CHAPITRE IV
Aristote classe la prudence dans les vertus intellectuelles ; mais dans les développements qu'il en donne, il nous montre combien elle touche à la vie morale. Ce qui le prouve tout d'abord c'est la définition même, savoir « la faculté qu'a l'homme prudent de délibérer avec succès sur les choses qui lui sont bonnes et avantageuses, non pas sous quelques rapports particuliers, comme celui de la santé ou de la force, mais qui peuvent contribuer, en général, au bonheur de sa vie ». Elle comprend donc toute la conduite, puisque Aristote a défini le bonheur ou le bien souverain o l'activité de l'âme dirigée par la vertu »; caries choses bonnes et avantageuses sont celles qui stimulent, entretiennent et perfectionnent cette activité de l'âme, elles en sont sinon la fin, du moins les moyens. Même en envisageant la prudence uniquement dans l'acte de délibérer, elle est plus qu'une faculté intellectuelle, puisque son rôle est de conserver et de maintenir la capacité de voir ou de juger de ce qui est bon et utile... Or, il faut beaucoup d'empire sur soi pour
empêcher que nos jugements ne soient altérés par nos sentiments et nos passions, dans les choses qui ne sont pas purement intellectuelles et qui touchent au gouvernement de nous-mêmes ou d' autrui et à la conduite de notre vie. Aristote luimême le reconnaît en rappelant que le nom grec de la tempérance semble indiquer, par sa valeur étymologique, que cette vertu conserve ou sauve la prudence. Nous croyons même ici rencontrer un cercle vicieux, car la prudence qui semble indispensable dans la pratique de la tempérance, n'est elle-même possible qu'à l'aide de la tempérance. Ceci nous prouve, une fois de plus, qu'il n'y a en réalité qu'une vertu, la vertu, c'est-à-dire la force d'âme qui triomphe du mal et réalise le bien.
Aristote donne à la prudence une acception encore plus étendue en disant qu'elle est « une véritable habitude de contemplation, dirigée par la raison, dans les biens propres à la nature humaine». Puisqu'elle est une habitude, elle s'exerce constamment, et souvent même sans que la volonté dirige ses délibérations vers un but particulier ou prochain. Elle contemple sans cesse l'âme dans ses rapports avec elle-même et avec le monde extérieur, dans tout ce qui concerne sa vie. Ne pourrait-on pas dire que la prudence est l'œil de l'âme, toujours vigilante sur elle-même pour discerner, entre la multitude des idées, des sensations et des sentiments qui l'assaillent, ce qui peut réellement contribuer à son bonheur ?
Quant à la prudence, on peut s'en faire l'idée, en considérant quels sont ceux que l'on appelle prudents : or, il semble que ce qui caractérise l'homme prudent, c'est la faculté de délibérer avec succès sur les choses qui lui sont bonnes et avantageuses non pas sous quelques rapports particuliers, comme celui de la santé ou de la force, mais qui peuvent contribuer, en général, au bonheur de sa vie. Ce qui le prouve, c'est qu'on appelle prudents ou avisés, dans tel ou tel genre, ceux qu'un raisonnement exact conduit à quelque fin estimable, dans les choses où l'art ne saurait s'appliquer ; en sorte que l'homme prudent serait, en général, celui qui est capable de délibérer.
Or, personne ne délibère sur ce qui ne saurait être autrement, ni sur ce dont l'exécution n'est pas en son pouvoir. Par conséquent, si la science est toujours susceptible de démonstration, et si l'on ne démontre pas les choses dont les principes pourraient être autres qu'ils ne sont (et toutes choses pourraient être autrement) ; en un mot, s'il est impossible de délibérer sur les choses qui ont une existence nécessaire, il s'ensuit que la prudence n'est ni une science, ni un art. Elle n'est pas une science, parce que tout ce qui peut être fait ou exécuté, peutêtre autrement (c'est-à-dire, est contingent) ; elle n'est pas un art, parce que ce dont les résultats n'ont rien de matériel est autre chose que ce qu'on appelle production, ou création. Il reste donc qu'il faut la considérer comme une habitude de théorie ou de contemplation, accompagnée de raison, dans les choses qui sont bonnes ou nuisibles à l'homme : car la lin de l'exécution est autre chose que celle de la théorie ; mais celle de la théorie n'est pas toujours autre chose que celle de l'exécution, puisque la pratique du bien ou le bonheur est elle-même une fin.
Voilà pourquoi nous regardons Périclès et ceux qui lui ressemblent, comme des hommes prudents, parce qu'ils sont en état de voir ce qui est bon et avantageux pour eux-mêmes et pour les autres ; et nous les croyons capables de diriger avec succès les affaires d'une famille et celles d'un état. De là vient que nous donnons à la tempérance le nom de awcppoauvr] , qui, par sa valeur étymologique, semble indiquer qu'elle conserve ou sauve la prudence. Elle conserve et maintient du moins cette manière particulière de voir ou déjuger de ce qui est bon et utile : car les sentiments de peine et de plaisir n'altèrent pas et ne faussent pas tous nos jugements; par exemple, celui qui nous fait reconnaître qu'un triangle a ou n'a pas la somme de ses trois angles égaie à celle de deux angles droits ; mais ils altèrent et faussent nos jugements sur ce qu'il convient de faire. (Morale à Nicomaque, pp. 256-258.)
Les principes de notre conduite sont dans le motif qui la détermine : mais une fois que le jugement sera altéré par des sentiments de plaisir ou de peine, le principe ne se manifestera pas immédiatetement ; on ne verra pas que ces sentiments ne doivent pas toujours être le motif de nos actions et de toutes nos préférences ; car souvent le vice corrompt et dénature le principe qui nous fait agir.
Il suit nécessairement de là que la prudence est une véritable habitude de contemplation, dirigée: par la raison, dans les biens propres à la nature humaine. Au reste, dans les arts, on peut être habile ou inhabile ; mais cette distinction n'a pas lieu pour; la prudence; une faute volontaire, dans les arts,..! est préférable à une faute involontaire ; elle ne l'est
LA PBUDENGE 205
pas en fait de prudence, ni en fait de vertus. Il est donc évident que la prudence est une faculté, et non pas un art. Or, comme il y a deux parties de l'âme qui possèdent la raison, cette faculté peut appartenir à l'une d'elles, c'est-à-dire à celle qui a l'opinion ou le jugement en partage; car l'opinion comme la prudence, est relative à ce qui pourrait être autrement. Toutefois, elle n'est pas uniquement une habitude accompagnée de raison; et ce qui le prouve, c'est qu'une telle habitude peut se perdre par l'oubli, mais non par la prudence. Puisque la science est la conception ou l'appréciation des choses générales et qui ont une existence nécessaire, et puisqu'il y a des principes de touc ce qui est susceptible de démonstration, et de toute science (car la science est inséparable du raisonnement), les principes de ce qu'il est possible de savoir ne peuvent appartenir ni à la science ellemême, ni à l'art, ni à la prudence. En effet, ce qu'on peut savoir peut être démontré ; mais l'art et la prudence ne se rapportent qu'à ce qui peut êtrr autrement qu'il n'est. La sagesse ne se rapporte pas non plus à ce qui est de ce dernier genre, car il doit y avoir des choses que le sage soit en état de démontrer. Or, si les facultés à l'aide desquelles nous saisissons la vérité, et nous pouvons constamment nous garantir de l'erreur, tant par rapport aux choses qui ne sauraient être autrement, qu'à l'égard de celles qui peuvent être autrement, sont la science, la prudence, la sagesse et l'intelligence ; et si, entre ces facultés, il y en a trois, la science, la prudence, et la sagesse, dont aucune ne peut être celle que nous cherchons, il reste donc que c'est l'intelligence à qui appartient la conception des principes. (Id., pp. 258-259.)
DIFFÉRENCE ENTRE LA PRUDENCE ET l'hABILETÉ ET LA