‹ La morale dans la démocratieChapitre 2 sur 20 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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JULES BARNI

La démocratie française a perdu en Jules Barni un de ses conseillers les plus fermes ; la philosophie de notre pays, un de ses maîtres les plus respectés. Peu d'existences, de notre temps, ont aussi bien réalisé Tidéal de la sagesse antique : Tunité de là vie dans rharmonie des actes et des pensées. Barni nous apparaît comme la personnification vivante de Tidée du droit. La manifester par ses exemples, l'exprimer par ses écrits, lui consacrer toutes les forces de sa volonté, toutes les lumières de son intelligence, telle est la tâche qu'il poursuit exclusivement depuis la première jusqu'à la dernière heure, par une sorte de vocation naturelle dont les vicissitudes de la fortune ne servent qu'à mieux accuser l'irrésistible puissance.

Sorti avec honneur de l'École normale en 1840, après un court professorat en province, il revient à Paris occuper auprès de Cousin l'emploi de secrétaire. Quelles impressions dut emporter de ce commerce intime avec l'un des plus brillants, mais aussi des moins consistants interprètes de la philosophie française Tesprit tout d'une pièce de Barni, il serait curieux de le rechercher dans sa correspondance. A défaut de témoignages de ce genre, il ne nous paraît pas téméraire de supposer que Barni, tout en subissant la fascination de ce prestigieux esprit et en cédant au charme de cette parole impétueuse à la fois et étudiée, ne dut pas tarder à démêler ce qui se cachait de légèreté critique et d'indifférence spéculative sous les dehors solennels et dogmatiques de cette éloquence. Aussi ne nous étonnons-nous pas qu'il n'ait pas tardé à quitter ce rôle de secrétaire, qui ne convenait pas à sa nature sin-

(1} Cette étu^e a été* publiée dans la Revue politique et littéraire da 22 fé- Trier 18Î9.

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cère et rigide. Il n'était pas de ceux auxquels les séductions du talent font illusion sur les faiblesses du caractère. 11 n'en garda pas moins, pendant toute sa vie, plus qu'il ne le voulait et ne le croyait peut-être, l'empreinte de son premier maître ; et ses jugements sur Kant, son maître véritable et définitif, se ressentirent toujours de l'interprétation de Cousin.

Les années qui suivirent furent consacrées, en dehors de l'enseigneîment qu'il donnait comme agrégé volant dans les lycées de Paris, à l'étude approfondie de la philosophie allemande, à la traduction de la Critique du jugement (1846), et à l'examen de cette Critique, qui devait lui fournir le sujet de sa thèse (1848).

La révolution de Février le trouva au milieu de ces recherches de pure érudition ; mais elle ne le surprit point. II y vit la continuation de l'œuvre d'émancipation politique que la Révolution de 89 avait commencée, une revendication nouvelle des droits'de la liberté humaine. En travaillant à l'interprétation de Kant, il se trouvait servir la même cause que les événements venaient de faire triompher. Il n'hésita pas à se lancer dans le mouvement. Avec d'autres esprits indépendants dont les noms sont restés, comme le sien, l'honneur du libéralisme universitaire de cette époque, avec Jacques, Saisset, M. Jules Simon, Despois, M. Janet, M. Bersot, il ne crut pas que les obligations du professorat fussent incompatibles avec les devoirs du citoyen. Protéger la démocratie républicaine contre ses propres égarements, l'éclairer et la pacifier, fortifier et étendre en elle, avec la connaissance de ses droits, la conscience de ses devoirs, mais aussi démasquer sans ménagements les sophismes, les pièges de ses adversaires dissimulés ou avoués : c'est à cette généreuse mais difficile entreprise que s'appliquèrent Barni et ses amis, dans la Liberté de penser (1848- 1851), sans se laisser décourager ni par les violences d'en bas ni par les menaces d'en haut. Barni aborda directement la question politique par une étude suç le suffrage universel et l'instruction primaire, oii il établissait que l'enseignement donné par l'État doit être exclusivement laïque. La Liberté de penser contient encore de lui deux articles sur les beaux-arts dans la philosophie de Kant et un fragment sur le bonheur qui devaient figurer plus tard parmi les plus éloquents chapitres de sa thèse sur la Critique du jugement et de son étude sur la Critique de la raison pratique.

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Ce second ouvrage, qu*il fit paraître en 4851, porte en maints passages la trace des piéoccupations patriotiques et morales qui dominaient alors l'âme de Barni. Voici les dernières lignes de. la conclusion : « On ne saurait trop recommander Tétude de la philosophie pratique de Kant, surtout dans une époque comme la nôtre, si pleine de problèmes et d'écueils. Je m*estimerais, pour ma part, trop bien récompensé si, en la rendant plus facile et en lui donnant un intérêt nouveau, je pouvais contribuer à en répandre la bienfaisante influence. »

L'ouvrage ne trahit pas moins les douloureux pressentiments et la fîère résignation du penseur vis-à-vis des persécutions déjà supportées ou pressenties. «Je sais, lisons-nous dans Tavant-propos, à la date d'août 1851, que les circonstances actuelles sont peu propices à des travaux de ce genre. Les préoccupations politiques absorbent les esprits. De plus, l'intolérance catholique, forte cette fois du concours d'un voltairianisme hypocrite et peureux, renouvelle ses persécutions contre la philosophie. Grâce à cette alliance inouïe, les travaux les plus sérieux de la libre pensée sont aujourd'hui des causes de disgrâce. N'importe, poursuivons notre œuvre avec courage ; continuons d'un esprit ferme et indépendant nos recherches et nos études, et, avec l'aide des grands philosophes, ces lumières de l'humanité, travaillons à éclaircir et à propager ces principes éternels qui doivent diriger la société dans ses transformations et qui^ dans tous les cas, nous serviront à traverser dignement ces temps d'agitations et d'épreuves. Sous ce rapport, je ne connais pas de meilleur guide que Kant. »

L'alliance néfaste de la réaction cléricale et de la conspiration l)onapartiste préludait alors à l'ignominieux guet-apens de Décemhre par la persécution dirigée, sous le fallacieux prétexte de la pacification des esprits et de la protection des intérêts sociaux, contre tous les représentants de la libre pensée et de la haute culture démocratique. Le savant et libéral M. Vacherot venait d'être destitué pour avoir osé achever sous la république la publication d'un ouvrage couronné sous la monarchie de juillet, VHistoif*e, si riche d'érudition et de pensées, de Vécole d'Alexandrie, ce On voit ce que le parti clérical, ^'écriait Barni, sait faire de la république sous la présidence de M. Louis-Napoléon. » Au même moment un autre ami de Barni, Amédée Jacques, se voyait puni d'avoir fondé et dirigé la Liberté de penser par la perte de sa

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chaire et de ses titres universitaires et par Tinterdiction même du droit de professer dans renseignement libre. Et cela, remarque Barni avec une ironique indignation, « sous le prétendu régime de la liberté d*enseignement, et parce qu'en plein xix* siècle Amédée Jacques aurait osé exprimer des idées contraires à Torthodoxie catholique ». Et, comme impatient de partager le sort de ses généreux amis et de réclamer sa part des coups de la réaction cléricale, Barni s'empresse de faire hautement sa profession de foi de libre penseur. A la suite d'une page éloquente où il vient, avec Kant, d'opposer et de préférer la morale du christianisme à la morale stoïcienne et aussi de signaler certains côtés par où la morale chrétienne l'emporte sur le formalisme abstrait et trop rigide de Kant lui-même, il se hâte d'ajouter, dans une noie, comme redoutant que l'on voie dans l'hommage rendu à la vérité un ménagement dicté par la prudence ou la peur et une concession indirecte au despotisme clérical : « Je le déclare bien haut, car il faut enfin que tous les vrais philosophes, grands ou petits, sachent confesser ouvertement leur foi : comme Kant, je ne reconnais, en matière philosophique et religieuse, d'autre autorité que celle de la raison; le rationalisme est mon unique religion, et, comme Kant, je ne sache rien de plus triste que l'hypocrisie philosophique. »

Barni n'hésitait pas à publier ces lignes dans le même moment où Cousin méritait par ses réserves habiles les faveurs de la réaction et s'attirait, en pleine église de la Sorbonne, l'éloge impertinent, par l'excès même de l'hyperbole, de « Descartes du XIX® siècle ». L'attitude si différente du maître et du disciple vis-àvis du césarisme et du cléricalisme triomphants ne pouvait rester longtemps inaperçue : Barni sentit bientôt la persécution s'acharner après lui. Le coup d'État de décembre, en rendant désormais la lutte impossible contre les adversaires de sa foi morale et politique, ne lui laissa plus qu'un seul parti à prendre où son honneur et sa liberté pussent être sauvegardés : celui de donner sa démission de professeur.

Il se consacra tout entier d'abord à sa traduction de Kant, et reprit en 1865 la plume du publiciste pour continuer dans V Avenir son œuvre de propagande libérale et philosophique sous la direction de M. Pelletan et avec la collaboration de M. Vacherot, de Morin, de Despois, de M. Albert Le Roy et d'autres libres esprits. Pendant Tunique, année d'existence qui fut accordée à la nouvelle

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Revue, Barni trouva le lemps d'y insérer de nombreux et importants articles. L'étude sur Ciel et Ten*e de Jean Reynaud nous montre la réserve critique du kantien cédant par moments à la séduction d'une brillante et noble imagination. Plus loin Barni défend contre les spécieuses et spirituelles critiques de Benjamin Constant le rigorisme de Kant et sa théorie, paradoxale en apparence, sur le mensonge. En exposant le rôle de la morale dans la société, il démontre contre les prétendus démocrates du césarisnoe que la réforme sociale ne doit pas servir seulement à l'amélioration matérielle, mais aussi au perfectionnement de l'individu. Une série d'études sur les idées de Kant dans l'éducation est consacrée à démêler curieusement les traces de Rousseau dans les écrits du penseur allemand. Signalons surtout une piquante critique de la théorie des deux morales, qu'un délicat, mais subtil et trop complaisant esprit avait imprudemment produite, en pleine Sorbonne, à propos de la discussion d'une thèse sur Tibère, et qu'il venait de reprendre, par une transformation ingénieuse destinée à donner le change au public, dans un article de la Revue contemporaine, La morale chrétienne y était opposée à la morale païenne, et sous le nom de cette dernière l'auteur faisait le procès à la morale philosophique. La réplique de Barni est fine, incisive : il a trop aisément raison du facile et profane avocat de la morale théologique.

Nous n'avons pas résisté au plaisir de rappeler ces articles oubliés aujourd'hui, mais dont Tapparition était alors saluée par la jeunesse libérale comme un événement, comme une revanche de la conscience et du droit opprimés. Barni ne faisait que continuer ainsi sous une autre forme la tâche à laquelle il s'était voué : la vulgarisation et le commentaire de la philosophie de Kant.

Coup sur coup il avait publié la traduction des Eléments métaphysiques de la doctrine du droit (Paris, Lagrange, 4854) et celle des Eléments métaphysiques de la doctrine de la vertu, (Ibid., 1853.)

L'avant-propos du premier ouvrage, signé de décembre 1853, contient de belles réflexions :

« J'adresse cet ouvrage à tous ceux qui sont capables de quelque étude et qui aiment à remonter aux principes. Qu'ils s'en pénètrent : ils y apprendront à aimer la liberté, l'égalité, le droit, qu'ils ne sépareront pas du devoir, en un mot la justice ; et avec l'amour du droit et de la justice, ils sentiront croître en eux la

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haine de la violence et de Tarbitraire. Si ces idées et ces sentiments étaient une fois bien enracinés dans les esprits cultivés, ils ne tarderaient pas à se propager et à se répandre dans tout le peuple, et il ne faudrait pas désespérer de nous. »

Barni lançait ainsi, contre le despotisme et la réaction triomphants en France, la protestation d'une conscience éclairée par la réflexion et la philosophie. C'était la seule qu'il lui fût permis de faire entendre encore. De telles œuvres ne pouvaient exciter les défiances d'un pouvoir qui se croyaitassuré de sa force et qui, ne se préoccupant que des adhésions de la foule aveugle, ne croyait avoir ni à craindre l'opposition ni à rechercher les suffrages d'une infime minorité d'idéologues.

Ces modestes interprétations de la philosophie de Kant n'en servaient pas moins à entretenir dans les âmes généreuses, avec le goût de la méditation philosophique, le culte de la liberté et du droit proscrits. Au lieu de laisser, comme cela arrive trop souvent aux époques d'abaissement ou de trouble social, les esprits d'élite s'énerver dans une sorte d'indifférence dédaigneuse aux choses politiques ou chercher dans des spéculations transcendantes l'oubli des misères de là réalité, Barni les rappelait, par l'étude de l'œuvre morale de Kant, aux obligations pratiques de leur conscience d'hommes et de citoyens. En face du parjure et de l'illégalité triomphants, il faisait entendre par la bouche du plus éloquent interprète de la conscience humaine la glorification de la bonne foi et de la justice. 11 développait ainsi, sans fracas, mais non sans effet, le plus implacable des réquisitoires contre les prétendus docteurs qui opposent la morale à la politique et distinguent entre l'honnêteté de l'homme d'Étgit et celle du simple particulier. Que d'âmes délicates, mais timides, lui doivent d'avoir gardé en elles, à cette époque, le feu sacré de l'idéal moral et politique, que tout, autour d'elles, conspirait à étouffer I

Barni goûtait dans ces traductions la consolation de servir encore et son pays et la liberté. Il se proposait de faire sur l'œuvre entière de Kant le même travail de traduction et d'interprétation, que la faveur du public savant avait si bien accueilli. Il avait même publié, en 1839, l'un des écrits les plus populaires de Fichte, du plus grand peut-être des disciples de Kant, les Considérations destinées à rectifier les jugements du public sur la Révolution française, « précédées de la revendication de la liberté de penser auprès des princes de l'Europe qui l'ont opprimée jus-

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