‹ La morale dans la démocratieChapitre 4 sur 20 · JULES BARNI. XXIII · texte numérisé non relu

JULES BARNI. XXIII

plus apparentes que réelles. Ce n'est enfin ni par l'étroitesse ni par la sécheresse que pèche sa morale, mais bien plutôt parce qu'elle est trop épurée, trop sublime pour la nature humaine.

Barni a néanmoins mieux compris que ses devanciers les services que la philosophie de Kant a rendus et est destinée à rendre à la cause de la conscience et de la liberté. Il a salué dans Kant le vrai maître de morale de la société moderne, et montre que la doctrine critique est pour les esprits cultivés la meilleure école de dignité et de civisme. Nulle doctrine, selon lui, n'a fait plus pour l'émancipation de l'esprit ; nulle n'a proclamé avec autant de force les droits de la personne humaine, en face de la nature, qui l'asservit et l'écrase par son mécanisme aveugle, comme en face de la société oppressive et de ses institutions arbitraires. Pourquoi n'a-t-il pas su voir également que les besoins scientifiques, spécu* latifs et religieux de l'âme humaine ont trouvé, pour la première fois, dans le kantisme la satisfaction que réclament les exigences indestructibles et l'harmonie nécessaire des facultés?

S'il avait suivi avec plus d'attention l'évolution scientifique de ces dernières années, il aurait reconnu que la philosophie critique est celle qui a le moins à redouter de toutes les nouveautés sérieuses, celle qui s'accommode le mieux des hypothèses ou des découvertes récentes. Il aurait compris qu'il y a dans la théorie kantienne de l'expérience assez de positivisme pour satisfaire aux exigences les plus impérieuses des savants, et dans le subjectivisme critique des principes d'idéalisme suffisants pour réduire à néant les prétentions du matérialisme et donner satisfaction aux besoins moraux et poétiques de l'âme humaine.

Mais Barni était surtout frappé du péril que la corruption politique et l'oppression cléricale faisaient courir aux intelligences de son temps, et il a demandé à la philosophie de Kant des armes pour les combattre. Nous sommes peut-être plus frappés et préoccupés aujourd'hui des dangers auxquels le matérialisme philosophique expose la foi morale et les aspirations des âmes qui refusent de se courber docilement sous le joug de la matière et des faits. N'avons-nous pas vu, dans ces derniers temps, des esprits d'élite comme Spencer, Stuart Mill, Renouvier et Lange protester contre le culte exclusif de la science et chercher dans une distinction du monde des phénomènes et des noumènes, plus ou moins voisine de celle de Kant, le remède au mal qu'ils redoutent?

JULES BARNI

Barni n'en a pas moins le durable honneur d'avoir appelé l'atten* lion et facilité les études des intelligences méditatives sur la philosophie de Kant. S'il n'en a pas saisi toute la portée, il a compris admirablement les services qu'elle pouvait rendre dans la crise politique et morale oh se débattaient ses contemporains. Mais il a fait plus qu'apporter, chez nous, à la cause menacée de la dignité humaine le concours puissant d'une doctrine : il a servi cette noble cause par sa parole et par ses exemples. Sa vie n'a été tout entière qu'un perpétuel combat en faveur de la vérité morale. C'est ainsi que ce vaillant soldat du droit, malgré les infidélités de son commentaire et les erreurs de sa critique, s'est montré un fidèle et dévoué disciple de Kant. Par ses actes non moins que par ses écrits, il est bien digne du monument (1) que les amis de la philosophie et de la liberté se proposent d'ériger à sa mémoire.

D. NOLEN.

(1) Ce monument a été inauguré à Amiens le 4 Juillet 1880.

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