‹ La morale dans la démocratie (volume 2)Chapitre 38 sur 43 · BARNI · texte numérisé non relu

BARNI

Ht DOUZIÈME LEÇON.

ils après avoir parlé du couteau qui tombe avec un sourd roulement. .Mais quelle justice, s'il vous plaît? J'ai établi que la pénalité sociale ne pouvait avoir pour but de satisfaire la justice absolue: mais est-ce que la justice absolue exige la mort du meurtrier! Est-ce qu'elle ne serait pas mieux satisfaite par toute une vie de souffrance que par une morl rapide? El si le coupable s'amende et se corrige, est-ce ijue l'humanité ne devra pas s'en réjouir?

Il v a suis doute des crimes si odieux que la mort seule semble pouvoir les expier; mais je i épète ce que je crois avoir démontrédans ma dernière leçon, le principe de la pénalité sociale n 'est pas l'expiation, mais la répression. On pourrait dire d'ailleurs avec Victor Hugo [lettre aux habitante de Guerr /.du 10 janvier 1854), que, « plus le crime est grand, plus le temps doit être mesuré long au repentir. » Prenez garde aussi que les plus grands criminels sont souvent plus dignes de pitié que de haine. Je n'irai pas jusqu'à dire avec tel adversaire de la peine de mort, reproduisant ici l'opinion de Platon, que le criminel n'est qu'un malade OU que le coupable n'est qu'un ignorant ; mais je rappellerai ce que je

disais a la lin de notre dernière séance, que la plupart des

criminels sont des malheureux égarés par leur défaut d'éducation, par les mauvais exemples au milieu desquels ilsont été

élevés, par les mauvaises habitudes contractées des leur enlance ; cl j ajouterai qu'au lieu deles tuercoinnie desennemis

dangereux (dangereux, ils ne le sont plus), il serait mieux, il

serait plus moral de tâcher de les réformer et de les i amener dans la bonne voie.

La peme de mort a encore ce défaut que, sans produit

comme nous l'avons vu. sur les âmes disposées au < unie la

erreur salutaire qu'on en attend, elle offre au peuple un Bpectacle qui a pour effet d'exciter en lui des sentiments fé-

>U tout au moins une barbare et indécente curiosité.

i d'entre vous qui onl lu le* Confession* de saint Augus-

tin n'ont pu oublier cet admirable chapitre (VIII) où il dépeint d'une manière si saisissante l'espèce d'attrait par lequel son ami Alippe se laissa vaincre un jour au spectacle d'un combat de gladiateurs auquel il assistait malgré lui : «Ébranlé tout à coup par un grand cri que poussa le peuple entier, la curiosité l'emporta.... il ouvrit les yeux.... A peine eut-il vu couler ce sang qu'il en devint comme avide; loin de détour: ner les yeux de ce spectacle, il les y arrêta, buvant en quelque sorte à longs traits, et sans s'en apercevoir, la fureur et la cruauté, se plaisant à cesjeux atroces, et s'enivi ant de ces voluptés sanguinaires. Ce n'était plus ce jeune homme qu'on avait traîné là par la force : c'était un de ceux dont se composait la foule au milieu de laquelle on l'avait jeté, c'était maintenant un digne compagnon de ceux qui l'y avaient amené. Que dirai-je de plus? Il se fit spectateur comme les autres; comme eux, il poussa des cris; il devint passionné comme eux; désormais plus avide de ces jeux que ces mômes amis qui l'y avaient d'abord entraîne, et a son tour y entraînant les autres. » C'est une passion du même genre qu'excitent aujourd'hui parmi la foule, àdéfaul descombats de gladiateurs, les exécutions capitales où elle est conviée de temps à autre. On sait quel immense concours elles ne manquent jamais d'attirer, et quelle est trop souvent l'attitude des assistants. Est-ce ainsi, je le demande, qu'on prétend moraliser le peuple ?

On a proposé, pour obvier a {'immoralité du spectacle^ de faire les exécutions dans l'intérieur des prisons; mais alors elles manqueront encore pins sûrement l'effel qu'on en attend, et elles auront cet autre inconvénienl de paraître* cacher, comme si elles n'osaient se montrer au grand jour.

En tout cas. elles nécessitenl dans la société l'entretien d'une fonction odieuse, celle du bourreau (1), On a reproché

(l) Sur ce point, et sur i<:? précédents, voyei L'excellente brochure publiée pai M. V. Schœlcher eu 18

à l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg d'avoir fait l'apoe du bourreau; mais Joseph deMaistre est parfaitement conséquent avec lui-même : pour lui le bourreau est, suivant son expression, lapierre angulaire de la société. Lui accordezvous que, si l'on ôte du monde l'exécuteur, tout ordre disparaît avec lui, d'où vient votre horreur pour ce personnage 1 D'où vient que vous rougissez de mettre votre main dans la sienne? D'où vient que VOUS i'uvex à son approche? Saluezle donc avec respect et inclinez-vous devant lui comme devant un être sublime, ainsi que l'appelle encore Joseph de Maistre.

Mais laites mieux : débarrassez- vous du bourreau et de l'échafaud; car, grâce a Dieu, l'échafaud et le bourreau ne sont nullement indispensables.

Il est vrai que je n'ai pas repondu à tous les arguments qu'on a élevés en laveur de la peine de mort. Un philosophe hégélien, qui s'est lait récemment l'apologiste de cette peine î), a trouvé des raisons si neuves et si originales que je tiens, ii. m pas certes a les réfuter, mais à vous les faire connaître.

I n de ces beaux arguments, c'est (pie sans la peine de mori l'humanité n'aurait point eu des martyrs tels que Socrate et Jésus-Christ. Il me semblait au contraire que le supplie»' d'un Jésus-Christ ou d'un Socrate fournissait un excellent argumenl contre la peine de mort, cl que Victor Hugo

avait eu bien raison dédire dans la lettre que j'ai déjà citée ; Von, nous ne voulons plus de supplices. Pournous la guillotine s'appelle Lesurques, la roue s'appelle Calas, le bûcher

Jeanne d'Arc, la toiture s'appelle Campanella, le billot s'appelle Thomas Moins, la ciguë S'appelle Sociale, le gibet se

nomme Jésus-Christ. »

(t) Voyet dans U Bibliothèque de phH m cmfemporat* tait de philo-

tophie ii '. , par A. V<

Un autre argument, c'est, que si l'on retranche la peine de mort du code civil, il faudra la rayer aussi du code militaire. Ce n'est pas moi qui m'y opposerai. L'auteur cite l'exemple du maréchal Ney comme celui d'une autre victime qui plaide aussi en faveur de la peine de mort.

Un autre argument encore, c'est que, si l'on abolit la peine de mort, il faut aussi abolir la guerre. Ce n'est pas moi non plus qui m'opposerai à cette dernière abolition, si l'on y peut arriver, comme déjà (je devrais dire : enfin) Ton peut arriver à celle de la peine de mort. Je vous dirai bientôt tout ce que je pense à ce sujet.

Enfin, selon le même auteur, la proportionnalité et la gradation delà peine indiquent un point où la tête peut seule satisfaire la loi. Je trouve que, dans cette gradation, l'auteur ne va pas assez loin : pourquoi ne pas continuer dans la peine de mort une gradation de supplices qui corresponde à celle des crimes, comme cela avait lieu clans la législation pénale du bon vieux temps?

Un écrivain célèbre, qui ne se pique pas de philosophie hégélienne, mais qui prétend parler et a parlé en effet souvent au nom du bon sens, a dit un mot, fort répété : « Je veux bïen abolir la peine de mort, mais que messieurs les assassins commencent. » J'en demande pardon à M. Alphonse Karr, la question n'est pas là. Il s'agit de savoir si l'on peut réprimer l'assassinat autrement que par la peine de mort. Si. comme je crois l'avoir montré, il en est ainsi, il faut l'abolir, parce que, dès qu'elle u'esl pas nécessaire, elle cesse d'être légitime, et parce qu'en outre elle est irréparable, qu'elle ôte au condamné la faculté de s'amender, qu'elle offre au peuple un spectacle inhumain el barbare, et qu'enfin elle engendre le personnage du bourreau.

Aussi voyons-nous croître de jour en jour l'opinion favorable a son abolition, et la cause do cette abolition gagner de

plus on plus du terrain. L'admission toujours plus fréquente

«1rs circonstances atténuantes, même pour des crimes qu* n'en admettent guère, témoigne de la répugnance du jury, c'est-à-dire des citoyens, pour la peine capitale; elle l'abolit 90uven1 il<4 fait, la où la loi la maintient D'un autre côté, des

dations puissantes se sont formées dans les pays lil par exemple en Belgique pour travaillera la l'aire rayer du code. Enfin, comme je l'ai déjà rappelé, elle aété abolie par pliMtiir.s États, en Amérique, en Allemagne, eu Italie, en Suisve. sans qu'il en suit résulté aucun danger plus grave pour la société.

C'esl la un exemple qu'il appartient surtout aux démocraties d'imiter. 11 importe a la démocratie plus qu'à aucune autre institution politique d'écouter ici la voix de la justice et de l'humanité, et de montrer que. comme l'Églh dit d'ellemême, mais avec si peu de vérité, elle a horreur du sang. On lui jette a la tète le souvenir des exécutions de la Terreur; qu'elle réponde a ces reproches en brûlant l'échafaud. Déjà la Révolution de 1848 a aboli la peine de mort eu matière politique, el l'Assemblée nationale issue de cette révolution a effacé la mort civil.' du nul»- français, la peine capitale ne peut tarder a disparaître a si. ii tour.

Quant a VOUS, Citoyens de Genève, je ne puis mieux l'aire

que de vous rappeler les conseils que vous adressait M. Ludéjà près de quarante ans Comme j«i ne pouvais guère concevoir les raisons (pu s'opposeraient a Genève a l'accomplissement de cette grande irme, j'ai beaucoup questionné a cet égard des personnes -éclairées et très-aptes a me fournir tous les renseignements désirables, etc'esl d'elles que j'ai appris (pie le grand argument a Genève contre l'abolition de la peine de mort h tirait d< tuation géographique; que le jour où la peine de moi il abolie, on craignait g< aéralement que Genève no devint le rendez-vous des rats des nations voisines, quis'empi Etient de venir exercer leur I dage sons

l'empire d'une législation si douce.... Mais le crime tient à l'occasion, et l'occasion à la localité. Il n'y a pas un homme auquel il vint assurément à l'idée de faire le voyage de Genève pour y assassiner, parce qu'on n'y tue pas les assassins; comme on va en pèlerinage à Rome pour y gagner les indulgences. Aussitôt qu'on dépouille cet argument du ton d'une discussion un peu élevée, il amène le sourire sur les lèvres... Au reste, l'autorité de l'exemple vient ici se joindre à celle du raisonnement. Lorsque Léopold opéra cette grande réforme qui l'a placé au premier rang des bienfaiteurs de l'humanité, la Toscane était entourée de pays où non-seulement la peine de mort, mais où la roue et les tortures étaient en pleine vigueur. Certes, le contraste entre la législation de la Toscane et celle des pays environnants devenait un peu plus frappant que ne léserait aujourd'hui celui produit par l'abolition de la peine de mort à Genève; car la roue et les tortures valaient bien autant que la guillotine la peine qu'avant de commettre un crime on fit un peu de chemin pour les éviter. Eh bien ! viton affluer en Toscane tous les scélérats qui continuaient d'infester les contrées circonvoisines? Le préambule du code de Léopold et l'extrait d'une lettre de M. le commandeur Berlinghieri, ministre résident de Toscane à Paris, citée page 389 de cet ouvrage (c'est celle que j'ai moi-même citée tout a l'heure d'après M. Lucas), répondent à ce! égard de manière à ne pluspermettre, je pense, d'espérer reproduire, dans une cité aussi éclairée que Genève, l'argument en question avec quelque succès. »

A cet avis d'un savant qui a lait de ia question une si profonde étude, je veux ajouter celui que vous adressait tout récemment l'auteur du Dernier /<>nr lïun condamné. Dans S8 réponse à M. te pasteur Bost, qui avait réclamé sou appui, Victor Hugo termine ainsi sa lettre, et c'esl par là que je terminerai aussi eette leçon, car que pourrais-je ajouter a d'aussi belles paroles?

D0UZ1ÈIU 11 QON.

« 11 n'y a pas de petit peuple. Je le disais il y a peu de mois à la Belgique à propos des condamnés de Charleroi : qu'il me soit permis de le répéter à la Suisse aujourd'hui. La grandeur d'un peuple ne se mesure pas plus au nombre que la grandeur d'un homme ne se mesurée la taille. L'unimesure, c'est la quantité d'intelligence e( la quantité de vertu. Qui donne un grand exemple esl grand. Les petites nations seronl les grandes nations le jour où, à côté des peuples forts en nombre et vastes en territoire qui s'obstinent dans les fanatismes el les préjugés, dans la haine, dans la guerre, dans l'esclavage et dans la mort, elles pratiqueront doucement et fièremenl la fraternité, abhorreront le glaive, anéantironl l'échafaud, glorifieront le progrès et souriront ines comme le ciel. Les mots sont vains si les idées ne sont pas dessous. 11 ne suffil pas d'être la république, il faut encore Être la liberté : il ne suffi! pas d'être la démocratie, il tant encore être l'humanité. Lu peuple doit être un homme, et un homme doit être une àme. Au moment ou toute l'Europe recule. il serait beau que Genève avançai. Que la Suisse

j Bonge, et votre noble petite république en particulier, une

république plaçant en lace des monarchies la peine de mort

abolie, ce sérail admirable. Ce serait grand de faire revivre

s un aspect nouveau le vieil antagonisme instructif: Ge-

• i Rome, et d'offrir aux regards et a la méditation du

inonde civilisé, d'un cote Rome avec sa papauté qui condamne

et damne, de l'autre Genève avec son évangile qui pardonne.

— o peuple de Genève, votre ville est sur un lac de l'Ëden,

is 'Mes dans un lieu béni ; toutes 1rs magnificences de la

ation vous environnent; la contemplation habituelle du

b mu i vêle le vrai et impose des devons; la civilisation doit

être en harmonie! omme la nature ; prenez conseil de toutes

clémentes merveilles, croyez-en \<>tre ciel radieux, la bonté descend i\^ l'azur, abolissez l'échafaud. Ne soyez pas ingrats. Qu'il ne soit pas dit qu'en remerciaient et en échange,

sur cet admirable coin de terre où Dieu montre à l'homme la splendeur sacrée des Alpes, l'Ane et le Rhône, le Léman bleu, le Mont-Blanc dans une auréole de soleil, l'homme mon-

tre à Dieu la guillotine ! »

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