CHAPITRE I
LES aOUAGES DE NOTRE ACTIVITÉ MORALE.
Lo i|H>ndfr des passion». — Inatinet de U coBservatlon peraonneUc : classe des sentiments égoïstes. — Instinct de la reproduction': classe des sentiments altruistes. — Amonr, «nitié {Nisiis et Euryale). — Lt pitié, U sympathie; nature mixte de la sympathie. — £xt«nsion de la sympathie humaine avec la croissance des sociétés (la chanson de Roland comp^*ée à Vîlicute). — Classe d«s sentiments r^titement désintéressés, qui sont un produit de la culture : amour de la vérité, de la beauté» de la justice. — Ce qui est inné, ce qui est acquis. — G*est l'idée de justice, entrant dans les ades, qui leur imprinMî Térftahlement le caractère moral.
Avec quelle curiosité nons considérons ces silex et ces os taillés qui reportent si avant l'origine de notre espèce et dont la découverte a fait entrer Thomme préhistorique dans l'histoire! De nombreux débris exhumés du sol sont les témoins de son grossier génie ; sa conscience ne fut gans doute pas moins grossière, et le développement ultérieur ne partit peutêtre que d'un pouvoir logique et de quelques impulsions instinctives. 11 est certain que l'épopée ni le drame primitifs ne peuvent jeter de lumière directe sur ce point obscur, puisqu'ils se sont produits à une époque où la conscience était déjà un
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groupe très riche d'impressions el d'idées ; ils noo» laissent du moins saisir Taction de TexpérieDee sur les rudiments reçus d'un pâss^ténébreut dan» lequel les racines des premières créations dramatiques piongent assez proJEbndémenL
On a reproché au grand Corneille d'avoir faîl parler les Romains à sa guise. Eschyle, Sophocle, Euripide ont fait parler aussi leur propre langue aux person^^ nages qu'ils empruntaient à la légende sortie de l'imagination d'un âge barbare. Il suffit d'opposer les sentiments que leur prête le poète aut actes que la tradition leur attribue, pour sentir le progrès mô* rai qui a été aecompli. Dans les poèmes homériques, la douceur du génie ionien amollit déjà les sattvâges héros mythiques. On n*aperçoit du reste nulle tnten«tien didactique dans oes admirables poèmes. Eupi«ride, au contraire, verse ses grâces et ses préceptes dans le moule de oes Tietlles histoires, que les trd« giques continuaient à traiter parce qu'elles étaient familières au^ public athénien : mais la tendresse de Racine n'est pas plus déplacée dans le rôle d'Oreste ou de Pyrrhus, que la sensibilité d'Euripide dans le rôle d'Hippolyte ou de Ménélas.
D'un autre côté, si nous prenons les mythes en eux-mêmes, il est vrai qu'il faut renoncer à leur trouver un sens, soit historique, soit symbolique, et le mieux est de les aeeepter tels quels^ oomme fait
Grote ^ . La texture de ces mythes n'est-elle pas pourtant une indication précieuse sur l'état moral de Tâge qui les a imaginés ? Toute l'aventure d'Oreste, par exemple, ne garde-t-elle pas la trace de progrès réalisés dans la constitution de la famille? C'est par là que les œuvres des poètes qui ont travaillé sur ce riche fonds se nouent aux lointaines origines.
Les lourdes épopées de Tlnde ne sont pas antérieures à Homère ; elles sont venues après les Védas et elles appartiennent à une civilisation qui comptait dès lors un long passé. Nul art en sa fleur n'est plus voisin que la poésie grecque d'une époque légendaire et relativement primitive. Combien Téclosion fut rapide sur celte terre privilégiée 1 Quels souffles tièdes, passant sur Içs mers, la favorisèrent 1 Que ce soient d'ailleurs les poèmes homériques, les hymnes indiens, les antiques livres de l'Egypte, ou, en sautant les siècles pour écouter les bégaiements des nations occidentales, que ce soient les Eddas, les Sagas, l'épopée française, allemande ou Scandinave, ces chants, ces poèmes portent sur un fond commun de sentiments qui sont entrés en pleine activité et qui accusent déjà un sens d'évolution. J'ai besoin, pour ne pas partir au hasard, de re-
1. Hist, de la Grèce (traduction de Sadous), tome II, chap. II.
connaître ce fond et d'analyser les sentiments qui sont les sources de noire activité morale.
Les passions simples restent les mêmes. Que Ton étudre l'expression des passions dans VIliade ou dans la Chanson de geste, dans Euripide ou dans Racine, dans le roman ancien ou moderne, on trouve qu'elles agissent toujours de la même manière, qu'elles sont notre «nature constante; et c'est pourquoi certaines figures, le plus fortement marquées, ont pu reparaître sur la scène, sans que le poète eût besoin de changer leur vieux nom pour nous y intéresser. Phèdre, et Médée même, ne sont-elles pas de tous les temps? Les dehors changent-ils jamais le dessous? Roland a les passions d'Achille, et il en aurait le caractère, si des sentiments nouveaux ne déterminaient sa .volonté.
Il semble que deux instincts profonds soient les racines de nos passions ou comme les points de centre de ce monde tumultueux^. L'instinct de la conservation personnelle rapporte tout à soi ; mais il devient moins âpre à mesure que les hommes trouvent plus de facilité à satisfaire leurs besoins matériels; il s'adoucit surtout sous l'influence croissante
1. M. Fouillée accepte, avec M. Littré,que les sentiments égoïstes et altruistes ont leur origine dans ces deux besoins de la substance vivante elle-même : se nourrir pour se conserver, se reproduire pour subsister comme espèce. — Rev, des D. M. du 15 sept. 1880.
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des sentiments sympathiques qui dérivent de Tamour ou, tout brutalement, de l'instinct de reproduction, t^dtnouf, en effet, tel que les plus anciens poètes nous le peignent, est une passion travaillée, et il prouve à merveille l'éducation qui a tiré d'un fruit grossier le fruit le plus savoureux. L'amour, sorti de Tinstinct, est un fait moral, parce qu4l contient ridée d un devoir, et it est un fait social, "parce qu'il produit une institution. Il se transformé encore par Tadjotiction de nouveaux sentimeiits et de nouvelles idées, car ce sont des sentiments acquis, entrant en balance avec nos passions, qui en sont les éducateurs. LMnstinct sexuel a sa grâce naturelle; it a aussi sa brutalité, qu'il porte dans Kamour, et toutes nos révoltes ne peuvent rien contre cela. Mais l'impulsion instinctive produit des effets tout nouveaux dans le mariage qui la règle et l'assujettit â d'autres fins. Ce beau passage de Milton doit être toujours cité : « Adam ne se détourna pas, je pense, de sa belle . épouse, ni Eve ne refusa pas lés riles mystérieux de Tamour conjugal, malgré tout ce que disent austè-
remeflt lés hypocrites de la pureté, du paradis
Salut, amour conjugal, mystérieuse loi, véritable source de l'humaine postérité!... Par toi l'ardeur adultère fut chassée des hommes et reléguée parmi le troupeau des bêtes ; par toi, fondées sur la raison loyale, juste et pure, les relations chéries et toutes les
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charités du père, du fils et du frère furent connues pour la première fois... ' » Mais TAdam et l'Eve préhistoriques n'ont pas été cp beau couple du chimérique Eden que le poète regarde dormir sous t un dôme fleuri qui faisait pleuvoir des roses. » La famille ne s^estpas constituée au premier jour, et la filiation, on le sait, est restée longtemps au hasard.
On a rélevé un trait dans les Euménides d'Eschyle, qui révèle au moin^ rimporlance que les Hellènes attachaient à établir la descendance par le père, au lieu que chez d'autres peuples, connus d'Hérodote, elle s'établissait encore par la mère. « C'est le père •qui engendre, dit Apollon défendant Oreste, la mère n'est que le lieu où le germe de la vie est déposé. » Et aussi : « Je suis toute pour la cause du père, » dit Minerve. Les Grecs, quoique cela contredît leur légende d'un âge d'or, se figuraient, au-delà, une période informe que les héros mythiques avaient dér brouillée. ATépoque de la démocratie athénienne, la femme est déchue, peut-être sous l'influence des niœurs orientales, du rang qu'elle gardait dans TO* dy^sée; l'hétsere prend le rôle brillant et l'épouse légitime s'efface. Les Athéniens n'en sentent pas moins rimporlance d'assurer la légitimité des enfants, et Euripide ne se lasse pas de répéter qu'il n'est pas boA qu'un homme ait plusieurs femmes*