‹ La morale dans le drame: l'épopée et le roman (volume 2)Chapitre 1 sur 49 · PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE

Ce livre est fondé sur la remarque toute simple, — que les créations dramatiques des poètes sont une manière d'expériences morales propres à servir à la critique des systèmes de morale édifiés par les philosophes.

Qu'est-ce que le bien et quelle est la fin de l'acte moral? quelle est la nature du commandement qui nous oblige à bien faire? en quelle mesure sommesnous des êtres libres et responsables? la justice enfin s'achève-t-elle en un monde ultérieur? Telles sont les questions graves que décident de façon différente les doctrines de Platon et d'Aristote, l'épicurisme et le stoïcisme, la religion chrétienne, la philosophie spiritualiste, la critique de Kant, la morale utilitaire. Les systèmes se distinguent

l'un de l'autre, soit par la définition originale d*un des termes^ soit ^r l'importance accordée à un élément plutôt qu'à Tautre, soit par la méihoda employée à obtenir telle noiîoa essentielle, soit par le choix du fait ou du sentiment qu'ils érigent en critère des actes moraux. Bref, ils sont des édifices distincts par l'enchaînement de leurs termes et la distribution de leurs parties; mais il est facile de voir que certains faits d'observation commune ont formé une masse de matériaux solides qui entrent dans toutes lwT$ noastruclionsy et si l'on se tient au point de vue de la méthode, on ne trouve qae deux philosophie^ vraiment bien tranchées^ l'une intuitive, et Tautre expérimentale.

Ces questioi^, qui sont à Técole matière spéculative, eHles %mi véç^es^ si je peux parler ainsi, dans le monde et au théâtre.

Ji'jnw part, quelle ^st la relation qui existe eptre la moi^ale construite et la morale de la vie? Sans douta l'élre tnaral d'une doctrine est une abstraction 4jui no se rencontre Jamais dans la vie. Non pafs qiHS les écoles n'aient exercé aucune influence ; filles doivent plutét compte de la direction que chacune a donuée â la volonté humaine. Ce que je veux dire^ Gest qu€ l'iadivldu glissant, et de chair et d'os^ ne personnifie jamais aucune doctrine et y échappe toujours par quelqae endroit. Ni le stoïque pur, ni

l«ebré(îM pur, tai te pur KaoUeo, nî le fraid utUitaire n9 se peui^oi trouver dan« le moodd. Nulle disdplifie idéale ne prend rhamme (oui ejUier. Les rnoraiai sûot d'atUeors des eoasiructions întallectaellas élevées avee des faits que raxpérienee de la vie produit et r^mnivelle, et l'haasme moral se développa sous Taetion de ces £aits, eooiplîqués iu&aiméat, et ^u'il inlerpréte en ses systèmes proW-^ soires.

Ouelle est, d'autre part, la maoîére d'ei^istence du iliéÂIre ? Ëst^ee TiodiFidu agissant au Tétre abstrait qui s'y montre ? La personnage du drame est entre les deux. Il est tenu pour vivant et mêlé i uae actjnn véritable, mais il est iaiUé en un felief voulii et les eir<K)natances ont été i^boî&ies pour aceuser ^luelque traii saillant* Le poète empronte à rhistaire ou a la légende telles aventures qui ont remué le monde ou ému Timaginatioa àe^ b^^nmes, ou bian îl introduit une aetion posaible dans le milieu de la vie vulgaire ; en tous les eas, il dispose les laits dans le dessein de faire ressortir un earaetare qui riotéresse on une solution qui salisfait ma jugement» Luir-méme il est de son temps» il est imbu des idées qui te g^onvernent, et il interprèle donc en UQ certain sens les éléments qu'il met en esnvre. En créant, il fait une véritable expérience m£tt*aje. 11 défink teUes conditions, tels earaetèi-es ; il engage

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un conflit et le résout. Il se peut que la solution soit conforme aux mœurs actuelles ou aux convenances de rhistoire, ou encore qu'elle soit conforme à un idéal, à son propre rêve. Tout lui est loisible ; il suffit que l'action soit bien conduite, que le dénouement sorte des prémisses, en un mot, que Texpérience soit bien faite. C'est Tadmiration des âges qui prononce, et elle reste acquise à des ouvrages, à des littératures dont le procédé n'est pas le même.

Les difficultés auxquelles s'achoppe le moraliste, le théâtre les débrouille à sa façon. Ses personnages pratiquent leur morale (chacun de nous a la sienne) ; ils la pratiquent dans une situation qui la montre, au lieu que dans le cours de la vie les incidents empêchent de voir, et les poètes ont ici cet avantage sur les philosophes, que la doctrine qu'ils se font des choses morales est toujours contrôlée et quelquefois contredite par l'observation qu'ils portent sur la réalité de la nature humaine. Le dramaturge, le romancier, travaillent sur une masse d'observations positives. Il leur faut créer des figures vivantes, du possible. Puis ils ont affaire au public, lequel les juge avec son sens commun, qui est aussi le produit d'expériences communes. Toutes les lois de leur art les ramènent forcément aux conditions de la vie.

Ce n'est, donc pas une entreprise vaine que d'ap-

porter à la science de la morale, qui occupe aujourd'hui tant d'écrivains, le riche tribut des analyses du drame. J'y ai été encouragé par une remarque de M. Paul Janel (en un article que j^aurai occasion de citer), qui regrette que, par crainte de la philosophie littéraire, on ait séparé violemment la philosophie de la littérature et négligé les analyses délicates de psychologie que celle-ci peut fournir. Mais je n'ai pas dirigé mon travail selon Tesprit de son' école, et j'ai été instruit par cette observation profonde faite par M. Littré, en son étude sur l'origine de ridée de justice, — que le juste est de la nature du vrai, aussi distinct de Tutile que le vrai Test luimême ; que la jqstice^ au fond, a le même principe que la science ; et que l'assentiment, qui est commandé des deux parts, s'appelle ici démonstration, et là, devoir. J'ai reconnu, à l'usage, la valeur de celle observation. Le présent livre contribuera, je Tespère, à la fortifier, et il aura peut-être la bonne fortune d'apporter quelque profit aux purs philosophes et d'intéresser en même temps les lecteurs plutôt curieux de critique littéraire.

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