LES PUNITIONS ET LES CHATIMENTS
Aristote a trop bien compris la grandeur de la liberté morale qui, seule, fait la vertu, pour ne pas regretter d'employer ce qui ressemble à la nécessité dans la direction des individus et celle des sociétés. Il admet que les punitions et les châtiments soient des actes de justice, dictés parla vertu, mais il les considère comme un effet de la nécessité. A ses yeux, il n'y a de beau et de noble que ce qui l'est purement et absolument. Il n'attribue aux punitions et aux châtiments d'autre avantage que celui « d'affranchir les hommes de quelque mal ». Ceci même s'applique plus aux sociétés qu'aux individus : il faut que l'ordre soit protégé par un système de pénalités qui assure l'observation de la loi et défende la liberté de tous contre les atteintes de quelques-uns. Et quand ces pénalités sont morales, c'est-à-dire, inspirées par l'amour de la justice, et propres à empêcher le mal, elles contribuent au salut et à la prospérité de la société. Mais il est permis de douter de leur efficacité pour l'amendement et la conversion de ceux dont les actions injustes ont troublé l'ordre. Il vaut mieux prévenir le mal que d'être réduit à le punir. On essaie de le prévenir en éclairant la raison et la conscience par une éducation sage et libérale. Les punitions et les châtiments ne
me semblent être que des moyens de légitim! défense. Dans l'éducation de la jeunesse, l'expérience démontre de plus en plus leur inefficacité. Ce n'est pas en entravant la liberté par la nécessité que l'on apprend aux âmes l'usage de la liberté c'est en leur inspirant un respect si grand pour cel qui fait leur dignité d'homme, qu'ils tiennent à honneur de ne s'en servir que pour la raison et laj vertu.
Dans nos livres sur la morale, nous avonsj dit que le bonheur est l'application et l'emploi d'une^ vertu parfaite, non pas relativement à des circonstances données, mais simplement et absolument. Or, quand je dis relativement à des circonstances données, j'entends ce qui est un résultat de la nécessité, et par ces mots purement et absolument, j'entends ce qu'il y a de noble et de beau. Par exemple, en fait d'acte de justice, les punitions et les châtiments sont sans doute dictés par la vertu, mais ils sont un effet de la nécessité, et ce qu'il y a^ de beau vient de la même source, il vaudrait pourtant mieux que ni les individus, ni les sociétés n'eussent besoin de rien de pareil. Au lieu que les actes qui ont pour but l'honneur et l'abondance des biens entout genre sont ce qu'il y a de plus beau dans un sensj absolu : Les actions de la première espèce ne font qu affranchir les hommes de quelque mal ; celles de la seconde, au contraire, produisent et procurent des biens positifs. (Politique, pp. 475-476.)