‹ La morale dans la démocratie (volume 2)Chapitre 41 sur 43 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

PRONONCÉ A L'OUVERTURE DU CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PAIX, LE 9 SEPTEMBRE 1867.

Messieurs les membres du Congrès international de la paix,

Nous voici rassemblés, de divers points de l'Europe, sur le libre sol de la Suisse, pour discuter l'une des plus grandes questions pratiques que les hommes puissent se propose]'. Si. comme l'a enseigné la philosophie du xvme siècle par la grande voix de Kant, l'état de guerre ou, ce qui est à peu près la même chose, de paix année, où les nations vivent entre elles, est un état barbare que condamne la raison et que le progrès de la civilisation doit détruire ; si c'est le devoir non moins que l'intérêt des peuples de travailler à substituer à cet état de barbarie un état légal qui règle leurs relations internationales comme l'état civil règle en chacun d'eux les relations individuelles; si le règne de la paix entre eux est ainsi le but qu'ils doivent poursuivre, comment parviendront-ils à l'atteindre, ou tout au moins à s'en rapprocher de plus en plus ?

L'énonciation même de cette question el la réunion de ces grandes assises de la démocratie européenne, appelées ici à la débattre, ce tait nouveau dans l'histoire de l'humanité es1 déjà le signe du progrès qui s'esl accompli dans les idées, en attendant qu'il passe dans la réalité. On rit moins aujourd'hui

qu'il y a un siècle des rêves du bon abbé de Saint-Pierre, et l'on commence à reconnaître que l'idéal tracé par le philosophe Kant une confédération d'États républicains) n'était pas absolument chimérique. Je trouve un autre symptôme du même progrès dans les protestations qui ont éclaté récemment au sein des peuples contre la détestable guerre qui les menaçait, et a ce propos contre toute guerre d'oppression et de conquête en général. Publicistes indépendants, industriels, étudiants, ouvriers, cette matière jusque-là trop docile de la chair à canon, ont pour la première fois poussé en commun, au nom du droit et de la civilisation, un cri de réprobation contre la guerre. C'est cette manifestation même qui a suggéré la première idée du Congrès que nous inaugurons aujourd'hui.

Malheureusement, pendant que ce progrès s'opère dans un grand nombre d'esprits et se traduit dans le Congrès international «[in nous reunit, un mouvement en sens inverse se propage en Europe et menace d'y perpétuer l'état de guerre, .le veux parler du développement du césarismeoudece régime de monarchie militaire qui sacrifie les libertés de t<>us au pouvoir d'un chef d'armée, mesure la puissance de l'État au nombre des soldats qu'il peut entretenir et cherche a étendre .suis < ;esse les agglomérations d'hommes qu'il courbe sous ses lois. De quelques voiles que se couvrent les envahissements ,lc ce régime, principe des nationalités, ou principe des frontières naturelles, ou principe de l'unité, son triomphe, qui serait la ruine de tout ce qui reste en Europe de liberté constitutionnelle ou républicaine, rendrait toute paix a jamais unpnsMhle. m ce n'est la paix des tombeaux. Prenons donc garde que ce Qéau ne frappe de stérilité et île mort la société moderne, comme il a tue la société antique. Travaillons a opposer a l'esprit césarien l'espril républicain, a l'esprit militaire l'esprit civique, a l'esprit de centralisation l'esprit de libération, en un mot, a l'esprit de despotisme et de guerre, l 'cxpnt de liberté et ^\^ paix.

La paix est , en effet, inséparable de la liberté, comme le despotisme enfante nécessairement la guerre. Le souverain qui a besoin d'une armée à ses ordres pour soutenir son omnipotence, a besoin de la guerre pour soutenir cette armée; et comme il est le maître de la déclarer à qui il veut et quand il veut, il engage ses sujets, pour satisfaire ses intérêts ou ses caprices, en des expéditions où ils sont forcés de le suivre, alors même qu'ils les désapprouvent. Telle a été, par exemple. la cause des guerres qui ont ensanglanté l'Europe pendant tant d'années sous l'Empire (pour ne parler que du passé). Alors même que le césarisme ne fait pas la guerre, il en tient en quelque sorte la crainte toujours suspendue, comme une épée de Damoclès, sur la tête des peuples qui restent ainsi constamment sur le qui vive, chaque jour incertains du lendemain et chaque jour se demandant, au réveil, si c'est la guerre ou la paix qui va sortir des résolutions de leur souverain. De là une paix qui, par l'effet de cette incertitude et par l'entretien d'une armée permanente et d'armements formidables, n'est pas beaucoup moins onéreuse que la guerre même. De là, guerre ou paix, le développement de ce détestable esprit qui marie la licence à la discipline, et pour qui le comble de la gloire est le massacre des hommes : l'esprit militaire, le militarisme, ce compagnon du césarisme. Voilà le mal qu'il faut combattre en travaillant à restituer aux peuples les libertés vitales dont les dépouillent les gouvernements despotiques, de telle sorte que leur sort ne dépende plus du caprice d'un homme, en provoquant l'abolition des armées permanentes et en minant ainsi le militarisme.

Dira-t-on que les peuples sont souvent les complia s de leurs souverains? Je ne le nie pas : il ne reste dans l'humanité que trop de vestiges de la vieille barbarie et trop de préjugés de toute sorte qui divisent les hommes et les poussent à se ruer les uns sur les autres comme des bêtes féroces. Mai-, plus ces préjugés sont encore vivaces, plus il importe de les

attaquer jusque dans leurs racines, et de travaillera y substituer toutes les idées d'économie politique et de morale qui rapprochent les nations.

lue lois les peuples rendus à eux-mêmes, délivrés de la plaie des armées permanentes et affranchis des préjugés qui les tournenl les uns contre Les autres, il ne sera pas impossible de les unir en une vaste confédération, analogue à la Confédération suisse, qui instituerai! entre eux un tribunal suprême chargé de régler leurs différends, oomme les tribunaux de chaque État règlent aujourd'hui les différends des particuliers, et qui substituerait ainsi l'état de paix, c'est-à-dire le droit international, a l'état de guerre , c'est-à-dire à la barbarie.

Est-ce la un rêve chimérique? Je ne me dissimule pas les difficultés (pu s'opposent à la réalisation de cette grande idée.

sais combien sont puissantes les étreintes du despotisme et combien les peuples élevés ou jetés dans la servitude manquent du courage nécessaire pour s'en affranchir; je sais combien li' militarisme tait aisément illusion, en prenant la couleur du patriotisme; je sais combien sont encore vives 1rs jalousies et les haines internationales: mais je sais ai^si qu'un grand progrès s'est déjà produit dans les idées et dans les faits depuis

le siècle de la Renaissance et de la Réforme jusqu'au siècle

de la Philosophie et de la dévolution, que l'idéal est aujourd'hui clairement tracé et qu'il ne se peu! pas que sa lumière Frappe en vain les yeux des peuples.

C'est cette lumière que vous aurez, messieurs les membres du Congrès de la paix, à propager à travers l'Europe. Nul r ne lui convenait mieux que la Suisse républicaine et la libre cite de Genève, cette Rome de l'intelligence, comme l'appelait hier Garibaldi, en venant répondre a notre appel. Recueillons-en ici h s rayons ôpars -au moyen d'une discussion élevée, puissante, calme pour être forte, et répandons-les partout où ils ont besoin d'éclairer , en y joignant (dans les

limites tracées par la neutralité suisse) tous les moyens d'action en notre pouvoir, car l'idée sans l'action n'est qu'une oisive et stérile contemplation.

Telle est notre tâche. Nous vous l'avons préparée et nous la remettons avec confiance entre vos mains. Faites en sorte que le Congrès de Genève marque sa place dans les plus glorieuses pages des annales de l'humanité. — C'est, déjà pour lui un immense honneur d'avoir réuni un aussi grand concours, tant d'hommes éminents venus des diverses parties de l'Europe , et à leur tête celui qui s'appelle lui-même le milicien et que nous appelons, nous, le héros de la démocratie et de la liberté : Garibaldi.

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