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LA MORALE DANS LES RAPPORTS DES ÉTATS

ENTRE EUX (suite).

la guerre et là paix

Mesdames, Messieurs,

Je me suis arrêté, à la fin de cette dernière leçon, sur cette idée que, malgré les progrès dont nous sommes si fiers, toutes les nations, même les plus civilisées, sont encore aujourd'hui, à regard les unes des autres, dans Vétat de nature, c'est-àdire dans un état où c'est, non pas le droit, mais la force brutale, sous le nom de guerre, qui est appelée à décider entre elles; et que, puisque cet état, en consacrant le droit de la force et en entretenant un fléau aussi horrible que la guerre, est essentiellement mauvais, elles doivent travailler à y substituer un état juridique qui soit pour elles ce que l'état civil est pour les individus, et qui, en garantissant à chacune ses droits, fasse régner entre elles la paix avec la justice.

J'ai fait honneur de cette idée, si simple à la fois et si nouvelle, à la philosophie du xviii® siècle. Si celui-ci ne l'a pas précisément découverte, il l'a au moins mise en pleine lumière et a ainsi attiré sur elle les rep^ards du monde, qui, tout en gémissant sur les maux de la guerre, la regardait pourtant elle-même comme une nécessité à jamais inévitable.

J'ai nommé l'abbé de Saint-Pierre comme ayant été au XVIII® siècle le grand apôtre de cette grande idée.

Substituer à l'état de guerre où les peuples vivent à Tégard les uns des autres, ou aux traités de paix et d'alliance qui ne présentent aucune garantie de durée et n'établissent en réalité que des trêves^ un véritable état de paix, en établissant entre eux un lien analogue à celui qui existe déjà eutre les individus ouïes familles, c'est-à-dire en les unissant en une association permanente qui garantisse à chacun ses droits et force chacun à l'exécution de ses engagements, et les arracher ainsi à Vétat dénature pour les faire entrer dans un état juridique : voilà la pensée que conçoit l'abbé de Saint-Pierre au commencement du xviii* siècle et à laquelle on a pu dire qu'il a eu la gloire d'attacher son nom, en dépit de toutes les railleries dont il a été çt dont il est encore Tobjet de la part des hommes d'État et de beaucoup d'esprits superficiels, qui se croient profonds. Pour justifier l'hommage que je lui rends ici, je veux vous le faire entendre lui-même :

« Les familles qui vivent dans les sociétés permanentes et qui ont le bonheur d'avoir des lois et des juges armés tant pour régler leurs prétentions que pour leur faire exécuter mutuellement, par une crainte salutaire, ou les lois de l'État ou leurs conventions réciproques, ou les jugements de leurs juges, ont sûreté entière que leurs prétentions futures seront réglées sans qu'elles soient obligées de prendre jamais les armes les unes contre les autres. Elles ont sûreté entière de l'exécution de leurs traités, et que l'exécution de leurs conventions durera autant que l'État même dont elles font partie. Elles ont sûreté que, pour terminer leurs différends entre qlles, elles ne seront jamais exposées aux terribles malheurs de la guerre entre familles et familles. Les chefs de ces familles savent que celui qui prendrait les armes et qui userait de violence contre son adversaire, au lieu de prendre la voie des juges commis par l'autorité de l'État, n'a point à espérer d'augmenter son revenu par la force et par la violence, et qu'il serait au contraire puni irrévocablement s'il usait de violence. Ainsi ils

peuvent avoir des contestations et des procès; mais les familles n'ont jamais à craindre entre elles des malheurs incomparablement plus grands, c^est-à-dire les meurtres, les incendies, les pillages que causent les armes. Malheureusement pour les souverains, chefs de plusieurs familles, ils ne sont point encore convenus de former entre eux ni une société permanente pour leur conservation et pour leur garantie réciproque, ni de s'ériger entre eux-mêmes un tribunal permanent, tant pour faire exécuter les conventions passées que pour régler, sans guerre, leurs prétentions futures. Ils n'ont jusqu'à présent nulle véritable sûreté, ni que leurs traités seront exécutés, ni que leurs différends se régleront ou par médiation ou par jugement, et, ce qui est de la dernière importance, ils n'ont aucune sûreté que leurs différends seront réglés et terminés sans êlre exposés aux funestes malheurs de la guerre. »

Dans les lignes que je viens de vous lire, au mot souverains^ lequel trahit un vice du projet de l'abbé de Saint-Pierre que je relèverai tout à l'heure, substituez le mot de peuples ou de nations^ et vous aurez, sauf l'incorrection du style, l'expression la plus lumineuse et la plus juste de Tidée d'après laquelle les États doivent transformer leurs rapports.

Il faut ajouter que si, avant l'abbé de Saint-Pierre, on avait peint en traits saisissants la folie et les horreurs de la guerre (Boileau, la Bruyère, etc.), personne n'avait fait ressortir comme lui le vice et les inconvénients inhérents à l'état de guerre : « Nul droit assuré que celui du plus fort; — défaut de sûreté dans les engagements mutuels; — danger continuel de la part d'un voisin puissant, si l'on est faible, et d'une ligue si l'on est fort ; — précautions et frais immenses pour se tenir sur ses gardes; — jamais de justice à espérer d'autrui sans des frais et des pertes immenses qui ne l'obtiennent pas toujours, et dont l'objet disputé ne dédommage que rarement; — changements continuels et inévitables de relations entre les peuples qui empêchent aucun d'eux de pouvoir fixer entre ses

mains la force dont il jouit ; — nécessité de prendre pari, malgré soi, aux querelles de ses voisins et d'avoir la guerre quand on la voudrait le moins ; — interruption du commerce et des ressources publiques au moment qu^elles sont le plus nécessaires ; — enfin inutilité de la sagesse où préside la fortune, désolation continuelle des peuples, affaiblissement de rÉtat dans les succès et dans les revers, impossibilité totale d'établir jamais un bon gouvernement, de compter sur son propre bien et de rendre heureux ni soi ni les autres. » Personne n'avait opposé, comme l'abbé de Saint^Pierre, au tableau des maux qu'engendre l'état de guerre celui des avantages que l'état de paix procurerait aux peuples, comme la suppression de la dépense militaire, si onéreuse aux États, la liberté et la sûreté du commerce tant d'État à État que dans chaque État dans les régions éloignées, le progrès sensible de l'agriculture, des ressources publiques, de l'éducation publique, etc. Personne enfin n'avait si fortement combattu le préjugé qui élève si haut la gloire du conquérant. Il osa attaquer celle de Louis XIV et tenta de lui arracher ce titre de grand que lui avait décerné la flatterie de ses sujets : il ne voulait pas que l'on confondit la grande puissance avec la véritable grandeur. Cette hardiesse le fit expulser de TAcadémie française.

L'abbé de Saint-Pierre ne s'en est pas tenu d'ailleurs au principe général que nous l'avons vu poser et aux réflexions sur l'état de guerre et sur l'état de paix dont je viens de vous présenter le résumé, mais il a converti ce principe en un projet de paix composé des cinq articles suivants :

« 1** 11 y aura désormais, entre les souverains qui auront signé les présents articles, une alliance perpétuelle....

» 2° Chaque allié contribuera, selon ses moyens, à la sûreté et aux dépenses communes de la grande alliance ;

» 3* Les alliés renoncent à la voie des armes pour vider leurs différends présents et futurs ; ils sont convenus d'accepter

LA 6UBRRE ET Lk PAIX. 237

toujours l'arbitrage d'un tribunal formé par les alliés euxmêmes ;

» 4* Tout membre de l'alliance qui entreprendrait quelque chose contre elle, sera réduit par la force publique;

» B"" Si de nouveaux articles sont jugés nécessaires pour le bien de l'alliance, ils seront arrêtés par les plénipotentiaires sans que rien ne puisse être changé à ces cinq. »

Les articles que je viens de rapporter ne. font que traduire sous la forme d'une constitution internationale le grand principe si bien posé par l'abbé de Saint-Pierre ; mais, en voulant appliquer son projet aux États tels qu'ils étaient alors constitués et gouvernés, il commit un double oubli et par suite une double erreur. D'une part, en prenant l'Europe telle qu'il la trouvait constituée par le traité d'Utrecht, il négligea de se demander si elle était .bien ou mal organisée, si son état était conforme ou contraire aux droits des peuples, s'il était juste et bon qu'elle restât éternellement comme elle était, si cet état enfin comportait l'alliance qu'il proposait en vue de la paix perpétuelle ; et, d'autre part, il ne songea pas non plus à se demander si la constitution intérieure des peuples, tels qu'ils étaient alors gouvernés, n'était pas elle-même incompatible avec l'état de paix qu'il voulait fonder : ici encore il ne vit pas qu'en donnant pour base à son projet l'état présent des choses, la constitution despotique des peuples, il le frappait par là même de nullité. C'est ce que son éloquent commentateur Jean-Jacques Rousseau a très bien montré (1).

Malgré les vices que je viens de relever dans le projet de l'abbé de Saint-Pierre, cet écrivain n'en a pas moins rendu un immense service à l'humanité en mettanten lumière le principe qui doit ici servir de guide aux États; et Rousseau a eu bien raison de dire de son livre : « 11 est très important qu'il existe. »

(1) Voyez, pour le développement de tout ce qui précède, mes leçons sur l'abbé de Saint-Pierre, dans le tome premier de VHistoiredes idées morales et politiques en France au xviii* siècle.

L'idée lancée et relancée par Tabbé de Saint-Pierre (de 1712 à 1736) tombait dans un siècle bien fait, non pas sans doute pour la mettre en pratique, mais pour la comprendre et la propager. Le plus éloquent écrivain de ce temps, Rousseau, s'en fit l'interprète ; d'autres la reprirent et la développèrent sous de nouvelles formes : elle devint une des questions à l'ordre du jour, Voltaire, tout en décochant quelques légères épigrammes contre la paix perpétuelle de l'abbé de Saint- Pierre et l'exposition qu'en fit Jean-Jacques Rousseau, tout en la déclarant à regret impraticable et tout en tenant la guerre pour un fléau inévitable, n'en a pas moins dirigé contre cette barbarie et la futilité des causes qui l'engendrent d'ordinaire, des traits qui se ressentent certainement de l'action exercée sur son esprit par les idées que le bon abbé avait mises en circulation. Sans l'abbé de Saint-Pierre, l'article Guerre du Dictionnaire philosophique aurait-il été écrit?

Transportons-nous maintenant vers la fin de ce siècle dont l'abbé de Saint-Pierre fut l'un des promoteurs, et nous allons voir son idée adoptée, épurée et élevée en quelque sorte à sa plus haute puissance par le plus grand philosophe du xviii® siècle, par le plus grand moraliste des temps modernes, par Kant. Formulée par ce vigoureux esprit, elle devient une théorie d'une admirable précision et d'une vérité philosophique incontestable ; etje m'étonne qu'on n'en ait pas mieux tiré parti et qu'on ne lui ait pas rendu un plus éclatant hommage dans les travaux qui ont été faits depuis sur le même sujet. Je m'étonne particulièrement que les derniers écrivains qui ont traité ce sujet, comme M. Larroque et Proudhon, n'aient tenu aucun compte du travail de Kant, qu'ils paraissent ignorer, comme si le philosophe de Kœnisberg n'était pas notre maître à tous sur ce point. Arrêtons-nous donc un instant sur cette partie de son œuvre, afin d'en relever l'importance et d'en faire jaillir la vérité.

L'idée fondamentale de Kant est celle même que j'ai indi* quée à la fin de la dernière leçon et que j'ai rappelée au commencement de celle-ci : c'est que les peuples en sont encore dans leurs relations réciproques à l'état de nature,, c'est-à-dire à l'état de guerre, — ce qui ne veut pas dire qu'ils se fassent toujours réellement la guerre, mais qu'ils sont forcés d'être toujours sous les armes; — qu'un tel état est en soi souverainement iniqae, puisque, quand même les plus puissants n'abuseraient pas de leur force pour opprimer les plus faibles, comme ils le font d'ordinaire, il.d^pendrait toujours du droit de la force et non de la force du droit, et que, quand même ce serait le droit qui triompherait par le moyen de la guerre, ce qui est loin d'être le cas ordinaire, il ne triompherait qu'au prix du sang versé (d'un sang qui le plus souvent n'en peut mais), et de toutes les calamités qu'engendre la guerre ; qu'ainsi c'est un devoir pour les peuples, un devoir de justice en même temps qu'un devoir d'humanité, de travailler à sortir de cet état de nature et de guerre dans leurs relations internationales pour y substituer un état juridique au moyen d'une alliance par laquelle ils se garantiraient réciproquement leurs droits et termineraient leurs différends par des moyens pacifiques, de manière à faire régner entre eux la paix, au lieu de la guerre. Et que Ton n'objecte pas que cet état de paix ne pourra jamais être réalisé sur la terre : devant le veto absolu que la raison oppose à l'état de guerre, il n'y a plus lieu de s'inquiéter de savoir si la paix universelle et perpétuelle est une chose qui doive ou non être réalisée un jour; il faut agir comme si cette chose, qui peut-être ne sera jamais, devait être, et se la proposer pour but. Ce but ne dût-il jamais être entièrement atteint, toujours serait-ce un devoir pour les États de le poursuivre et de travailler à s'en rapprocher de plus en plus. 11 est le but final du droit des gens.

Mais Kant ne s'est pas contenté de signaler ce but comme ridéal que les peuples doivent poursuivre dans leurs relations

internationales ; il a entrepris de leur indiquer aussi les moyens qui seuls peuvent les y conduire ou au moins les en rapprocher.

Parmi ces moyens, il en est d'abord qui doivent servir à préparer le règne de la paix entre les États et qui en sont ainsi les conditions préliminaires. Les voici , sinon d'après le texte mênie de Kant, du moins d'après l'analyse que j'en ai faite moi-même dans un travail déjà publié (1) :

« Ces articles préliminaires, ou destinés à préparer la paix qu'il s^agira ensuite de régler d'une manière définitive, statuent :

1® Qu'il n'y a pas de véritable traité de paix là où Ton se réserve de recommencer la guerre à l'occasion, puisqu'un traité dont les auteurs feraient quelque restriction mentale de ce genre ne serait plus vraiment un traité de paix, mais un simple armistice ;

2"" Qu'on ne peut acquérir, par voie d'héritage, d'échange, d'achat ou de donation, un État indépendant, grand ou petit ; car, outre qu'un État est comme une personne dont nul ne peut disposer qu'elle-même, et qu'il est contraire au droit de l'humanité d'en faire une sorte de fief transmissible ou échangeable, un pareil abus met en péril la paix entre les nations, dont il trouble l'équilibre ;

S"" Que les armées permanentes doivent disparaître entièrement avec le temps; car, indépendamment de l'atteinte portée ici encore au droit des hommes, que l'on traite comme des machines, et qui pis est, comme des machines meurtrières, les armées permanentes sont à la fois pour les autres États comme une menace qui les tient incessamment sur le qui-vive, et pour ceux qui les entretiennent une charge qui les pousse eux-mêmes à la guerre ;

A"" Qu'on ne doit pas contracter de dettes nationales en vue

(1) Analyse critique de la Doctrine du droite p. cxiv.

des intérêts extérieurs de TÉtat, parce que ce moyen, en rendant la guerre facile à Tun, troublerait la sécurité des autres, et, en produisanttôt ou tard une inévitable banqueroute, pourrait compromettre ainsi la fortune des autres peuples ;

5"" Qu'aucun État ne doit s'immiscer de force dans la constitution et le gouvernement d'un autre Etat, non pus même dans le cas d'un scandale, donné par une nation ; car, à moins qu'elle ne se déchire en deux parties, et que l'une des deux parties ne réclame secours et protection contre l'autre, un scandale, si grand qu'il soit, n'autorise pas l'intervention armée d'un autre État, dont il ne lèse pas les droits, et qui doit se contenter d'en faire son profit comme d'une leçon salutaire, sans prétendre réprimer ce qui ne le regarde pas. »

Notez que Kant posait ce principe (1795) en face de la coalition qui s'était formée contre la France révolutionnaire, et dont la Prusse, sa patrie, avait été la première instigatrice, mais dont elle se détacha cette même année, à la grande satisfaction du philosophe.

Il y a encore un article préliminaire ; le voici :

« 6* Que nul Etat ne se permette, dans une guerre avec un autre, des hostilités qui rendraient impossible, au retour de la paix, la confiance réciproque, comme par exemple l'emploi d'assassins ou d'empoisonneurs, l'espionnage, la violation d'une capitulation, l'excitation à la trahison, etc. Avec de pareils stratagèmes, la guerre, au lieu d'être un moyen d'établir un droit qu'on ne peut faire triompher autrement, tend à Textermination des hommes, et il n'y a plus désormais de paix sérieuse et durable à espérer. »

Ce ne sont là que les conditions préliminaires qui doivent préparer le futur règne de la paix ; mais il en est d'autres qui sont en quelque sorte les conditions constitutives de ce règne, et que Kant a érigées en articles définitifs de son projet de paix perpétuelle.

Ici le projet du philosophe allemand corrige heureusement

BARM. 16

le vice capital de celui de Tabbé de Saint-Pierre. Kant a parfaitement vu que, pour rendre possible rétablissement et la durée de la paix entre les Etats, il fallait commencer par réformer leur constitution intérieure suivant les principes républicains, c'est-à-dire suivant ces principes de liberté et d'égalité, proclamés par la Révolution française, qui font de tous les membres de la société des citoyens et placent tous les citoyens sur le même pied.

« Lorsque, dit-il, — il faut le citer ici textuellement, — lorsque, comme cela doit être nécessairement dans une constitution républicaine, la question de savoir si la guerre aura lieu ou non ne peut être décidée que par le suffrage des citoyens, il n'y a rien de plus naturel qu'ayant à décréter contre eux-mêmes toutes les calamités de la guerre, ils hésitent beaucoup à s'engager dans un jeu si périlleux; car il s'agit pour eux de combattre en personne, de payer de leur propre avoir les frais de la guerre, de réparer péniblement les dévastations qu'elle laisse après elle; enfin, pour comble de maux, de contracter une dette nationale, qui rendra amère la paix même et ne pourra jamais être acquittée, parce qu'il y aura toujours de nouvelles guerres. Au lieu que, dans une constitution où les sujets ne sont pas citoyens et qui, par conséquent, n'est pas républicaine, une déclaration de guerre est la chose la plus aisée du monde, puisque le souverain, propriétaire et non pas membre de l'État, n'a rien à craindre pour sa table, sa chasse, ses maisons de plaisance, ses fêtes de cour, etc., et qu'il peut la décider comme une partie de plaisir, pour les raisons les plus frivoles, et en abandonner avec indifférence la justification, exigée par la bienséance, au corps diplomatique, qui sera toujours prêt à la fournir. »

La première chose à faire pour établir la paix parmi les hommes serait donc de donner à chaque État une constitution républicaine, ou, en d'autres termes, un libre gouvernement(l)-

(1) Kant repousse, il est vrai, la démocratie comme contraire au gouvernefflen^

La seconde condition, c'est de former de tous ces libres États une fédération. Ici encore je ne puis mieux faire que de reprendre mon analyse :

(( Cela ne veut pas dire, ce qui serait contradictoire, qu'il faudrait les fondre tous en un seul et même État, mais les uoir par une libre alliance qui, sans détruire le lien de la société civile, lui servît de supplément. En effet, tant que cette alliance n'existera point entre les divers peuples, ils ne sortiront point, dans leurs relations réciproques, de Tétat de nature, c'est-à-dire que chacun restera juge en sa propre cause et que ce sera toujours la force au lieu du droit qui décidera entre eux. Or c'est là le règne de Finjustice. Sans doute, dans l'état actuel des choses, la guerre est Tunique ressource des Etats qui veulent défendre leur droit, puisqu'il n'y a point de juridiction internationale où ils puissent porter leurs plaintes; mais, comme c'est toujours en définitive la force qui décide, cet état de choses est souverainement injuste. Aussi paraît-il étonnant que l'état des sauvages vivant en dehors de toute loi inspire aux nations civilisées tant de mépris et d'horreur, et qu'elles ne voient pas qu'elles-mêmes vivent entre elles dans un état aussi triste ; car, dans leurs relations, reconnaissentelles quelque contrainte légale, et les princes qui les gouvernent ne mettent-ils pas leur gloire à entretenir, sur le pied de guerre, des milliers d'hommes, dont ils disposent comme de machines et qui leur deviennent au besoin des instruments de conquête? On n'a pas encore songé, il est vrai, à bannir le mot droit du vocabulaire de la politique internationale ; nul ne s'est montré jusqu'ici assez hardi pour professer ouvertement la doctrine de la force brutale, et c'est de quoi il y a plutôt lieu d'être surpris, quand on songe à la méchanceté de la nature humaine, qui montre ici toute sa laideur; mais,

fépubUcain ; mais cela vient de ce qu'il définit la démocratie d'une manière beaucoup trop étroite: il Tidt^ntifie avec cette espèce de souveraineté populaire qui confond le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, et' engendre ainsi le despotisme. Voyez mon Analyse cntique de la doctrine du droit, p. cxviii.

quelque souci que les peuples semblent prendre de justifier leurs déclarations de guerre, il est sans exemple qu aucun d'eux ait jamais consenti à se désister de ses prétentions sur des raisons purement juridiques. Toutefois ce langage est déjà un hommage rendu à une idée que Ton est forcé d'invoquer, alors même qu'on la viole ; et, puisqu'il est impossible de la rejeter tout à fait, peut-être finîra-t-on par la suivre réellement, en renonçant définitivement à un état de choses qui en est au fond la négation. Le mot droit, en effet,. n'offre plus aucun sens, appliqué à l'état de guerre, puisqu'il n'y a plus de droit là où chacun est juge en sa propre cause et où la force seule décide. C'est là du moins ce qu'exige la raison, et le seul moyen à suivre pour arriver au but qu'elle nous prescrit, c'est de travailler à substituer à ces traités de paix qui ne tendent qu'à terminer les guerres actuelles, mais non l'état de guerre lui-même, une alliance qui unirait tous les peuples en vue de la paix perpétuelle, et garantirait la liberté et les droits de chacun. Une union qui ferait de toutes les nations comme une république universelle ne peut sans doute être établie d'un seul coup; mais supposez quelques peuples libres donnant l'exemple d'une alliance de paix, telle que la raison la demande, elle s'étendrait et peu à peu finirait par embrasser tous les peuples de la terre. Quelques difficultés d'ailleurs que présente la réalisation de l'idéal proposé ici par la raison, il est du devoir de chaque État d'y concourir autant qu'il est en lui ; et, si la république universelle est encore bien loin de nous, il y a une chose immédiatement praticable et que tout peuple est coupable de ne pas faire : c'est de travailler à établir entre les natioos une alliance durable et susceptible de s'étendre toujours davantage, qui puisse, en fournissant un moyen pacifique de terminer les différends, détourner le fléau de la guerre. »

Kant n'a point traité d'ailleurs la question de la paix uniquement au point de vue de la raison pure : il a cherché aussi |

à montrer, dans les dispositions prises par la nature et dans le mécanisme même des penchants intéressés qu'elle a mis en nous, les signes du concours et de la garantie qu'elle nous offre relativement à la réalisation de cette idée de la paix entre les États, que la raison nous fait un devoir de pourf^uîvre; mais, quelque pénétrantes que soient ici ses observations, je n'ai pas à le suivre sur ce terrain, qui n'est plus proprement celui de la morale (1).

Gomme vous venez de le voir, la philosophie du xvui® siècle avait fait la guerre à la guerre et prêché la paix universelle et perpétuelle. La paix, ce fut là en quelque sorte son premier mot, jeté dans le monde dès 1712 par l'abbé de Saint-Pierre, et ce fut aussi son dernier, prononcé en 1795 par le génie qui la couronne, par Kant, et élevé cette fois à la hauteur d'une doctrine morale, lumineuse et irrésistible. Mais, malgré cette grande croisade entreprise par la philosophie du xviii® siècle contre la guerre, l'Europe n'en vit pas moins se rouvrir, dès le début du siècle suivant, une ère de conquêtes guerrières qui la désolèrent sans interruption pendant douze ans (de 1803, date de la rupture de la paix d'Amiens, à 1813, date de la bataille de Waterloo). C'était là, ainsi que je l'ai écrit quelque part (2), comme une sanglante ironie jetée par le démon des batailles aux théories du philosophe ; mais, en y regardant de plus près, on voit que ce nouveau déchaînement de la guerre dans le monde, de la guerre pour la guerre, c'est-à-dire de ce que M. Schérer, parlant de Napoléon, appelle si justement la chose la plus insensée et la plus barbare qui se puisse imaginer, on voit, dis-je, que ce nouveau déchaînement de la guerre n'a fait que confirmer ces théories, en prouvant une fois de plus que la guerre est l'un des fruits naturels du despotisme et que la paix ne peut fleurir qu'au sein de la liberté. Si la France ne s'était pas laissé confisquer

(1) Voyez Analyse critique de la doctrine du droite p. cxxii,

(Tj Revue de Paris, 15 mars 1856. — Kant et la Révolution française.

au dix-huit brumaire toutes ses libertés par un chef militaire, elle n'aurait pas été entraînée, malgré elle, dans ce tourbillon de guerres qui fut le cortège nécessaire du Consulat et de TËmpire, et qui dévora tant de millions d'hommes, uniquement pour satisfaire Tambition et les fantaisies d'un despote. Il fut donc démontré par là encore une fois (il semble pourtant que les peuples n'auraient plus dû avoir besoin d'une telle démonstration) que le despotisme appelle naturellement la guerre, et que le césarisme et le militarisme sont deux fléaux inséparables; Napoléon donna raison à Kant et à tous ces idéologues, philosophes et économistes, qu'il détestait si fort et à si juste titre.

Mais, d'un autre côté, notre temps a vu des écrivains illustres tenter de relever la guerre de l'anathème dont l'avait frappée la philosophie du dix-huitième siècle au nom de la justice et de l'humanité. Au premier rang de ces apologistes de la guerre, il faut citer l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre. L'écrivain qui a fait une si magnifique apologie du bourreau, qui l'a appelé un être extraordinaire, sublime, sur qui repose toute subordination, toute puissance, toute grandeur, et qui ne saurait exister dans la famille humaine qu'en vertu d'un décret, d'un fiât de la puissance créatrice, cet écrivain ne pouvait manquer de faire de la guerre une apologie analogue, de la déclarer aussi divine, comme accomplissant une grande loi du monde spirituel (t. II, p. 29), une loi occulte et terrible qui a besoin du sang humain (p. 19), et en vertu de laquelle t homme, couronnant cette longue chaîne de carnages que nous offre le vaste domaine de la nature vivante (p. 30), est chargé d'égorger thomme (p. 32), et, pour remplir cette sainte mission, saisi tout à coup dune fureur divine, étrangère à la haine et à la colère, s^ avance sur Je champ de bataille sans savoir ce qu* il veut ni même ce quil fait, et fait avec enthousiasme ce quil a en horreur {p. 33).

£st-il besoin de réfuter cette théorie qui, au lieu de voir dans la guerre tout simplement ce qu'elle est, une barbarie, en fait quelque chose de divin (p. 29 et p. 30); et, au lieu de regarder simplement ce fléau comme Teffet d'une brutalité et de préjugés qui ont dominé jusqu'ici chez les peuples faute de culture etde lumières, mais qui, si la perfectibilité humaine n^est pas une illusion, ne sauraient conserver toujours le même empire, prétend l'expliquer par un principe surnaturel d'expiation, et fait ainsi de Dieu une sorte de Moloch ayant soif de sang humain? Non, c'est là une de ces théories qu'il suffit d'exposer pour en montrer l'erreur et la laideur. Je veux seulement, pour achever cette exposition, indiquer encore un des caractères où Joseph de Maistre reconnaît la divinité de la guerre, et qui répond en effet à une conséquence nécessaire de sa doctrine, « La guerre, dit-il (p. 39), est divine par l'indéfinissable force qui en détermine le succès. » C'est-à-dire que cette force indéfinissable qui détermine le succès étant en définitive la force divine, le succès est toujours juste et la défaite toujours méritée. Vae victis! Ce n'était vraiment pas la peine de prétendre s'élever si haut (p. 38) pour retomber si bas !

Malheureusement, ce n'est pas seulement du camp de la théocratie qu'est partie l'apologie de la guerre, et, conlme conséquence, celle de la force et du succès; elle est sortie aussi d'une certaine philosophie. N'a-t-on pas vu, par exemple, en 1828, un professeur illustre, et dont la parole avait alors une grande autorité, M. Victor Cousin, déclarer que la guerre a des racines indestructibles (Introduction à F histoire de la philosophie^ éd. 1841, p. 275), absoudre dans tous les cas la victoire, non-seulement comme nécessaire, mais comme bienfaisante (p. 281), non-seulement comme bienfaisante, mais comme juste, juste dans le sens le plus étroit du mot (p. 281); et entreprendre de démontrer la moralité du succès (ce sont les propres expressions du professeur)? Quand je lis

dans les leçons de M. Cousin que la guerre n'est pas autre chose que le prononcé du jugement de Dieu sur Thumanité, ^ que les batailles en sont la promulgation éclatante, que les défaites et les victoires sont les arrêts de Dieu même sur un peuple, que, malgré cette sorte de sympathie morale qui nous entraine vers le vaincu, le vaincu est toujours celui qui doit l'être, c'est-à-dire qui a mérité de F être, et que le vainqueur est toujours meilleur et plus moral que le vaincu, je suis tenté de préférer la théorie du théocrate à celle du métaphysicien : au moins M. de Maistre, tout en déclarant la guerre divine, la tient pour un fléau, non pour un bienfait; et, tout en regardant toute défaite comme une légitime expiation, il ne proclame pas pour cela la supériorité morale du vainqueur. Il y a, dit-il au contraire (p. 38), des guerres où « vous pouvez voir le vainqueur même dégradé, appauvri et gémissant au milieu de ses tristes lauriers, tandis que, sur les terres du vaincu, vous ne trouverez, après quelques moments, pas un atelier, pas une charrue qui demande un homme ». La théorie de M. de Maistre n'a pu faire d'ailleurs de prosélytes que parmi les esprits hostiles à l'idée du progrès de l'humanité; celle de M. Cousin, au contraire, s'adressant au public libéral, a ouvert une voie qui n'était propre qu'à l'égayer (1). Faut-il s'étonner après cela de tant de lâchetés dont nous avons été témoins ! Quand on a pour système que le succès est nécessairement le triomphe de la justice, comment ne s'inclinerait-on pas devant le vainqueur, et ne jetterait-on pas la pierre aux vaincus, surtout si, comme cela ne peut manquer d'arriver, pour peu qu'on le veuille, , on y trouve son propre avantage ?

(1) Quand je parlais ainsi (1865), M. Cousin, qui fut mon maître au début de ma •carrière universitaire, mais dont je m'étais depuis longtemps éloigné pour marcher dans ma liberté, M. Cousin vivait encore, et j'étais loin de prévoir sa fin prochaine. Sa mort ne peut être pour moi un motif de retirer les paroles par lesquelles j'ai cru -devoir réprouver publiquement sa fausse et funeste doctrine du succès. J'ai trouvé très souvent excessives les attaques dirigées contre sa mémoire ; mais ce n'est pas moi qui )jne chargerais de la défendre contre les trop justes griefs des amis de la philosophie.

Dans un ouvrage publié en 1861 sous ce titre : La guerre et la paix^ par un écrivain dont la mort récente ne saurait m'empêcher de dire que, s'il montra un grand talent critique et polémique, il s'enivra trop souvent d'une subtile et fausse dialectique, dans ce livre de Proudhon je retrouve une apologie de la guerre et une amnistie de la victoire qui ne le cèdent point à la théorie de M. Cousin. Proudhon va même plus loin : retournant jusqu'à Hobbes, il proclame ouvertement le droit de la force (t. 1", p. 287), et en déduit directement le droitde la guerre etla légitimité de la victoire. « C'est en vain, dit-il, en appliquant ses principes à la campagne de Lombardie (note de la page 399), que, pour réfuter cette raison souveraine de la victoire^ vous essayez, à force de si, de mais, de la faire passer à droite ou à gauche : pourvu qu^elle reste V expression des forces y elle est infaillible. » — « Les alliés, avait-il déjà dit plus haut, étaient dans leur droit, et la preuve y c'est qu'ils étaient en force. » Ainsi Proudhon accepte comme l'expression d'un droit cette maxime que le fabuliste ne cite que comme l'expression d'un fait trop fréquent, l'histoire du loup et de l'agneau : La raison du plus fort est toujours la meilleure. 11 est vrai que pour lui cette apologie de la guerre et de la victoire n'est qu'une thèse, qu'il se plaît ensuite, suivant les procédés ordinaires de sa dialectique, à transformer dans son antithèse, la paix, et que le dernier mot de son livre est que F humanité ne veut plus la guerre; mais ce sont là des jeux d'esprit où je n'ai pas le loisir de le suivre. J'aime du moins à constater que pour lui la guerre n'a point, comme pour M. Cousin, de racines indestructibles, et que, si la guerre a eu sa mission dans le passé, c'est à la paix qu'appartient l'avenir de l'humanité.

Telle n'est pas la pensée du philosophe hégélien dont je vous ai dernièrement rapporté la singulière argumentation en faveur de la peine de mort. 11 faut dire que la philosophie hégélienne est la source commune d'où sont sorties ces apo-

logies métaphysiques de la guerre etdç la victoire, de la force et du succès, dont je yiens de vous entretenir. M. Cousin ayait fidèlement suivi la théorie du maître ; Proudhon s'en est écarté; M. Véra nous y ramène. « De même, dit ce pur disciple de Hegel (Essais de philosophie hégélienne y p. 17), de même que la lumière et Fombre, ou le sec et Thumide, ou le mouvement et le repos sont des moments nécessaires dans la sphère de la nature, de même la guerre et la paix sont des moments nécessaires dans la sphère de Tesprit et dans cette sphère qui constitue la vie nationale et les rapports des nations entre elles. Cette vie et ces rapports résident précisément dans la succession incessante et alternée de la paix et de la guerre. La guerre n'est pas seulement un droit, mais un droit et un devoir, droit et devoir inhérent à la constitution intime de la vie des nation^, » Ainsi c'est un droit et un devoir inhérents à la constitution intime de la vie des nations de continuer à se massacrer jusqu'à la fin des siècles! Ce n'est qu'à cette condition que la dialectique hégélienne peut être satisfaite.

Heureusement que, malgré les leçons de cette dialectique, la pensée de notre siècle n'a pas laissé de suivre la voie que lui avait ouverte la philosophie morale du dix-huitième siècle, et où le spectacle même des guerres du Consulat et de TEmpire ne pouvait que la confirmer. Je n'oserais affirmer avec Proudhon que l'humanité ne veut plus la guerre ; mais il est certain que l'idée de travailler à substituer entre les nations l'état de paix à l'état de guerre, que cette grande idée du dix-huitième siècle a fait de nos jours de notables progrès; que déjà elle n'est plus regardée comme une vaine utopie, et qu'en dépit de l'apparence contraire elle attire les peuples à elle. On comprend aujourd'hui de plus en plus que, si la force peut être nécessaire pour défendre le droit, elle ne fait pas le droit; que la guerre, même légitime, est toujours une chose barbare et inhumaine; que l'état de guerre où les peuples

vivent entre eux est un état violent et contraire à tous les intérêts de la société, à ses intérêts économiques comme à ses intérêts moraux, et que par conséquent il faut tendre à en sortir.

Depuis la fin des guerres de TEmpire, de nombreuses sociétés se sont établies en Amérique, en Angleterre, à Paris, à Genève, pour travailler à propager l'idée de la paix; de grands meetings ont eu lieu à Londres (1843), à Bruxelles (1848), à Paris (1849), à Francfort (1850), de nouveau à Londres (1851), où les sociétés des deux mondes se sont trouvées réunies; des travaux importants ont été provoqués et couronnés par ces sociétés, comme par exemple le livre de M. Patrice Larroque : De la guerre et des armées permanentes, couronné par le comité du congrès de la* paix de Londres en 1836(1).

Malheureusement, les amis de la paix ont parfois compromis par leur exagération la cause qu'ils défendaient. C'est ainsi que certains d'entre eux refusent d'admettre aucune distinction entre la guerre offensive et la guerre défensive, et affirment que la dernière est aussi illégitime que la première. Sans doute, par les raisons que Kant a si bien indiquées, l'état de guerre est un état injuste en soi, anti-juridique; mais ce n'est pas à dire pour cela que, dans l'ordre ou, pour mieux dire, dans le désordre qui règne encore aujourd'hui, la guerre ne soit parfois légitime, comme étant le seul moyen de défendre son indépendance, ou même de défendre celle

(1) Ua nouveau congrès de la paix Tient d'avoir lieu à Genève (9-12 septembre 1867). Ce congrès s*cst distingué des précédents en ce qu'il a posé, comme principes fondamentaux du règne de la paix, la liberté dans la démocratie et la confédération des peuples libres. Les débats de ce grand meeting de quatre jours ont été, à la vérité, par des causes qu'il est inutile d'indiquer ici, plus tumultueux qu'il n'aurait convenu ; mais il n'en a pas moins servi ,1a cause de l'humanité en réunissant dans une pensée commune de liberté démocratique et de fraternité internationale d'illustres et nombreux représentants des diverses parties de l'Europe etdumonde, particulièrement de la France, de l'Allemagne et de l'Italie; et il y a lieu d'espérer qu'en dépit des calomnies et des railleries dont il a été accablé, il n'aura point passé sans laisser après lui des fruits durables. — Voyez, à la fin de ce volume, le discours que j'ai prononcé à l'ouverture du congrès de Genève, le programme adopté pour ses délibérations et les résolutions votées dans la dernière séance.

d'un autre peuple, plus faible, iDJustement attaqué par un plus puissant. C'est ici le cas de légitime défense, qui peut s' appliquer aux nations aussi bien qu'aux individus. On allègue que cette distinction a l'inconyénient de fournir des prétextes aux agresseurs, qui ne manquent presque jamais de mettre en avant la nécessité d'une juste défense; mais l'abus que l'on peut faire d'une chose ne prouve nullement que cette chose ne puisse être fondée en droit ; et, comme le dit très bien M. Larroque, « la distinction entre l'agresseur et celui qu'il attaque est une réalité indépendante de leurs affirmations et de leurs négations. Si l'agresseur se dit attaqué, qu'est-ce que cela prouve? Qu'il est de mauvaise foi et qu'il ment; mais son mensonge ne fait pas qu'il cesse d'être Tagresseur, et par conséquent ne détruit pas le droit de légitime défense de celui qu'il attaque injustement. » 11 faut donc bien, au risque de fournir des prétextes aux agresseurs, — ce qui vaut encore mieux que de leur faire la partie belle en leur déclarant qu'on ne se croit pas le droit dé se défendre contre leurs attaques, — il faut donc bien admettre, comme Kant n'a pas manqué de le faire, la légitimité de la guerre dans certains cas, en attendant qu'une autorité commune et souveraine ait été établie pour garantira chaque peuple ses droits; mais il faut en même temps rappeler aux peuples que si, dans l'état actuel de leurs rapports, il peut leur être permis de recourir à ce moyen extrême, ils doivent aussi travailler à transformer ces rapports de manière à le rendre inutile, et se servir de la guerre même, quand elle est nécessaire, comme d'un moyen pour tendre à ce but.

En vue de ce but, tout peuple qui se voit réduit à faire la guerre y doit montrer la plus parfaite loyauté et toute l'humanité qu'elle comporte. Cela est d'ailleurs un devoir en tout cas, mais un devoir trop longtemps méconnu ou violé. En attendant que la guerre puisse être définitivement supprimée, il faut la moraliser et V humaniser.

Humaniser la guerre, c'est à quoi un de vos concitoyens, M. Henry Dunant, a voulu travailler en proposant la création dans tous les pays de sociétés internationales et permanentes de secours pour les militaires blessés en temps de guerre, et en provoquant sur ce point un congrès officiel, qui a eu lieu récemment à Genève. C'est là sans doute une très louable pensée : tant que la barbarie de la guerre subsistera entre les hommes, il est bon de s'efforcer d'en adoucir le plus possible les horreurs, et tout le monde sait combien il y avait à faire du côté des secours que réclament les blessés (1). Dieu veuille que les efforts tentés par M. Dunant et ses collègues portent leurs fruits dans les guerres que les nations de l'Europe et du monde auront encore à subir (2) !

Mais cela ne suffit pas encore, il y a quelque chose déplus à faire : c'est d'attaquer la guerre elle-même dans les causes qui l'engendrent fatalement et qui s'opposent à l'établissement de la paix entre les États.

Au premier rang de ces causes, il faut placer celle que Rousseau et Kant ont si bien signalée : le despotisme, l'omnipotence attribuée à un homme, qui dispose en maître absolu de l'État. Malheureusement, cette cause, au lieu de disparaître depuis Rousseau, Kant et la Révolution française, n'a fait que croître en prenant une forme nouvelle, ou renouvelée des Romains, qui la rend plus funeste encore, la forme du césarisme. Le césarisme a besoin d'une armée pour se soutenir à l'intérieur, et il a besoin de la guerre pour entretenir cette armée. Voilà pourquoi je disais tout à l'heure queie césarisme et le militarisme, par conséquent la guerre, sont deux fléaux

(1) Voyez La guerre et la charité^ par Moynier et Appia (Genève et Paris, 1867}, chap. I^' : Insuffisance des secours officiels.

(2) Une courte mais terrible guerre a, depuis ce temps, ensanglanté l'Italie et l'Allemagne, et les comités de secours, organisés sous l'impulsion du congrès de Genève, ont été appelés à exercer leur bienfaisante mission. Malheureusement, l'ouvrage cité dans la note précédente ne nous^ fait pas connaître les résultats qui leur sont dus.

inséparables. I] faut donc, pour détruire le second, commencer par attaquer le premier ; et, comme le demandait Rant, travailler à sul^stituer à la constitution despotique des Etats une libre constitution, une constitution qui fasse de chaque membre de l'État, au lieu d'un sujet, un citoye^i.

Avec le despotisme tombera cette institution qui est sa création : les armées permanentes^ et qui, outre qu'elle est onéreuse à l'Etat, outre qu'elle est attentatoire aux droits et aux intérêts des individus, qu'elle arrache à leur pays, à leur famille et à leur carrière pour les retenir durant de longues années dans des casernes ou des camps ; outre qu'elle encourage toutes sortes de vices funestes, la paresse, l'ivrognerie, le libertinage, etc. ; outre qu'elle est un instrument d'oppression, est encore un perpétuel aiguillon de guerre. Une telle institution est incompatible avec une libre constitution : sous une constitution de ce genre, chaque citoyen, comme le demandait Diderot, doit avoir deux habits : l'habit de son état et l'habit militaire. Mais, comme l'ajoute cet écrivain, aucun souverain n'établira jamais cette éducation. Le souverain sait trop bien que « celui qui n'est pas maître du soldat n'est maître de rien », tandis que celui qui est maître du soldat est maître de tout. Aussi a-t-il pour maxime de tout sacrifiera Tétat militaire.

Un autre puissant obstacle à l'établissement du règne de la paix parmi les nations, obstacle soutenu lui-même par le précédent, ce ^ont les haines et les jalousies des races et des peuples entre eux. Ces vices sont d'autant plus dangereux qu'ils prennent aisément la couleur d'une vertu, du patriotisme. Il faut combattre par tous les moyens ces restes de l'ancienne barbarie et les préjugés qui y ont leur racine, afin de préparer le terrain sur lequel pourra fleurir l'arbre de la paix. 11 faut faire comprendre aux peuples que leur intérêt, comme leur devoir, est de lutter entre eux, non par la guerre, mais par la paix, et de substituer au sanglant et stérile anta-

gooisme qui les a divisés jusqu'ici un antagonisme pacifique et fécond, qui n'exclut pas, mais appelle au contraire la concorde et la paix.

Une autre cause encore, qui tient aussi aux précédentes, c'est le préjugé encore si yivace qui exalte si fort la gloire militaire au-dessus de toute autre. Sans doute, il y a un héroïsme guerrier qui est digne d'admiration : je ne songe à rabaisser rien de ce qui est vraiment grand; mais, s'il faut applaudir à cet héroïsme, il faut combattre énergiquement ce travers qui consiste dans le culte de la gloire militaire poursuivie indépendamment et au préjudice de tout mobile moral. On a reproché, non sans raison, au peuple français ce funeste travers; mais il faut reconnaître, pour être juste, que ce qu'on nomme en France le chauvinisme n'est pas exclusivement propre à ce pays.

Voilà les fléaux qu'il faut attaquer pour attaquer la guerre elle-même et rendre possible ce que Kant demandait à la fin du dernier siècle, et ce que n'ont cessé de demander depuis tous les philosophes et tous les économistes qui ne sont point égarés dans une fausse métaphysique ou dans une fausse politique : une fédération d'États libres destinée à garantir à chaque nation ses droits et à régler les différends qui peuvent survenir entre elles au' moyen d'un arbitrage suprême.

Si l'on objecte que c'est là une utopie, je réponds avec Kant que c'est un idéal que la raison nous fait un devoir de poursuivre, quand même nous ne pourrions espérer de le réaliser jamais complètement. « La perfection, pourrait-on dire en empruntant ces paroles à l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, n'est pas absolument nécessaire sur ce point, ce serait déjà beaucoup d'en approcher; » Joseph de Maistre pense, à la vérité, que toute tentative en ce genre est condamnée d'avance par cette loi occulte et terrible qui a besoin du sang humain; mais nous, qui n'admettons pas une telle loi, nous n'avons aucune raison de déclarer impraticable cette alliance

des nations que la raison exige, et nous pensons que, si elle n'a pas été tentée jusquUci, ce n'est pas à cause de la loi dont parle de Maistre, mais parce que rhumanité n'était pas encore mûre pour cela, et que, pour cette même raison, l'idée ne lui en avait pas encore été proposée par les penseurs. Aujourd'hui que l'idéal lui est clairement tracé, qu'il brille devant elle comme un phare lumineux, comment ne marcherait-elle pas vers ce but?

Nous trouvons d'ailleurs dans les progrès qu'elle a accomplis jusqu'ici, d'une manière e» quelque sorte inconsciente, ud sûr garant de ceux qu'elle ne manquera pas de faire à l'avenir, maintenant surtout qu'elle a la claire conscience de son devoir en ce sens. Et, à ce sujet, permettez-moi de vous citer une page, que je n'emprunte à aucun ouvrage de philosophie, mais à un roman, qui est un des meilleurs livres de notre temps, et dont l'immense succès est lui-même un signe éclatant du progrès qui se fait dans les esprits. Le Conscrit de 1813. Voici les réflexions communiquées, au retour de la campagne, par le soldat Joseph au soldat Zébédée, et qui servent de conclusion à l'ouvrage :

« Moi je lui réponds que toutes les guerres doivent finir, que les Français, les Anglais, les Allemands et les autres peuples de l'Europe ne forment qu'une seule et même famille, et qu'au lieu de chercher les occasions de s'exterminer, ils feraient beaucoup mieux de licencier la moitié de leurs troupes et dé vivre en frères. Je lui dis qu'autrefois les Alsaciens, les Lorrains, les Gascons, les Bretons bataillaient toujours les uns contre les autres, et que, malgré cela, par les progrès du bon sens et de la liberté, ils se soutiennent maintenant et s'enrichissent par le commerce. Zébédée comprend très bien mes raisons; mais chez lui le naturel est plus fort que le reste, et il revient toujours à ses vieilles idées. Ces graves questions nous aident à passer le temps. Le soir, nous rentrons chez nous en toussant comme de pauvres vieux que

nous sommes. Espérons que tout cela changera... et que les peuples finiront par s'entendre. »

Oui, espérons-le; mais faisons mieux encore : travaillons, autant qu'il est en nous, à nous rapprocher de cet idéal que la raison nous propose. C'est surtout aux démocraties qu'il appartient ici encore de donner l'exemple, puisqu'elles sont constituées (je parle des vraies démocraties) sur les principes que la philosophie a déclarés essentiels, non seulement à la dignité des citoyens, mais à la paix des nations. Je disais l'autre jour qu elles devraient abolir la peine de mort, afin de témoigner par là de leur supériorité sur les systèmes théocratiques, autocratiques et aristocratiques qui n'ont point eu horreur du sang; elles en témoigneront bien mieux encore en travaillant à détruire cette peine de mort en grand qu'on appelle la guerre, et qui, frappant aveuglément, fait tant d'innocentes victimes. Si la suppression de la guerre, si l'établissement du règne de la paix est l'idéal international des États, si c'est le devoir des peuples de le poursuivre, pour qui ce devoir est-il plus impérieux et plus aisé à la fois que pour les peuples qui, au lieu d'être les sujets passifs d'un souverain, se gouvernent euK-mêmes librement?

Ceci m'amène à la conclusion même de tout ce travail. Quelques mots me suffiront pour vous rappeler, avant de nous séparer, le but et l'esprit dé ces leçons.

La société moderne appartient à la démocratie. Elle y tend de tous côtés, et elle y arrivera certainement. C'est là un fait dont les partisans de l'ancien régime peuvent s'affliger, mais qu'ils ne sauraient empêcher. Mais quel sera le caractère de cette démocratie? Là est la question.

Il y a en effet deux systèmes démocratiques : l'un qui tend à l'oppression de l'individu par l'Etat et mène en fin de compte à l'absorption de l'État dans un individu, ce qui est tout simplement un retour à l'autocratie; l'autre qui, au lieu de l'égalité dans la servitude, assure la liberté dans l'égalité.

BARNI. i7

Si c'est à la première espèce de démocratie, à la démocratie césarienne, que doitaboutirla révolution qui travaiUe l'Europe depuis la fin du dernier siècle, je serais tenté, pour ma pari, de partager les regrets qu'éprouvent les partisans de l'ancieû régime en voyant monter le flot démocratique. Il n'y a que le triomphe de la seconde qui puisse réjouir le cœur de ceux qui aiment d'un amour sincère le droit et l'humanité.

Mais, pour que cette démocratie, la seule qui soit vraiment digne de ce nom, puisse se fonder et durer, il faut que les membres de la société civile apprennent à se gouverner euxmêmes, soit dans la sphère purement individuelle, soit dans le cercle de la famille, soit dans le cercle plus étendu de l'atelier, soit dans leurs rapports de citoyens, soit enfin dans leurs relations avec les autres Etats, et que, dans toutes ces relations, ils prennent pour principes de leur conduite le respect de la dignité humaine, qui comprend le respect de la liberté et de Y égalité de Vhomme et du citoyen, et Y amour de l'humanité, ({ni contient la fraternité. Voilà les mœurs que chacun de nous doit s'appliquer à donner pour base aux institutions démocratiques, s'il veut que la démocratie reste conforme à ses vrais principes et qu'elle ne dégénère pas en démagogie ou en césarisme. C'est le modèle de ces mœurs individuelles, sociales et politiques que je me suis efforcé de retracer dans ces leçons, au terme desquelles me voici arrivé. Je n'ai plus qu'à vous remercier de votre attention si soutenue et si sympathique. Elle m'atteste que je ne me suis point adressé en vous à des oreilles ingrates. Mais je voudrais plus encore : je voudrais que mes paroles fussent assez retentissantes pour sortir de cette enceinte et porter au loin les vérités morales dont je me suis fait ici l'organe. Tant je suis convaincu que l'avenir de la démocratie est attaché à l'intelligence et à la pratique de ces grandes et simples vérités !

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