‹ La Morale d'AristoteChapitre 53 sur 58 · ORDRE A SUIVRE DANS L EDUCATION · texte numérisé non relu

ORDRE A SUIVRE DANS L EDUCATION

L'éducation a pour but, non de former une âme, mais un homme, composé de corps et d'âme. Elle doit donc développer toutes les facultés de sa nature, physique, intellectuelle et morale. Au début de l'existence, les besoins du corps absorbent toute la vie ; et beaucoup d'éducateurs sont d'avis qu'il faut les satisfaire sans mesure ni règle, puisque les instincts naturels sont à eux-mêmes leur loij Mais il me semble que le respect pour l'être humaii même dans cette première période de la vie animah doit nous faire voir déjà en lui l'homme futur qi devra régler ses appétits physiques. « Dans leî soins que l'on donne au corps, nous dit Aristote, il faut avoir en vue l'âme. » Et je ne crois pas que!

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ce Soit une illusion do penser que des soins dirigés par cette préoccupation supérieure puissent hâter le réveil de l'âme. Serait-il injuste d'attribuer à l'influence plus ou moins spiritualiste des premiers éducateurs le développement intellectuel plus ou moins précoce des enfants ? Il faut croire à l'âme pour y faire appel dans le petit enfant, à travers des sens qui, d'abord, ne paraissent éveillés qu'à l'égard de la faim. La prédominance du sens du goût se contrebalance par le développement de la vue et de l'ouïe, par lesquels on pénètre jusqu'à l'âme pour lui communiquer un monde d'idées. Aristote distingue dans l'âme « la partie irraisonnable et la partie raisonnable », en d'autres termes, la sensibilité et la raison. Et il conseille de commencer par « la partie de l'âme qui est le siège des désirs », tout en ayant soin d'ajouter qu'en faisant ainsi, il faut avoir en vue l'intelligence. Toutes ces recommandations nous prouvent une fois de plus que l'être humain est un tout harmonieux, dont les éléments inséparables doivent être soumis à un développement simultané.

Selon l'âge, c'est telle ou telle partie de notre être qui prédomine : dans l'enfance, c'est la vie physique; dans la jeunesse, c'est la sensibilité; dans l'âge mûr, la raison. La vieillesse, selon Aristote, ne semblerait plus accessible qu'aux calculs de la prudence Mais la vieillesse qui est digne de l'humanité n'est pas telle : c'est un heureux équilibre de toutes les forces, qui se manifeste par

la sagesse, la sérénité et la douceur. Aristote ne nous a pas laissé de portrait de l'enfance, sans doute parce qu'elle n'est que l'ébauche de la vie. Mais son portrait de la jeunesse est tracé de main de maître ; les divers traits sont pris sur le vif, il faut bien en convenir, bien que nous y regrettions un certain scepticisme à l'égard de la nature humaine, et l'absence de poésie à un âge où tout doit être poétique, même les erreurs et les fautes. La jeunesse, en effet, est menée çà et là par ses désirs impétueux, plus ardents que constants, qui lui font tout faire avec excès. Tel est son caractère distinctif auquel tous les autres sont subordonnés. Aristote lui attribue beaucoup de qualités, le courage, la confiance dans les hommes, le désintéressement, la magnanimité, l'amour du beau. Mais ces qualités, il les explique par des causes qui en diminuent beaucoup la valeur. Le courage ne serait que l'effet de « la colère qui ne craint rien et de l'espoir qui est plein d'assurance ». La confiance serait le résultat de l'inexpérience, ainsi que le dédain des richesses. Mais le trait qui nous attriste le plus, est peut-être celui-ci : « Ils sont magnanimes, parce que la vie ne lésa pas encore rapetisses ». Le fatal effet de la vie serait donc de rapetisser l'homme, sans doute en lui enlevant ses plus nobles aspirations et en abaissant ses mobiles ? Que de belles vies, heureusement, protestent contre cette désolante assertion, en réalisant les plus généreux rêves de leur jeunesse ! L'ami de Socrate et de

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Platon avait-il le droit d'être ainsi pessimiste? La foi dans une seule grande âme ne suffit-elle pas à nous faire tout espérer de l'humanité ?

Mais ce que nous devons surtout retenir de ce remarquable portrait de la jeunesse, c'est que, dans sa conformité avec la nature, il nous présente un terrain fertile pour l'œuvre de l'éducation. Impressionnable, ardente, généreuse, pleine de courage et de confiance, éprise du beau, la jeunesse est accessible aux bonnes influences qui peuvent lui apprendre à gouverner ses désirs, à les refouler et à les vaincre dans ce qu'ils ont de mauvais, et aies diriger dans ce qu'ils ont de louable, de manière à ne rien laisser perdre de ce qui fait sa supériorité, de ce qui prépare la vertu de l'homme dans sa stature parfaite.

Il y a des biens plus grands que ceux qu'on se procure par la guerre, et il faut en préférer la jouissance à celle que peut donner la vertu guerrière, et la préférer pour elle-même.

Mais comment et par quels moyens yparviendrat-on ? C'est ce qu'il faut maintenant examiner. Nous avons indiqué trois conditions essentielles : la nature, l'habitude et la raison; nous avons déterminé aussi quelles sont les qualités naturelles que l'on peut désirer; il nous reste à considérer si c'est par les habitudes, ou par la raison, que doit commencer l'éducation. Car il doit y avoir entre toutes ces choses la plus parfaite harmonie, puisqu'il peut arriver que la raison s'égare, même chez ceux qui sont doués du plus heureux naturel, et que l'habitude peut aussi produire de semblables égarements.

Au reste, il est d'abord évident qu'ici, comme dans tout le reste, c'est à la génération que tout commence ; et que la fin qui se rapporte à un principe, ou à un commencement déterminé, est ellemême le commencement de quelque autre fin. Or, la raison et l'intelligence sont, dans l'homme, la fin de la nature, ou sont déterminées par les qualités naturelles dont il est doué ; de sorte que c'est par rapport à ces deux choses qu'il faut surveiller attentivement, et les conditions de sa naissance, et la formation de ses habitudes. Ensuite, l'homme étant composé de deux parties, l'âme et le corps, nous observons que l'âme comprend pareillement deux parties : celle qui possède la raison, et celle qui en est privée ; et que chacune de ces deux parties a ses dispositions, ou manières d'être, dont l'une est l'appétit (le désir), et l'autre l'intelligence. Mais comme, dans l'ordre de la génération, le corps est avant l'âme, ainsi la partie irraisonnable est avant la partie raisonnable. Cela est d'ailleurs évident ; car la colère, la volonté, et même les désirs, se manifestent chez les enfants, dès les premiers moments, pour ainsi dire, de leur existence; tandis que le raisonnement et l'intelligence ne se montrent naturellement qu'à la suite d'un certain développement. Voilà pourquoi le corps 'doit nécessairement être, avant l'âme, l'objet des premiers soins; et ensuite, la partie de l'âme qui est le siège des désirs; en ayant toutefois en vue l'intelligence, dans les soins que l'on donne à cette partie; et l'âme, dans ceux que l'on donne au corps. (Politique, pp. 488-490.)

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La jeunesse a pour caractère distinctif d'être remplie de désirs, et elle est capable de faire tout ce qu'elle vient à désirer. Mobiles dans leurs désirs, et prompts à se dégoûter, ils désirent avec une ardeur extrême et se lassent non moins vite. Leurs volontés sont des plus vives, mais sans force et sans durée, comme la soif ou la faim des malades. Ils sont colères, d'une vivacité excessive à s'emporter, et toujours prêts à suivre l'impulsion qui les domine. Disposant peu de leur cœur qui les aveugle, leur ambition ne leur permet pas de supporter le mépris; et ils se courroucent d'indignation à la moindre idée d'une injustice qu'on leur fait. Ils aiment les distinctions, mais bien plus encore la victoire, parce que la jeunesse aime toute supériorité, et c'est une supériorité que la victoire. Ils préfèrent les honneurs et le triomphe à l'argent ; car ils n'attachent pas le moindre prix à la richesse, parce qu'ils n'ont pas encore fait l'épreuve du besoin. Ils n'ont pas le caractère soupçonneux, et au contraire ils l'ont facile, parce qu'ils n'ont pas encore beaucoup vu le mal; ils sont confiants, parce qu'ils n'ont pas eu le temps d'être souvent trompés. Ils se livrent aisément à l'espérance, parce que la jeunesse, comme les gens pris de vin, est naturellement bouillante et parce qu'aussi ils n'ont pas encore subi de nombreux échecs. C'est surtout d'espérance qu'ils vivent, parce que l'espoir a l'avenir pour unique objet, de même que la mémoire vit du passé écoulé sans retour. Quand on est jeune, l'avenir est bien long et le passé est bien court; car aux premiers jours de la vie, on n'a rien à se rappeler et l'on a tout à espérer. C'est ce qui fait qu'on peut tromper si aisément la jeunesse, parce qu'elle a l'espérance non moins facile. Elle a aussi plus de courage, parce qu'elle est plus portée à la colère et à l'es-

poir, Tun faisant qu'on ne craint rien, et l'autre qu'on est plein d'assurance. Quand on est en colère, on ne redoute quoi que ce soit , et quand on espère un bien qu'on désire, on est rempli de sécurité. Les jeunes gens sont enclins aussi à la honte; car ils ne tiennent encore pour beau et honnête que la loi, dont ils ont reçu leur seule éducation. Ils sont magnanimes, parce que la vie ne les a pas encore rapetisses et qu'ils ignorent les nécessités du besoin. Se croire digne des plus grandes choses, c'est de l'élévation d'âme ; et cette bonne opinion de soi n'appartient qu'à un cœur plein d'espoir. Quand ils ont à agir, ils préfèrent de beaucoup le beau à l'utile; ils vivent plus par l'instinct et l'habitude que par le calcul ; or le calcul ne pense qu'à l'utile, et la vertu ne regarde qu'à l'honnête et au beau. Cet âge aime plus que tous les autres à se faire des amis et des camarades, parce qu'il se plaît à la vie commune, et que, ne jugeant rien encore à la mesure de l'intérêt, il n'y rapporte pas non plus ses amitiés. Les jeunes gens poussent toujours leurs fautes plus loin et les commettent plus violemment que personne, parce qu'ils font tout avec excès; ils aiment avec excès, ils haïssent avec un excès égal, et portent tous les sentiments à l'extrême. Ils croient tout savoir ; ils tranchent sur tout, ce qui est cause de tous les excès auxquels ils se laissent aller. Quand ils se rendent coupables de fautes graves, c'est bien plutôt par insolence que par perversité. Ils sont portés à la pitié, parce qu'ils croient qu'il n'y a au monde que des honnêtes gens, et que les hommes sont meilleurs qu'ils ne sont, mesurant autrui à leur propre innocence, et supposant toujours que les malheurs dont ils sont témoins ne sont pas mérités. Ils aiment à rire et par conséquent à railler, puisque la raillerie n'est qu'une insolence de bon

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ton. Tel est le caractère de la jeunesse. (Rhétorique^ pp. 266-270.)

LES CHOSES qu'il FAUT ENSEIGNER

Parmi les choses qu'il faut enseigner, il y en a qui sont elles-mêmes des fins, et d'autres qui ne font que concourir à la fin qu'on se propose. Les premières sont des réalités : telles sont le vrai et le bien ; les autres peuvent n'être que des choses d'opinion et de simple apparence. Il est difficile d'être entièrement désabusé de ces choses qui flattent notre vanité et notre sensualité. Mais l'éducation doit tendre à éclairer la raison, de manière que nous apprenions à préférer les choses de réalité. Pour toutes les choses morales, il ne suffit pas de nous les faire connaître par l'intelligence, il faut encore agir sur la volonté pour nous faire choisir les choses qui sont vraiment dignes de notre préférence. Si la connaissance du bien ne devient pas la pratique du bien, c'est que nous ne l'aimons pas en réalité.

Aristote distingue les occupations humaines en libérales et illibérales. Il donne cette dernière dénomination à celles « qui rendent le corps ou l'âme ou l'intelligence des hommes libres incapable d'acquérir la vertu ou d'en pratiquer les actes ». Mais y a-t-il une seule chose, soit travail, ou art, ou ins-

traction, qui puisse exercer sur l'homme une influence si funeste ? L'abus du travail manuel peut abaisser l'intelligence, sans toutefois ruiner la moralité. Il est vrai, Aristote vivait dans un temps où le travail manuel était réservé aux esclaves, et où il était déshonorant de travailler pour vivre. « Il n'y a rien d'illibéral, dit-il, dans ce qu'on fait pour sa propre utilité, ou celle de ses amis ; mais ce qu'on fait pour d'autres, semble toujours avoir quelque chose de mercenaire et de servile. » Les idées de Socrate sur toute espèce de travail, sont bien plus larges, puisqu'il regarde le travail en luimême comme honorable autant qu'utile. Sans doute, c'est être servile que de songer avant tout au salaire, mais dans toute âme bien née, de quelque condition qu'elle soit, l'idée du travail qui fait la dignité et l'indépendance de l'homme, est bien au-dessus de celle du salaire.

Entre deux biens, le préférable est celui qui est le plus rapproché de la fin qu'on se propose. On préfère un bien personnel à an bien général ; et c'est ainsi qu'on préfère le possible à l'impossible, parce que l'un ne dépend que de la personne et que l'autre n'en dépend pas. Il faut préférer les choses qui constituent la fin même qu'on poursuit dans la vie; car celles-là sont des fins plutôt que celles qui ne font que concourir à la fin qu'on se propose. Il faut préférer les choses de réalité aux choses d'opinion et de simple apparence ; et ce qui est de pure apparence, c'est ce qu'on ne ferait jamais si l'acte devait rester ignoré. Ainsi, recevoir un service

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pourrait même sembler supérieur à le rendre ; car on accepterait le service, même quand il resterait caché, et on ne le rendrait guère, si personne ne devait le savoir. On préfère les choses dont on aime mieux la réalité que l'apparence ; car alors elles sont plus vraies. C'est ce qui fait que, pour certaines gens, la justice n'est pas grand'chose, parce qu'on aime mieux paraître juste que l'être en effet, tandis qu'il n'en est pas ainsi de la santé. On prise davantage le bien qui est plus utile dans une foule de cas; et, par exemple, celui qui nous aide à vivre, à être heureux, à goûter le plaisir et à faire de belles actions. C'est là comment la richesse et la santé passent pour les premiers des biens, parce qu'elles nous assurent tous ces avantages. On préfère une chose quand elle donne moins de peine, et qu'en outre elle estaccompagnéede plaisir; car alors il y a plus d'un bien, puisque nous avons tout à la fois le plaisir, qui est un bien déjà, et l'absence de peine- Entre deux choses, on préfère celle qui, jointe à une même chose, fait que le tout est plus grand. {Rhétorique, pp. 84-85.)

11 n'est pas difficile de voir que, parmi les choses vitales, ce sont celles qui sont d'une nécessité incontestable, dont il faut surtout que l'on soit instruit; et il est également évident que toutes ne doivent pas être enseignées, puisqu'il y en a qui sont illibérales, et d'autres qui sont propres aux hommes libres. Il ne faudra donc communiquer à la jeunesse, outre les choses utiles, que celles qui ne lui feront pas contracter un genre de vie solide et mécanique. Or, on doit regarder comme appartenant à ce genre tout travail, tout art, toute insjtruction, qui rend le corps ou l'âme ou l'intelligence des

hommes libres, incapable d'acquérir la vertu, ou^ d'en pratiquer les actes. Voilà pourquoi nous appe-i Ions mécaniques tous les arts qui tendent à altérer^ les bonnes dispositions du corps, et tous les travaux dont on reçoit un salaire, car ils ne laissent à la pensée ni liberté, ni élévation.

Mais il n'y a rien de servile à cultiver les sciences libérales, au moins jusqu'à un certain point ; une application excessive, et la prétention d'atteindre à la perfection, en ce genre, peuvent seules produire les inconvénients dont on vient de parler. D'ailleurs, il y a bien de la différence, suivant le but qu'on se propose, soit en apprenant, soit en pratiquant les sciences, car, quand on n'a en vue que sa propre utilité, ou celle de ses amis, il n'y a rien d'illibéral ; mais ce qu'on fait pour d'autres, semble toujours avoir quelque chose de nécessaire ou de servile. {Politique, pp. 508-509.)

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