LE DISCERNEMENT, LE JUGEMENT
Ainsi que nous le voyons par l'analyse si méthodique et si claire d'Aristote, le discernement, lejugement et le bon sens ne sont que les divers aspects ou les procédés particuliers de la vertu qu'on appelle prudence. Cependant il me semble que c'est trop restreindre le discernement que de l'exclure du domaine des choses qui sont éternelles et immuables, et de celles qui sont produites parla nature de quelque manière que ce soit. Sans doute, ces choses n'admettent pas la délibération lorsqu'on s'en occupe d'une façon abstraite et purement spéculative; mais elles ne sont pas seulement destinées à entretenir Factivitéde l'intelligence pure, elles doivent passer dans notre vie morale, et c'est dans les applications faites par la raison et la conscience aux cas particuliers de notre conduite qu'intervient le discernement ou le jugement pour la convenance, la mesure et le tact. Aristote lui-même le comprend ainsi lorsqu'il dit : « Quand on fait usage de ses opinions acquises, pour juger des objets auxquels s'applique la prudence, et pour en bien j ager, on montre du discernement ». Les maximes générales sont, en effet, les principes des motifs qui déterminent l'action. Il s'agit donc de discerner tout d'abord quelles sont celles de ces maximes qu'il convient d'appliquer,
et ensuite la manière d'établir l'harmonie entre la théorie et la pratique.
La définition môme que nous donne Aristote du jugement nous montre qu'il s'exerce dans tous les domaines. C'est, dit-il, « la faculté qui fait les hommes judicieux et de bon sens, et consiste dans un juste discernement de ce qui est équitable». Or, pour pratiquer l'équité qui est l'union de la justice et de la charité, il faut remonter jusqu'aux principes mêmes, jusqu'à ces choses immuables et éternelles qu'Aristote a raison de placer bien au-dessus de nous, mais non pas loin de nous, dans des sphères inaccessibles où. l'homme peut pénétrer par la contemplation, non pas s'inspirer pour l'action. L'équité et l'indulgence sont tout d'abord dans le jugement, dans la juste appréciation des choses d'après les principes mêmes qui admettent un nombre infini d'applications. Avoir un jugement sain équivaut donc ici à avoir un jugement droit et équitable : et pour qu'il.soit tel, il faut l'intervention de la raison, delà conscience et du sentiment.
Le discernement et le manque de discernement, qui nous ont donné occasion d'appeler certaines personnes intelligentes, et d'autres stupides, n'est pas tout à fait la même chose que la science ou l'opinion ; car alors tous les hommes seraient intelligents. Ce n'est pas non plus une science à part, comme la médecine (car alors elle s'occuperait de ce qui est bon pour la santé), ou la géométrie, car celle-ci traite de la grandeur. D'ailleurs, le discernement n'est relatif ni aux choses qui sont éter-
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nelles et immuables, ni à celles qui sont produites par la nature de quelque manière que ce soit; mais il se rapporte à celles qui sont l'objet du doute ou de l'incertitude, et sur lesquelles on est dans le casde délibérer. Ainsi donc il s'applique aux mêmes choses que la prudence ; mais il n'est pas la même chose que la prudence.
En effet, celle-ci ordonne et prescrit ; sa fin est d'indiquer ce qu'il faut faire ou ne pas faire ; la fonction du discernement est uniquement de juger; car discernement ou intelligence exacte, sont la même chose; et on appelle intelligents ceux qui ont un bon discernement.
Au reste, le discernement ne consiste ni à avoir de la prudence, ni à en acquérir; mais de même qu'on se sert quelquefois du mot apprendre dans le sens de comprendre, lorsqu'il est question d'une science dont on eutend énoncer quelque proposition, ainsi quand on fait usage de ses opinions acquises, pour juger des objets auxquels s'applique la prudence (lorsqu'un autre en parle), et pour en bien juger, on montre du discernement. (Morale à iVicomaque, pp. 270-271.)
Ce qu'on appelle jugement est la faculté qui fait les hommes judicieux et de bon sens, et consiste dans un juste discernement de ce qui est équitable. La preuve c'est que nous regardons l'homme équitable comme essentiellement indulgent, et nous reconnaissons la juste appréciation des choses à ce caractère d'indulgence. Or, l'indulgence est un jugement exact et juste de ce qui est bien; et ce jugement est juste, quand il est conforme à ce qui est vrai. Au reste, on ne saurait méconnaître dans toutes ces habitudes ou dispositions, une même tendance
car le jugement est aussi appelé sagacité, prudence, intelligence, puisque l'on attribue l'intelligence aux jnêmes personnes en qui l'on reconnaît un jugement sain, et qu'on les appelle des hommes prudents et entendus. C'est qu'en effet toutes ces qualités s'appliquent ou se rapportent aux choses particulières et aux derniers termes ou éléments, pour ainsi dire, de la délibération. Aussi le discernement, dans les choses dont juge la prudence, distingue-t-il l'homme intelligent et judicieux ou indulgent, car l'équité est le trait caractéristique et commun de tout ce qu'il y a de bon et de bien dans les rapports d'homme à homme. D'un autre côté, tout ce qui peut s'exécuter est du nombre des choses particulières, ou compris dans les derniers termes, et ne doit pas être ignoré de l'homme prudent. Or, la sagacité et le jugement s'appliquent aux choses qui sont à exécuter, et qui sont, comme on vient de le dire, les derniers termes ; mais l'esprit embrasse les deux sortes d'extrêmes, puisque les premiers, les principes ou maximes générales, et les derniers ou les résolutions définitives, sont également du ressort du raisonnement ou de la raison. Celle-ci s'occupe des termes immuables et primitifs ou généraux dans le procédé de démonstration qui lui est propre, mais, quand il est question d'agir, c'est l'esprit qui intervient, parce que l'autre extrême, en ce qu'il y a de contingent , de relatif à l'autre proposition, est de son ressort. Car les propositions elles-mêmes, sont les principes des motifs qui déterminent l'action, puisque le général se tire de la comparaison de tous les cas particuliers. Il faut donc qu'on ait le sentiment de ces cas-là ; et l'esprit, ou l'entendement, est ce sentiment lui-même, on le comprend en soi.
Voilà pourquoi le senliment et l'entendement
sont un produit ou une création immédiate de la nature, mais c'est de la nature qu'on tient le jugement, la sagacité et l'esprit. La preuve de cela, c'est que nous croyons que ces facultés ou propriétés se développent avec l'âge ; cet âge, disonsnous, est celui de l'entendement et du bon sens, parce que c'est la nature qui les donne. (Id.y p. 272.)
Le bon sens s'applique aux choses d'action que nous pouvons à notre choix ou rechercher ou fuir. Le bon sens est inséparable de la prudence. C'est la prudence qui fait faire les choses dont nous venons de parler. Mais le bon sens est cette qualité, cette disposition ou telle autre faculté qui nous découvre le parti le meilleur et le plus avantageux, dans les actes que nous devons accomplir. Aussi, les choses qui se font spontanément, quelque bien faites qu'elles soient, ne semblent pas pouvoir être rapportées au bon sens. Toutes les fois qu'il n'y a pas eu intervention de la raison pour discerner le parti le meilleur à prendre, on ne peut pas appeler homme de bon sens celui qui réussit de cette façon. (Grande Morale, p. 115.)