CHAPITRE ÏII
l'éducation
Les philosophes et les législateurs grecs ont compris l'importance de l'éducation, non seulement pour la vertu et le bonheur des hommes pris individuellement, mais peut-être plus encore pour la moralité et le salut de l'Etat. Platon, surtout, dans son système d'éducation, parait uniquement préoccupé de la prospérité et de la vertu de la République. Aristote songe à l'individu dans ses traités de morale, et surtout à l'État dans sa. Politique . « S'il faut, dit il d'abord , que l'homme destiné à devenir vertueux ait été élevé sagement, et ait contracté de bonnes habitudes...., cela ne peut se faire qu'autant que sa conduite sera assujettie aux lois de rintelligence ou de l'esprit, et à un certain ordre appuyé de la force convenable. » On reconnaît la nécessité d'exercer les forces physiques et les facultés intellectuelles pour rendre l'homme apte au travail qui doit le faire vivre, et l'on néglige souvent de développer en lui la force morale, la
vertu, indispensable pour faire de lui un homme et] le rendre capable de remplir dignement ses devoirs dans le monde. Les bonnes habitudes ne se forment] que par la répétition d'actes conformes à la raison! et à la vertu. Dans le jeune âge, la raison n'est pas] assez éclairée ni la volonté assez forte, pour qu( l'âme puisse se façonner elle-même au bien. « II] faut, nous dit Aristote, un certain ordre appuyé de] la force convenable. » Par conviction il préfère l'éducation commune ou celle de l'État, à l'éduca-i tion paternelle ou celle de la famille. D'abord il] doute que l'autorité paternelle puisse avoir « cette force irrésistible qui ressemble à la nécessité » ; il] ne croit pas, d'ailleurs, que cette puissance sej trouve dans aucun individu autre qu'un roi. Ce qui] fait, à ses yeux, la supériorité de l'éducation publique, c'est l'unité de cette éducation, unité qui est] en rapport avec le but unique de la société civile] dont chaque individu est un membre, devant être en harmonie avec l'avantage général du tout.] Mais, à moins de vouloir absorber la famille, seloi l'idée de Platon, l'État ne peut empêcher que l'enfant] ne reçoive l'éducation de la famille. Et biei qu'il y ait des parents faibles qui ne savent pas] faire respecter leur pouvoir, ils n'en sont pasj moins de droit les premiers éducateurs de leurs] enfants. Rien ne remplacerait d'ailleurs pour ceu: ci, l'influence bienfaisante de cette autorité dans] laquelle la tendresse s'unit à la force ; car l'amour du bien s'inspire par la persuasion et l'exemple,
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plutôt qu'il ne s'impose par l'inflexibilité rigoureuse de la règle. Mais si les parents ont le droit et le devoir d'élever leurs enfants, l'État aussi a celui d'exercer son contrôle, sa haute surveillance sur l'éducation qui est ainsi donnée et d'appliquer sa loi aux parents négligents, faibles ou coupables. A mon avis, l'éducation la plus désirable comme étant la plus propre à former des hommes destinés à vivre à la fois dans la famille et dans la société, serait celle qui saurait allier le plus heureusement les bienfaits de l'éducation de la famille et de celle de l'État.
Mais quels que soient les éducateurs, ils n'exercent pas, à leur gré, un pouvoir arbitraire, c'est de la loi morale qu'ils tiennent leurs hautes fonctions, et c'est au nom de cette loi aussi qu'ils doivent user de leur autorité. Ils ne sont donc réellement dignes de légiférer, de commander et de rendre la justice qu'en étant avant tout les législateurs et les maîtres d'eux-mêmes. Plus ils sont eux-mêmes soumis à la raison et à la vertu, plus leur gouvernement est respecté, et plus aussi leur influence est grande. Mais ils ruineraient leur puissance en faisant prévaloir leur volonté sur les commandements de la loi, en essayant de substituer un despotisme égoïste à ce pouvoir auguste qui, loin de vouloir anéantir la libre initiative de chacun, sait faire servir à une môme fin les inspirations, les aptitudes et les talents les plus divers. Faire régner la loi, c'est former des âmes libres, capables de se gouverner elles-mêmes
M™' JULES i-AVRE. — Aristote, 21
selon la raison et la justice; c'est aussi faire aimer la loi qui ne commande rien qui ne soit honnête, sage et bon.
S'il faut que l'homme destiné à devenir vertueux^ ait été élevé sagement, et ait contracté de bonnes habitudes; s'il doit, de plus, continuer à mener une vie sage et réglée , sans jamais se permettre, à dessein ou malgré lui, aucuno action répréhensible, cela ne peut se faire qu'autant que sa conduite sera assujettie aux lois de l'intelligence ou de l'esprit, et à un certain ordre appuyé de la force convenable. Or, l'autorité paternelle n'a point cette force irrésistible qui ressemble à la nécessité ; elle ne se trouve pas même dans l'autorité d'un seul individu à moins qu'il ne soit roi, ou quelque chose de pareil ; il n'y a que la loi qui soit revêtue de cette puissance coërcitive, puisqu'en général, on hait ceux qui s'opposent à nos désirs, même quand ils ont de justes motifs pour le faire ; au lieu que la loi n'excite aucun sentiment de haine, en prescrivant ce qui est honnête et sage. Mais ce n'est que dans l'État de Lacédémone que le législateur semble avoir donné quelque attention à l'éducation et aux occupations des citoyens, tandis que, dans la plupart des autres Etats, chacun vit comme il le juge à propos, donnant comme chez les Cyclopes, sa volo?ité pour loi
son épouse et à ses enfants.
Une surveillance commune, un système d'éduca-' tion pubhque, est donc ce qu'il y a de meilleur, etj surtout de pouvoir le mettre à exécution ; mais, quand cette partie a été négligée dans les institutions publiques, il est convenable que chaque citoyen s'applique à rendre vertueux ses enfants et ses amis, ou au moins qu'il en ait l'intention; et
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c'est ce à quoi il pourra, ce semble, réussir le mieux, en devenant lui-même capable de se faire législateur. (Morale à Nicomaque, pp. 491-492.)
Personne assurément ne contestera que l'éducation des enfants ne soit un des objets qui méritent le plus l'attention du législateur; puisque, dans les cités où l'on néglige ce point, l'on en éprouve toujours quelque dommage. En effet, le système d'administration doit être adapté à la forme du gouvernement, et les mœurs appropriées à chaque forme contribuent essentiellement à la conserver et même à l'établir sur une base solide. Ainsi, des mœurs démocratiques ou aristocratiques sont le plus sûr fondement soit de la démocratie, soit de l'aristocratie; et, en général, le meilleur système d'habitudes est le principe ou la cause du meilleur système de gouvernement.
De plus, en chaque espèce de facultés ou d'arts, il y a des choses qu'il faut avoir apprises, des habitudes qu'il faut avoir contractées, pour être en état d'en exécuter les travaux ; de sorte qu'il est évident qu'il doit en être de même des actions vertueuses. Mais , comme il y a un but unique, une fin, qui est la même pour toute société civile, il s'ensuit que l'éducation doit être une, et la même, pour tous les membres de la société ; et ^e la direction en doit être commune, et non pas abandonnée à chaque particulier , comme on le pratique de nos jours, où chacun surveille et dirige ses enfants, et leur fait donner à part l'espèce d'instruction qu'il juge à propos ; au lieu que l'enseignement et la pratique des choses qui tiennent aux intérêts communs, devraient être communs. En môme temps, il ne faut pas s'imaginer qu'on soit citoyen,
uniquement pour soi, mais on doit savoir que tous appartiennent à l'Etat : car chaque individu est un membre de la cité, et le soin qu'on donne à chaque partie, doit naturellement être en harmonie avec l'avantage général du tout.
Sous ce rapport, du moins, on peut approuver les Lacédémoniens, qui donnent la plus grande attention à l'éducation des enfants, et qui ont voulu qu'elle fût la même pour tous. Il est donc évident que c'est au législateur à régler cet objet, et qu'il doit le régler pour tous les citoyens. {Politiquej pp. 506-508.)