, mais ce n'est pas la sagesse même qui consiste à connaître , non seulement les conséquences qui dérivent des principes, mais aussi la vérité des principes La différence entre la prudence et la sagesse est nettement étabhe par Aristote qui dit que la prudence est relative aux choses humaines et sur lesquelles il est possible de délibérer, tandis que la sagesse ne s'applique qu'aux choses éternelles et

divines qui sont toujours les mêmes et, par conséquent, n'admettent point de délibération. Et pour nous faire mieux saisir cette distinction, il nous rappelle ce que le vulgaire reprochait aux sages de l'antiquité, tels qu'Anaxagoras et Thaïes qui, disaiton, savaient un grand nombre de choses mystérieuses, merveilleuses, difficiles et divines, mais inutiles, tandis qu'ils ignoraient tout ce qui leur était utile, parce qu'ils ne cherchaient pas les biens purement humains. Et Montaigne nous rapporte à cet effet que Thaïes accusé de ne dédaigner les richesses que parce qu'il ne pouvait y parvenir, prouva que les sages savaient être prudents selon le monde. « Ayant, dit-il, pour ce coup ravalé son sçavoir au service du proufît et du gaing, il dressa une traficque qui dans un an rapporta telles richesses qu'à peine en toute leur vie les plus expérimentez de ce mestier là en pouvoyent faire de pareilles. » Cependant il me semble que la sagesse et la prudence peuvent s'appliquer aux mêmes choses, que la première envisage dans leurs principes, et la seconde dans leurs détails et leurs conséquences. Ne seraient-elles pas entre elles dans les mêmes rapports que la législation et l'administration proprement dite, ou la politique, l'une établissant les lois de la vie humaine, et l'autre appliquant ces lois à tous les détails de la conduite ? « La sagesse, nous dit encore Aristote, dans une belle page de « la Grande Morale », s'adresse aux choses qu'atteint la démonstration et qui sont toujours

immuablement ce qu'elles sont. Mais la prudence, loin de concerner les choses de cet ordre, concerne celles qui sont sujettes au changement ». Ce qui fait varier les choses que règle la prudence, ce sont les mille détails qui se présentent dans leur application, les différences entre les individus, la diversité des cas, les changements amenés dans les divers intérêts par les événements extérieurs. Par là même que la sagesse est plus générale, elle peut être plus désintéressée : elle n'est jamais guidée que par des considérations élevées; non seulement, elle ne s'applique pas à des objets inférieurs, mais encore elle se préoccupe moins de l'utile que de l'honnête et du juste. La prudence, tout en ne s'occupant que d'intérêts humains, peut être élevée, car il y a des intérêts supérieurs à sauvegarder, et ce sont tous ceux qui ont rapport à la vie morale. Les faire prévaloir sur les intérêts inférieurs, c'est être à la fois sage et prudent, sage en ce que l'on considère plus les principes que les conséquences immédiates, et prudent, parce que la véritable utilité est inséparable de l'honnêteté et de la justice.

Pour ce qui est de Ihahileté, nous l'attribuons surtout à ceux qui pratiquent les arts avec le plus de perfection : c'est ainsi que nous appelons Phidias un habile sculpteur, et Polyclète un statuaire habile; et, dans ce cas, nous ne désignons, par le mot habileté, que la perfection ou le mérite de l'art. Cependant, il y a des hommes que nous regardons comme habiles dans un sens général et absolu, et non pas dans quelque genre en particulier ; en un

mot, que nous appelons simplement et généralement habiles , comme s'exprime Homère dans le Margitès : « Les dieux n'en avaient fait ni un cultivateur, ni un laboureur, ni un homme habile en quoi que ce soit ». D'où il suit évidemment que l'habileté ou la sagesse pourrait être regardée comme le plus haut point de précision ou de perfection dans les sciences.

Il faut donc que le sage, l'homme habile par excellence, non seulement connaisse les conséquences qui dérivent des principes, mais aussi qu'il sache la vérité des principes. En sorte que la sagesse serait l'intelligence et la science, et que sa partie capitale ou fondamentale serait la connaissance de ce qu'il y a déplus noble et de plus sublime. En effet, il y aurait peu de raison à considérer la politique, ou la prudence, comme la plus importante des sciences, si l'homme n'était pas ce qu'il y a de plus excellent dans l'univers. Si donc ce qui est sain et avantageux pour les hommes diffère de ce qui l'est pour les poissons, tandis que ce qui est blanc ou droit est toujours blanc ou droit, tout le monde conviendra que ce qui est sage est toujours sage, au lieu que ce qui est prudent en de certains cas, ne l'est pas dans d'autres. Car on ne saurait nier que le propre de la prudence ne soit de bien juger de chaque objet par rapport à nous, et l'on accorde volontiers de la confiance aux hommes qui ont cet avantage. Voilà pourquoi l'on attribue la prudence à ceux d'entre les animaux qui manifestent quelque faculté de prévoyance dans tout ce qui intéresse leur vie. {Morale à Nicomaque, pp. 260-261.)

Il y a une faculté qu'on désigne par le nom d'adresse, laquelle consiste à pratiquer et à exécuter avec succès tout ce qui peut conduire à un but qu'on s'est proposé. Si donc ce but est honorable, cette faculté est digne d'éloges et d'estime ; mais, s'il est mauvais ou répréhensible, elle prend le nom de fourberie ou de ruse ; et, par cette raison, nous appelons les hommes prudents des gens adroits, et non pas fourbes ou rusés. La prudence n'est donc pas cette faculté-là même, mais ne peut exister sans elle. {Id., p. 278.)

La sagesse, la science et l'intelligence sont ce qu'il y a naturellement de plus précieux et de plus digne d'admiration.

Aussi a-t-on appelé sages un Anaxagoras, un Thaïes, et ceux (jui leur ressemblent ; mais on ne les nommait pas prudents lorsqu'on les voyait ignorants de tout ce qui leur était utile, et l'on dit qu'ils savaient un grand nombre de choses mystérieuses, merveilleuses, difficiles et divines, mais inutiles, parce qu'ils ne cherchaient pas les biens purement humains. Mais la prudence est relative aux choses humaines, et sur lesquelles il est impossible de délibérer; car ce que nous regardons comme la tâche de l'homme prudent, c'est de délibérer comme il convient. Or, personne ne délibère sur les choses qui ne sauraient être autrement qu'elles ne sont, ni sur celles qui ne peuvent avoir un résultat, un but qu'on puisse atteindre et qui soit avantageux. En général, celui qui a le talent des bonnes résolutions est celui qui arrive, par le raisonnement, au résultat le plus avantageux à l'homme dans tout ce qui est exécutable. D'ailleurs, la prudence ne s'applique pas seulement aux choses

générales, elle exige aussi une parfaite connaissance des détails, car c'est une vertu pratique, et la pratique s'applique surtout aux détails. Aussi y a-t-il des ^ens qui, sans aucune connaissance, sont plus propres à l'action que d'autres qui sont plus instruits qu'eux; et, parmi les autres hommes, ceux qui ont de l'expérience sont dans le même cas. En effet, on a beau savoir que les viandes légères sont saines et de facile digestion, si l'on ne sait pas quelles sont ces viandes légères, on ne guérira pas un malade ; mais celui qui saura que c'est la chair des oiseaux qui est meilleure et saine, y réussira mieux. Or, la prudence est une qualité éminemment pratique, en sorte qu'il faut posséder les deux parties , connaissance des choses générales , et connaissance des détails et plus particulièrement la dernière.

La prudence et la politique sont, à vrai dire, une même habitude ou disposition d'esprit ; mais elles n'ont pas la même nature ou la même essence. Cependant, à l'égard de la société civile, la prudence qui en dirige les ressorts, comme science principale (architectonique) c'est la législation; et celle qui préside aux détails de l'administration, conserve le nom commun de politique. Elle est proprement pratique et délibérative ; car un décret s'applique à ce qui doit s'exécuter immédiatement comme chose déiinitivement résolue. (Jd., p. 262-264.)

C'est surtout dans l'action que se manifeste la prudence, puisque cette vertu est une des plus importantes, et qu'elle comprend toutes les autres. (7d.,p 201.)

La prudence et la sagesse sont-elles ou ne sontelles pas une seule et même chose? La sagesse s'adresse aux choses qu'atteint la démonstration et qui sont toujours immuablement ce qu'elles sont. Mais la prudence, loin de concerner les choses de cet ordre, concerne celles qui sont sujettes au changement. Je m'explique: par exemple, la ligne droite, la ligne courbe, la ligne concave et toutes les choses de ce genre, sont toujours les mêmes. Mais les choses d'intérêt ne sont pas telles qu'elles ne puissent perpétuellement se changer les unes dans les autres ; elles changent donc, et l'intérêt d'aujourd'hui n'est plus l'intérêt de demain ; ce qui est utile à celui-ci ne l'est pas à celui-là, ce qui est utile de telle façon ne l'est pas de telle autre. Mais c'est la prudence qui s'applique aux choses d'utilité, aux intérêts ; ce n'est pas la sagesse. Donc la prudence et la sagesse sont fort différentes. Mais la sagesse est-elle ou n'est-elle pas une vertu? On peut voir bien clairement qu'elle est une vertu rien qu'en se rendant compte de la nature de la prudence. La prudence est, comme nous l'avons dit, une vertu de l'une des deux parties de l'âme qui possèdent la raison ; mais il est évident qu'elle est au-dessous de la sagesse ; car elle s'applique à des objets inférieurs. La sagesse ne s'applique qu'à l'éternel et au divin, comme nous venons de le voir, tandis que la prudence ne s'occupe qu'à des intérêts tout humains Si donc le terme le moins élevé est encore une vertu, à plus forte raison le terme le plus haut en sera-t-il une, et ceci prouve certainement que la sagesse est une vertu. (Grande morale, pp. 105-106.)

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