‹ La morale dans la démocratieChapitre 3 sur 20 · MM · texte numérisé non relu

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qu'ici (1793) ». Nul ouvrage n'était plus propre à défendre la conscience publique contre les sophismes qu'une presse vénale multipliait pour fausser le véritable sens de la Révolution. C'était devenu un lieu commun, dans la littérature officielle, que l'empire était le véritable continuateur de la Révolution : à ces plaidoyers, qui faisaient du bourreau l'héritier légitime et presque le bienfaiteur de la victime, Barni opposait les jugements du représentant le plus illustre, après Kant, de la philosophie morale. Avec Fichte, il revendiquait contre les sophismes entretenus par la peur, par la haine ou par l'intérêt chez les adversaires de la Révolution, et dégageait en même temps de l'alliage impur des théo^ ries violentes ou insensées avec lesquelles la passion des libéraux eux-mêmes l'avait trop souvent confondue, l'idée maîtresse de la Révolution : le grand principe de l'autonomie politique de la personne humaine .

Il semblait que la vie tout entière de Barni dût s'absorber définitivement dans ces travaux d'interprétation. Entretenir chez les esprits méditatifs le goût des hautes spéculations morales, apprendre aux quelques défenseurs que la raison et le droit comptalent encore en France à se servir des armes forgées par les maîtres de la logique et de la morale, par Kant et Fichte, c'était une tâche qui pouvait contenter l'ambition et le cœur et semblait devoir suffire à l'activité et aux forces d'un homme. Mais il y avait en Barni un besoin d'action oratoire que ces travaux de cabinet ne satisfaisaient pas. Il se sentait né à la fois pour la propagande et pour la méditation; et je serais même tenté de croire que chez lui le génie de l'action l'emportait sur celui de la spéculation. Il sentait qu'au service des grandes vérités morales dont son âme était pleine, il pouvait mettre, outre la vigueur de sa pensée et de son raisonnement, l'empire plus décisif encore de son éloquence. Ses facultés oratoires languissaient dans ce labeur de philosophe où se consumait sa pensée.

Aussi saisit-il avec empressement la première occasion qui lui fut offerte de défendre par la parole la grande cause qu'il avait été condamné jusque-là à servir par la plume.

En 1861, il fut appelé à faire un cours public à l'Académie de Genève, devant un auditoire d'étudiants, en grande partie composé de Français. Il choisit pour sujet l'histoire des idées morales et politiques en France au xvni' siècle. Gomme il le dit dans l'avant-propos du livre oii il reproduisit plus tard cet enseigne-

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ment, c'est à des jeunes gens qu'il s'adressait. Et ses leçons sont faites surtout pour les auditeurs ou les lecteurs dont Tâme est restée jeune. Tout appareil d'érudition ou de discussion en est banni. On voit que l'orateur se sent en pleine communion d'idées avec SfOn public et que les mêmes principes de spiritualisme libéral unissent le professeur et son auditoire. Ce que le mattré et les disciples poursuivent en commun, ce ne sont pas tant des arguments victorieux contre les doctrines adverses que des raisons nouvelles d'aimer la liberté et la justice. Barni interroge saccessivement sur la liberté et sur le devoir l'abbé de Saint-Pierre, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, d'Alembert, Vauvenargues, Duclos, Helvétius, Saint-Lambert, Volney. Cette attachante galerie devait même comprendre les écrivains hommes d'État, promoteurs directs ou coopérateurs de la Révolution française (Turgot, Malesherbes, Necker, Mirabeau, Gondorcet). La maladie et la mort sans doute n'ont pas permis à l'auteur de rédiger et de publier, en un quatrième volume, les leçons qu'il avait consacrées à cette dernière série.

.. Le professeur ne dissimule pas les faiblesses, les contradictions de ses héros. Il ne se fait pas faute de signaler les erreurs qu'il croit découvrir dans leurs doctrines. Il met bien en relief l'indécision et les choquantes contradictions des idées soutenues par Montesquieu, Voltaire, Diderot, d'Alembert, sur la liberté morale; mais il ne voit aucune raison de s'alarmer de ces inconséquences, et la conduite de ces généreux penseurs lui parait compenser l'insuffisance de leurs arguments.

N'est-il pas étonnant pourtant que sa foi dans la preuve traditionnelle du libre arbitre n'ait été nullement ébranlée par le spectacle des variations, des hésitations théoriques de tant de grauds esprits? Les objections de Kant contre le prétendu témoignage de l'expérience intime ne devaient-elles pas se dresser avec une nouvelle force devant son esprit, lorsqu'il commentait à son auditoire les ingénieuses considérations de Montesquieu sur la difficulté de concilier la liberté avec la prescience divine, les spirituelles critiques de Voltaire dans sa discussion avec Frédéric? Sans parler des ingénieuses saillies ou des pénétrantes observations de Diderot.ou de d'Alembert, le spectacle de Vauvenargues composant à vingt-deux ans un écrit contre le libre arbitre et mettant à nier la responsabilité humaine la môme éloquence enflammée qu'il portait dans la défense de la vertu et de la dignité humaine,

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n'aurait-il pas dû lui inspirer quelque déûaiice contre les raisonnements ordinaires des spiritualistes en faveur de la liberté? Mais Barni ne voit dans toutes ces objections que des jeux d'esprit encouragés par le goût du temps ou un regrettable effet des influences de Técole matérialiste. Ces négations ne réussissent pas plus à ébranler les arguments que les conclusions de sa foi morale.

C'est avec la même confiance imperturbable dans la solidité du spiritualisme de l'école qu'il écarte par une critique sommaire et presque dédaigneuse les idées morales ou politiques qui contredisent son credo philosophique. Les thèses, plus ou moins voisines du socialisme moderne, qu'il rencontre chez les écrivains du xvin* siècle, provoquent surtout ses impatientes protestations. C'est être sourd à la voix de là nature que déclarer avec Montesquieu « que la loi naturelle ordonne aux pères de nourrir leurs enfants, mais n'oblige pas de les faire héritiers », et même soutenir que « le partage des biens, les lois sur le partage, les successions après la mort de celui qui a eu ce partage, tout cela ne peut avoir été réglé que par la société et, par conséquent, par des lois politiques ou civiles ». Il rencontre dans Montesquieu la redoutable proposition que ce sont ces lois civiles qui constituent le droit de propriété et que la communauté naturelle des biens est la loi du droit naturel. Mais il ne croit pas nécessaire de s'arrêter à l'examen d'une telle pensée : elle lui paraît trop contraire à l'opinion commune pour mériter d'être examinée, comme si paradoxe était nécessairement synonyme d'erreur I Combien est insuffisante également la critique à laquelle il soumet la théorie communiste de la propriété que Rousseau expose dans le Contrat social! Au fond Barni est, plus qu'il ne le croit peut-être, dominé en morale par la théorie éclectique de l'autorité du sens commun. Son tempérament oratoire et son génie essentiellement pratique lui interdisent la curiosité patiente et l'impartialité nécessaires aux complications, aux subtilités de l'analyse critique.

11 vaut mieux chercher dans ses trois volumes sur les doctrines morales du xviu® siècle l'exposé, des grands principes de justice sociale que les philosophes devaient rendre maîtres des esprits, avant que la Révolution les eût fait triompher dans la pratique. Barni excelle à mettre en lumière l'idée maîtresse et originale des penseurs qu'il étudie, à nous présenter chacun d'eux comme l'incarnation vivante des divers principes dont se composera plus tard

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l'immortelle Déclaration des droits de l'homme. L'idée de la fraternité des peuples avec Tabbé de Saint-Pierre, celle du droit politique avec Montesquieu, de la tolérance avec Yoltaire, du contrat des volontés comme fondement idéal de la société politique avec Rousseau, la revendication sans trêve, passionnée, excessive même, des droits du libre examen avec Diderot, d'Alembert et les encyclopédistes : tous ces principes et tant d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, Barni en saisit curieusement la première et vivante manifestation dans la conscience et sous la plume éloquente des auteurs du xvm' siècle. Ce sont à ses yeux comme autant d'apôtres de l'évangile nouveau, et il recueille pieusement les traces de leurs enseignements. L'éloquence et l'esprit mis au service de la vérité morale, tel est le spectacle qu'il est heureux d'étaler sous les yeux de ses jeunes disciples. Et, en effet, ce sont les démonstrations les plus efficaces pour des âmes éprises d'honneur et de justice. En ce sens, les analyses profondes, mais subtiles d'un penseur tel que Kant, auraient moins convenu au dessein que se proposait Barni : enflammer dans la jeunesse 4'î' 1 ntourait la passion du droit et de la dignité humaine; aux lii •' ibles défaillances de la France contemporaine opposer les leçons et-les exemples des génies précurseurs ou fondateurs de la Révolution; à la conscience égarée, découragée du présent, rappeler la loi morale et les espérances vaillantes du siècle précédent. Le succès de ces leçons académiques suggéra aux généreux esprits qui présidaient aux libres destinées de la cité genevoise l'heureuse inspiration de mettre le talent et le dévouement de Barni au service d'une sorte d'enseignement populaire de la morale philosophique.

Barni venait de se révéler, non pas seulement comme un professeur savant et disert, mais comme l'interprète éloquent de la vérité morale. Cet apostolat laïque, ne convenait-il pas qu'il l'exerçât sur un plus grand théâtre et que l'assistance spéciale et restreinte d'une salle académique fît place de temps en temps au grand public, à la foule des libres auditeurs?

C'est dans la salle du Grand-Conseil, aux cours publics du soir que la municipalité de Genève institue tous les hivers, que Barni fut invité à se faire entendre chaque semaine, en dehors de son enseignement régulier. « Comme j'ai toujours pensé, nous dit-il, que, de toutes les parties de la philosophie, la morale est celle qui se prête le mieux à un enseignement de ce genre, et comme je

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I crois que là est aujourd'hui notre principale ancre de salut, j'accédai de grand cœur à la demande qui m'était faite. » C'est ainsi que durant près de quatre années il prit pour sujet de « ses sermons laïques », comme il les appelle justement, les Martyrs de la libre •pensée (1862), Napoléon et son historien M, Thiers (1863), enfin la Morale dans la démocratie (1864-65).

Nous avons déjà trouvé que la discussion théorique des problèmes et des difficultés de la science morale ne tenait qu'une place très restreinte dans Y Histoire des idées au xvni® siècle. Cette . remarque s'applique, avec bien plus de vérité encore, aux autres études de Barni. Ici encore, il s'agissait moins de convaincre les esprits que d'émouvoir les cœurs et de toucher les volontés en faveur de la justice et du droit. Ce n'étaient pas des raisons d'affirmer, mais des forces pour pratiquer la vérité qu'il fallait à • ce grand auditoire de personnes de tout sexe, de tout âge, de toute condition, accourues pour entendre une libre parole. Quel autre I plus que Barni était propre à l'action qu'il s'agissait d'exercer? Sa I grande taille, son visage pâli par l'étude et la souffrance plus ! morale encore que physique, sa réputation de savant et de philosophe, la séduction, si vive auprès d'un public populaire et libéral, des luttes soutenues avec honneur contre le despotisme : \ tout ce qui peut prévenir en faveur de l'orateur les imaginations I et les consciences se trouvait réuni dans la personne de Barni. Il parlait des martyrs de la libre pensée, et il n'était permis qu'à \ lui seul de s'oublier dans ce long martyrologe. Il flétrissait la conception napoléonienne et l'abaissement de la vérité histoj rique devant le césarisme triomphant, et chacun se disait que les sévérités du juge étaient bien excusées par les épreuves du i citoyen.

! Il débute en 1862 par le cours sur les martyrs dé la libre pensée. L'antiquité avec Socrate, les stoïciens de l'empire romain et Hypatie; le moyen âge avec Abélard ; la Renaissance avec Ramus, , Michel Servet, Bruno, Campanella, Vanini et Galilée ; le xviii** siècle avec J.-J. Rousseau et M"* de Staël, fournissent un thème I varié, inépuisable, aux éloquentes protestations de l'orateur en , faveur du droit et de la liberté. Il ne faut chercher dans ces pages, ! où l'écrivain nous a conservé la pensée et la parole de l'orateur, ; ni faits nouveaux ni considérations originales. Mais l'accent d'une I généreuse conviction, l'émotion communicative d'une âme qui ; connaît par l'expérience du présent et redoute pour l'avenir les

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luttes de la libre pensée et de la tyrannie, suffisent à défendre le livre contre la banalité, et en font un excellent ouvrage d'enseignement populaire.

On s'étonne peut-être de voir le nom de J.-J. Rousseau associé à ceux de Socrate, de Thraséas et de Servet; Técrivain dont les écrits et la vie condamnent le caractère et la conduite avec non moins d'évidence qu'ils accusent ses persécuteurs, aux hommes en qui l'histoire a de tout temps salué la double grandeur de l'action et de la pensée. Outre que Barni était sûr d'intéresser en parlant de Rousseau un public genevois, il cédait volontiers à la prédilection de son génie oratoire et démocratique pour l'un des plus éloquents avocats de la cause populaire.

Un autre trait non moins digne de remarque et qui caratérise bien la nature de Barni, c'est la courageuse franchise avec laquelle, dans la ville de Calvin lui-même, il n'hésite pas à flétrir la condamnation de Michel Servet. Ce n'est pas sans provoquer la vive irritation de certains théologiens que Barni juge avec cette libre sévérité l'un des plus illustres promoteurs de la Réforme. Mais il plaisait à son génie militant, ennemi de toutes les hypocrisies, de montrer que la reconnaissance de l'bistoire pour les services et le génie de Calvin ne saurait autoriser les mensonges complaisants sur ses faiblesses ou ses égarements.

Barni devait déployer la même franchise agressive et impatiente de toutes les dissimulations, dans la révision du jugement traditionnel des historiens sur Napoléon. Le succès de V Histoire du Consulat et de V Empire semblait consacrer définitivement la vérité de la légende napoléonienne, telle que l'adoration populaire du succès et l'admiration intéressée des politiques s'accordaient à la présenter. Comment contester l'action bienfaisante, le rôle providentiel d'un homme dont l'œuvre et le génie avaient résisté à la critique du plus pénétrant, du" mieux informé, du plus libéral des historiens? L'énergie de Barni n'était pas faite pour se laisser rebuter par la difficulté. « Je travaillerai, dit-il, dans la mesure de mes forces, à détruire cette funeste idolâtrie dont le livre de M. Thiers est aujourd'hui le monument le plus considérable^ et qui, en même temps qu'elle fausse l'histoire, sape les bases de la moralité publique. »

Le début du cours est trahchant. Le Napoléon, celui des historiens aussi bien que celui de la légende populaire, n'a jamais existé. 11 s'agit de retrouver le vrai Napoléon sous les erreurs

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accumulées par riniérét ou Tignorance. Et, pour cela, il faut tout d'abord protester contre cette religion du succès dont M. Thiers se fait comme le grand prêtre, et ne pas, avec lui, confondre Timpartialité de Thistorien avec Tindiffêrence du juge. L'histoire n'est pas faite pour réfléchir, comme une glace sans âme, les événements et leurs causes. Elle doit avoir des larmes pour les victimes, des cris d'indignation contre les oppresseurs, et satisfaire la conscience et le cœur non moins que le jugement et la raison. Barni passe en revue les actes les plus tragiques du drame napoléonien : le 18 Brumaire, la guerre d'Espagne, l'abdication de Fontainebleau, la captivité de Sainte-Hélène. Il ne voit partout dans les récits des historiens que pures inventions. Fable que la tentative d'assassinat dont le général Bonaparte aurait été menacé au conseil des Cinq-Cents : la pension accordée au grenadier Thomé n'est qu'une misérable jonglerie. Fable que le récit dramatique où le général Montholon nous présente Napoléon refusant son épée à l'amiral anglais qui la lui demande, et le terrifiant du regard au point que ce dernier n'ose pas insister. Fable que les vexations infligées au prisonnier de Sainte-Hélène. Hudson Lowe, loin d'être un vil geôlier, était un officier honorable « ayant au plus haut degré le sentiment du devoir et nullement dépourvu de celui de l'humanité » . Fable enfin que le crâne gigantesque de Napoléon : ce qui frappe djabord dans la tête véritable de Napoléon, dit M. Peisse, c'est la petitesse du crâne. »

A quoi bon énumérer les critiques de toute nature auxquelles les paroles et les actes de l'homme, du politique, du conquérant, de l'administrateur, sont impitoyablement soumis? Nous n'oserions dire que la passion ne fait pas dépasser la mesure au critique, et que Barni ne tombe pas dans l'excès contraire à celui qu'il reproche à Thiers. Peu s'en faut qu'il ne refuse à Napoléon le génie, comme le sens moral. La ténacité du maniaque et l'absence de scrupules du criminel, telles lui semblent être les deux facultés maîtresses du moderne César. Avouons que ce sont là de pauvres instruments pour l'œuvre gigantesque de l'épopée napoléonienne, quelles qu'en aient été les péripéties et le dénouement. Elles sufflraient à expliquer le règne d'un Néron, non la fortune d'un Bonaparte. Et n'est-ce pas singulièrement rabaisser le génie de la France que de ne voir en ce génie que le complice ou la dupe d'un scélérat et d'un fou?

Barni n'en a pas moins accompli une tâche salutaire. Par les

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exagérations mêmes de sa critique passionnée et paradoxale, il ai réveillé et ranimé la conscience engourdie de Thistoire. La vraie! mesure du jugement auquel il s'arrête au fond, et que nous devons apprendre de lui à porter sur Napoléon, il nous la livre en terminant, dans l'admirable portrait de Napoléon par Fichte. Il l'oppose à celui que nous trace Thiers à la fin de son Bistoire, et ne peut se lasser de le reproduire. Déjà il en faisait comme une sorte de commentaire à son Étude sur M^^ de Staël, dans le dernier chapitre de son livre sur les Martyrs de la libre pensée. Il déjouait ainsi d'ailleurs les rigueurs de la censure impériale, qui ne lui avaient pas permis de l'insérer dans sa traduction des Considérations sur la Révolution française ^ de Fichte.

Après avoir, pendant deux ans, enseigné à son auditoire populaire le culte de la liberté et de la dignité humaines parle spectacle des folies et de l'impuissance de la tyrannie sous ses formes les plus diverses et de quelque nom qu'elle se pare, il lui restait à formuler et à coordonner les principes de la morale démocratique qui avaient inspiré et dicté ses jugements. Aux enseignements de l'histoire devaient succéder ceux de la philosophie. 11 choisit, dans ce dessein, pour sujet de son cours, pendant les années 1864 et 1865, la Moimle dans la démocratie.

Une idée domine le livre où il recueillit ces leçons : celle de la séparation de la morale et de la théologie : « Mon livre, dit l'auteur dans l'avant-propos, pourrait s'intituler : « Leçons de morale indépendante ». Barni frayait ainsi la voie où la Revue de Massol ne devait pas tarder à le suivre.

« J'ai établi nettement dans ma première leçon que la' morale est, dans ses bases, indépendante non seulement de tout dogme théologique, mais même de toute métaphysique, c'est-à-dire (car il faut ici bien préciser cette expression qui prête à l'équivoque) de tout système sur l'essence, l'origine et la destinée ultérieure de l'âme, sur la nature de Dieu et sur ses rapports avec le monde et l'humanité. J'ajoute d'ailleurs que, s'il est quelque lumière propre à éclairer ces obscurs et insondables problèmes, c'est surtout du foyer de la conscience morale qu'elle doit jaillir. »

Ce n'est pas que Barni soit l'adversaire absolu des religions positives. Il rend volontiers hommage à la bienfaisante influence du christianisme libéral tel qu'un Channing le professait. Mais, ajoute-t-il, « ce christianisme-là est bien rare, même de nos jours,

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malgré les généreux efforts du protestantisme libéral; l'infâme attaqué par Voltaire n*est pas encore tout à fait écrasé. »

Barni est moins décidé sur les autres problèmes dont la conscience contemporaine attend de la morale sociale une solution nouvelle, plus en harmonie avec les idées et les besoins du temps. Ainsi que nous avons eu déjà Toccasion de le signaler, la question sociale, le redoutable problème de la propriété, celui des rapports du travail et du capital, ne paraissent réclamer ni de sa logique ni de sa conscience d'autres solutions que celle que la morale traditionnelle lui impose. Llnstruction populaire et Tassociation doivent suffire à écarter toutes les difficultés, à prévenir tous les périls. « La morale devant la misère » (tel est le titre expressif du chapitre qu'il consacre a cet émouvant problème) n'a pas d'autres réformes à souhaiter.

Sur la question du droit des femmes, Barni n'est pas moins timide. S'il proteste contre l'inégalité civile des sexes, il ne veut pas que les femmes aient de droits politiques. Qu'on compare au chapitre : « Les femmes dans l'État », le pénétrant et hardi manifeste de Stuart Mill sur l'affranchissement des femmes.

En revanche, Barni n'hésite pas à se prononcer contre la peine de mort, et les chimères de l'abbé de Saint-Pierre ne réussissent pas à le rendre indifférent aux généreux efforts des Amis de la paix universelle. En 1867, il préside à Genève le premier Congrès international de la paix, et l'autorité qu'il y conquiert, l'éloquence qu'il y déploie témoignent assez de la sincérité et de l'énergie de ses convictions.

Mais, nous le répétons encore une fois, nos critiques ne doivent pas faire oublier que le dessein poursuivi par Barni n'était pas de rajeunir les problèmes, de renouveler les solutions, mais de raffermir et d'encourager dans les âmes la foi aux vieux et essentiels principes de la morale. Le succès de ses leçons à Genève et l'accueil que reçurent plus tard du public français les livres où l'initiative d'un intelligent et libéral éditeur lui permit de les reproduire, montrent assez qu'il avait atteint son but.

Les années qui suivirent les cours à l'Académie et à l'hôtel de ville de Genève furent remplies par la rédaction et l'impression des leçons. En 1869, Barni faisait paraître sa traduction de la Critique de la raison pure, « Elle a reposé plus de neuf ans dans mes cartons, elle était déjà entièrement terminée, quand j'ai quitté Paris pour venir enseigner à Genève... ; mais Kant est de

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ceux qui peuvent attendre. » Barni annonçait et préparait en vinême temps l'achèvement de sa traduction de Tœuvre complète de Kant.

C'est au milieu de ces savants travaux qu'il apprit TefTondrement militaire de la France et la chute de la dynastie napoléonienne. Il s'empressa de venir prendre sa part des épreuves de la patrie- Un tel homme ne pouvait rester inaperçu. Une des premières mesures du ministère républicain nommé au lendemain du 4 septembre fut de remettre dans l'enseignement, à la place où les années et les services rendus à la science et à la liberté leur donnaient droit, les hommes que le 2 décembre en avait chassés. Barni fut nommé inspecteur général de l'enseignement secondaire.

En même temps, « Gambetta, dès son arrivée à Tours, le chargeait de rédiger, à la place du Moniteur des Communes, enfermé dans Paris, un Bulletin de la Bépublique, destiné à éclairer les populations des campagnes comme des villes, non seulement sur les actes du gouvernement de la Défense nationale, mais aussi sur les institutions républicaines, qui seules peuvent relever la France. » Il inséra dans chaque numéro, sous le titre de « Manuel républicain », un court chapitre où il s'efforçait de mettre à la portée de toutes les intelligences « les notions fondamentales qui constituent l'esprit môme de la république ».

C'est en ces termes que Barni nous fait connaître le dessein et l'esprit du Manuel qu'il publia à la fin de 1871. Sous une forme populaire et concise, nous y retrouvons traitées les mêmes questions, afûrmés les mômes principes que dans ses précédents écrits, avec cette bonne foi communicative, cette clarté d'exposition, cette chaleur tempérée de style qui le distinguent partout. Moins encore qu'ailleurs y devons-nous chercher sur les questions discutées du jour, sur les problèmes brûlants, d'aperçus nouveaux el originaux.

Le Manuel fut suivi d'autres petites brochures politiques, dictées par la même inspiration, que Barni publia dans diverses collections de livres pour l'éducation populaire. Les discours qu'il eut l'occasion de prononcer dans les réunions politiques où sa candidature à la députation fut aussitôt acclamée que posée, ses manifestes incessants en faveur de l'éducation populaire et de la culture républicaine, témoignent de l'ardeur persévérante qui jusqu'à ses derniers jours l'attacha au service de la démocratie.

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Nous nous sommes étendu aussi longuement que le permettait le cadre de notre article sur le rôle de Barni comme professeur de morale; son rôle politique lui-môme se confond avec ce premier rôle, qui fut sa vocation essentielle et durable. Quelle que fût la tribune politique d*où il parlât, qu'il s'adressât à des collègues, aux électeurs ou à la foule, c'est toujours l'avocat des grands principes de la morale démocratique, l'ancien professeur de Genève qui apparaissait. Cette unité de ton et de doctrine, qui rend la lecture de ses écrits un peu monotone, faisait, au contraire, la force et l'autorité de sa parole devant l'assistance fréquemment renouvelée ou aisément distraite d'un auditoire populaire. Ce que le public, en France comme à Genève, connaissait et aimait en lui, c'est ce dévouement persévérant et exclusif d'une vie tout entière à l'idée républicaine, à la cause de la justice et du droit.

La foule des admirateurs de Barni a moins apprécié, sinon moins connu, ce qu'il a fait pour gagner aux principes qui lui étaient chers le concours restreint, mais efficace des intelligences cultivées. L'action qu'il a exercée par ses écrits philosophiques, pour être moins bruyante, n'en a été que plus profonde et durable. Les séductions du talent oratoire s'évanouissent avec la personne de l'orateur lui-môme, avec le souvenir vivant de ceux qui l'ont entendu : les écrits où Barni entreprit de fixer les traces de sa parole ne se recommandent pas assez par le talent du style pour que le lecteur n'ait rien à regretter des impressions de l'auditoire. Ces causes, qui réduisent singulièrement l'action de Torateur Qt de l'écrivain, n'ont aucun effet sur la durée et l'efficacité d'une œuvre de science et d'érudition.

C'est par sa traduction et son commentaire de Kant que l'œuvre de Barni se recommandera dans l'avenir : l'examen de ses travaux philosophiques doit donc couronner notre étude.

Nous avons vu déjà comment les événements politiques, ses cours à Genève et la publication de ses divers ouvrages interrompirent et ralentirent l'entreprise qu'il avait formée au début de sa carrière, et dont il était bien résolu à faire l'œuvre essentielle de sa vie : la traduction et le commentaire des écrits philosophiques de Kant.

Les œuvres annoncées n'ont môme pas toutes paru. La maladie et la mort ont paralysé la main du vaillant traducteur. Il est particulièrement regrettable que nous n'ayons ni les Prolégomènes à BARNI. à

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toute métaphysique future dontrapparition était annoncée comme très prochaine en 1873, et qui nous aurait donné le jugement de l'auteur sur la Critiques de la raison pure; ni surtout l'étude d'ensemble sur Kant, sa vie et sa doctrine, qui devait être, suivant l'expression de Barni lui -môme, « le résumé et la conclusion de tous ses travaux précédents ». Peut-être les cartons de Barni en conservent-ils les manuscrits : espérons, dans ce cas, que la piété des héritiers ne tardera pas à les en faire sortir.

Il est à peine besoin de mettre en lumière les qualités propres aux traductions de Barni et ce qui leur conquit tout de suite la place d'honneur dans les bibliothèques des amis de la philosophie. 11 fallait au savoir de l'interprète joindre le talent de l'écrivain, pour rendre avec cette exactitude et cette précision élégante les idées si subtiles, les raisonnements si abstraits, le style si compliqué de Kant. Il y a certaines parties de ces traductions qui semblent d^s écrits originaux, tant l'interprète s'est identifié avec son auteur.

Barni avait adopté un mode de traduction plus laborieux peutêtre qu'efficace, mais qui témoigne de tout son zèle pour son opuvre. Il accompagne et habituellement fait précéder la traduction d'une analyse où les idées essentielles de l'auteur apparaissent débarrassées de leur terminologie et de leurs divisions scolastiques, et surtout dégagées de toutes les complications, de toutes les additions de détail qui trop souvent, dans le texte, fatiguetit et égarent l'intelligence du lecteur. Ce travail, incontestablement utile, ne saurait pourtant tenir lieu du commentaire perpétuel qui devrait, à notre sens, accompagner la traduction. Il nous parait indispensable que quelque interprète intelligent et dévoué fasse chez nous pour le texte de Kant ce qui a été fait pour Toeuvre d'Aristote, par exemple. Kant est un classique de la philosophie au même titre que Platon, Aristote, Descaries ; et ses idées ne sont pas moins éloignées des conceptions ordinaires du sens commun que celles de ces grands révolutionnaires de la pensée humaine. Ajoutez à ces difficultés de l'entendre celles que le génie même de la langue allemande et les défauts de l'écrivain chez Kant opposent à un lecteur français, et l'on comprendra que les traductions de Barni n'aient pas réussi, autant qu'il l'aurait voulu, à développer chez nous l'intelligence et le goût de la philosophie kantienne. Il reste encore au lecteur, après la lecture de ces élégaoteâ et d'ordinaire exactes traductions, à faire un effort trop

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considérable de réflexion et de sagacité philosophique. Non certes que le commentaire le plus savant puisse jamais tenir lieu de la méditation personnelle ; mais il nous paraît désirable et très possible- de faciliter ce travail plus que ne Ta fait Barni.

Peut-être Barni ne se sentait-il pas assez mattre de la pensée de Kant pour tenter le difficile commentaire dont nous voulons parler. Après avoir fait ressortir les qualités et les défauts de son système de traduction, il convient de nous demander comment il entendait la doctrine critique et d'examiner le jugement qu'il en portait.

Il la juge d'abord en fidèle élève de Cousin. Ni l'article sur Kant du Dictionnaire des sciences philosophiques (1847), ni la thèse de 1850 ne dépassent le point de vue étroit des leçons de Cousin sur la philosophie de Kant. Barni ne commence à s'affranchir de la manière de voir dominante parmi les éclectiques que dans son examen de la Critique de la raison pratique. Ce qu'il en loue surtout, c'est la subordination de la théologie à la morale : il ne dit pas encore l'indépendance de la morale vis-à-vis de la théologie. « Loin de s'incliner devant une autorité étrangère, c'est, au contraire, dans la philosophie, c'est-à-dire dans la raison, que Kant place le suprême contrôle de la religion. J'appartiens tout à fait sous ce rapport à l'école de Kant... Les dogmes s'en vont : il faut donc que la philosophie s'applique à prévenir le vide qu'ils laissent dans les âmes... C'est qu'aussi, pour dire toute ma pensée, l'immortalité de l'àmç n'est pas de ces choses qui se démontrent rigoureusement... Telle est aussi la conclusion qui ressort de cet admirable dialogue de Platon où Socrate, sur le point de boire la ciguë, s'entretient avec ses amis de ce grand sujet; et je ne crois pas que la philosophie soit, à l'heure qu'il est, beaucoup plus avancée sur ce point. »

Qu'on rapproche ces lignes des déclarations si différentes qui accompagnent à la même époque les éditions du livre capital de Cousin, celui qu'on peut regarder comme le testament philosophique du chef de l'école éclectique, le livre du Vrai, du Beau et du Bien : « N'écoutez pas ces esprits superficiels qui se donnent comme de profonds penseurs, parce qu'après Voltaire ils ont découvert des difficultés dans le christianisme : vous, mesurez vos progrès en philosophie par ceux de la tendre vénération que vous ressentirez pour la religion de l'Évangile. »

La rupture philosophique de Barni avec son premier maître

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s'accuse définitivement, et son accord avec Kant ne s'est jamais montré plus étroit que dans les leçons sur la Morale dans la démocratie. Il s'y déclare ouvertement, nous l'avons dit déjà, pour le principe de la morale indépendante. Nous ne voyons pas que Barni soit allé plus loin dans son adhésion à la philosophie kantienne.

La doctrine morale est la partie de la philosophie critique qu'il a le plus complètement étudiée et traduite. Il y est sans cesse revenu dans ses ouvrages et à travers les périodes diverses de sa vie accidentée. La Critique du jugement ne l'a occupé qu'au début de sa carrière, et l'on s'étonne que les grandes nouveautés de la physiologie mécanique et du darwinisme n'aient pas ramené son attention sur le difûcile et si attachant problème de la conciliation du déterminisme mécanique et des causes finales. La Critique de la raison pure ne me paraît bien avoir été traduite par lui et avoir occupé sérieusement son esprit qu'après les deux autres Critiques; et il semble qu'il en ait différé jusqu'à la fin l'examen spécial. Cette marche en sens inverse de celle même qu'avait suivie le génie de Kant ne nous parait pas avoir médiocrement contribué à égarer le jugement de Barni sur la véritable signification et sur la liaison des trois Critiques,

Ce qu'il condamne dans la philosophie critique, ce sont les périls qu'elle fait courir, selon lui^ à la conscience, à l'activité pratique. S'il reproche à Kant ce qu'il appelle l'opposition contradictoire de son scepticisme scientifique et de son dogmatisme moral, c'est qu'il craint qu'une telle doctrine ne détourne les esprits de l'étude de la nature et, par suite, n'affaiblisse les ressorts de l'activité humaine. La subtile distinction des phénomènes et des noumènesy c'est-à-dire de la réalité apparente et de la réalité vraie, n'est propre, à ses yeux, qu'à fatiguer et à troubler inutilement la conscience. Enfin, les formules abstraites de la morale kantienne lui paraissent supprimer le dévouement et briser Tun des plus puissants leviers du progrès.

Mais comment un génie aussi pénétrant que celui de Kant aurait-il servi, sans le savoir, la cause du scepticisme, qu'il avait surtout à cœur de combattre ? Kant ne se lassa pas de le répéter sous toutes les formes : s'il condamne les métaphysiciens, c'est qu'ils compromettent à la fois les intérêts de la science et ceux de la conscience, ou, d'un seul mot, ceux de la vie pratique. Et l'on voudrait que le doute fût le dernier mot de son système I

JULES BARNI. XXI

Nous pourrions invoquer Thistoiro en sa faveur et montrer que du criticisme de Kant, tout comme de la dialectique socratique, sont sortis les systèmes les plus dogmatiques. Mais n'est-il pas évident, pour quiconque a étudié Kant, que le doute n'atteignit jamais sa foi morale?

Barni ne trouve que subtilités et chimères dans la distinction des phénomènes et des noumènes, qui est le fond même du kantisme. Leibniz pourtant en faisait déjà le fondement môme de sa philosophie. Il n'est pas besoin d'avoir médité longuement sur l'énigme de la matière et de la vie pour comprendre que notre science ne saurait avoir la prétention de pénétrer jusqu'aux derniers éléments des choses. Voltaire, qui ne se piquait pas de métaphysique, n'hésitait pas à dire, dans le même sens que Kant : « Nous voyons les choses, non pas telles qu'elles sont, mais telles que nous sommes faits pour les voir. » C'est là l'enseignement constant et unanime de tous les grands philosophes ; les résistances du sens commun ne suffisent pas à réfuter une doctrine que les progrès mômes de la science ont mise en une éclatante lumière. L'un des maîtres de la physique contemporaine, Dubois-Reymond, s'en faisait hardiment l'avocat, lorsqu'il prononçait, en 1872, à la réunion des savants de Leipzig, son fameux Ignorabimus tant controversé. N'est-ce pas là d'ailleurs le principe même d'une philosophie qui ne s'en intitule pas moins le positivisme ?

Ce qui répugne surtout au bon sens de Barni, c'est la distinction du moi intelligible et du moi phénoménal^ en d'autres termes, de ce que notre âme est elle-même et de ce qu'elle nous parait être. 11 déclare expressément qu'il ne saurait comprendre cette distinction. La conscience lui paraît, à la différence des sens extérieurs, pénétrer au delà des phénomènes jusqu'à la substance même, jusqu'à la cause qui les soutient et les produit. Il dirait volontiers avec Maine de Biran et ses récents disciples ; « La conscience perçoit l'être comme à nu. » Mais comment la faible et vacillante lumière que la conscience projette par intervalles sur la nuit où s'écoule la plus grande partie de notre existence suffirait-elle à éclairer tous les mystères de notre nature ? Qui ne sent, comme une philosophie récente a le mérite d'y avoir insisté, que les racines de notre pensée plongent au sein d'une activité inconsciente que nous désignons sous les noms, plus ou moins vagues, d'organisation, d'hérédité, d'instinct, de nature enfin? Barni

XXII JULES BARNI

aurait dû être frappé du service que rend la distinction des phénomènes et des noumènes. En séparant le domaine de la science, qui comprend les premiers, de celui de la recherche métaphysique, qui embrasse les seconds, Kant voulait, avant tout, pacifier les intelligences, que trouble et divise trop aisément l'apparente contradiction des méthodes propres à ces deux ordres de connaissances. Mais toutes ces questions ont été excellemment traitées dans VBistoire du matérialisme de Lange (1) : nous y renvoyons nos lecteurs.

Barni n'a pas mieux entendu la morale de Kant. Il le blâme de faire de l'impératif catégorique, ou de l'obligation d'agir conformément à la raison, le principe premier de la raison. Pour justifier cette obligation, « il aurait fallu, selon lui, en revenir à la considération de la nature humaine et de la destination qui en découle », comme le faisait JouflTroy. En un mot, la loi morale devrait reposer sur l'expérience psychologique. Barni ne voit pas que la loi morale est, au contraire, pour Kant, le fondement sur lequel s'appuie la vérité même des catégories, ces conditions logiques de toute véritable expérience.

Barni soutient encore que l'impératif catégorique ne s'applique pas au dévouement, et ne donne que la formule de la justice. 11 trouve que la morale kantienne n'exige pas assez de l'homme : nous serions tentés plutôt de croire qu'elle attend trop de sa faiblesse. Elle lui demande de ne vivre que pour assurer le triomphe de la raison, de se sacrifier tout entier à la cause de l'idéal. On pourrait dire que Kant, comme les stoïciens, fait de l'héroïsme la vertu journalière, l'obligation constante de la volonté.

Si c'était ici le lieu, nous aurions sans doute bien d*autres inexactitudes d'interprétation à relever dans l'examen auquel Barni a soumis la philosophie de Kant.

Nous avons cru, par l'insistance de notre critique, servir la grande cause à laquelle Barni était dévoué par-dessus tout : celle de la vérité. Il nous a paru bon de rappeler que la doctrine de Kant ne fait courir à la conscience morale aucun des dangers qui effrayaient Barni. Les subtilités qu'il lui reproche ne sont souvent qu'une réserve dictée par la critique, qu'une barrière élevée autour de la conscience morale contre les témérités de la métaphysique, les négations du scepticisme ou les prétentions indiscrètes de la science. Les contradictions reprochées à Kant sont d'ordinaire

(1) Histoire du matérialisme de Lange, traduite par Pommerol, avec introduction par D. Noien (Reinwald).

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