Trad. de M. Artaud
LA .\10RALb: DANS LE DRAME. 57
ce stérile railleur des nouveautés démocratiques a pourtant plus de hardiesse que pas un. Mais Tesprit grec est peureux d'appliquer.sa métaphysique ; la loi de rÉtat reste chose sainte;^ et si on la corrige, c'est à la faveur de subtiles fictions légales. Il faut venir aux temps troublés qui suivirent la mort d'Alexandre, pour voir s'accuser, dans Tépicurisrae et le stoïcisme, cette querelle féconde du droit et de la loi, qui a ^ retenti jusqu'à nous.
Alors l'homme se retranche dans le fort inexpugnable de sa conscience. Il dédaigne l'utile et n'estime guère plus les lois que pour la sécurité et les loisirs qu'elles procurent au sage.
Sénèque le Tragique ne se lasse pas de maudire Tàge de fer oti la vjplence fait le droit :
c Pro jure vires esse. > Uipp. v. 544.
Cela revient vingt fois sous sa plume :
€ Jus est in armis, opprimit leges timor. »
Herc. fur. v. 263.
Le stoïcisme théorique dédoublait la morale, si je peux dire ainsi. Il distinguait entre la vertu, qui est l'objet propre de la conscience, et les fins sociales qui sont le motif dé la loi, e^par suite il n'attribuait pas la même source à Tobligation qui vient de la conscience et à celle qui découle de la loi. Il cherchait avant Kant à dégager un « impératif catégorique. »
«Î8 LA MORALE DANS LE DRAMk:
Le bien, dans cette grande doctrine, est ce qui nous sollicite à le poursuivre et qui est conforme â notre nature. Il est vrai que cette conformité ne peut jamais être établie que par un jugement dont la vie fournit les termes, et le stoïcien accorde à roccasion que c'est Tobservalion seule qui nous a appris à connaître ce qui est bon, ce qui est honnête : on n'a rencontré nulle part, dit Sénèque, l'image de la vertu, virtutis speciem. Mais enfin la conscience est pour le stoïcien plutôt intuitive ; et le Jbien pour lui c'est refîorl de la volonté vers la vertu, c'est une barmonie personnelle : a Summum bonum, vita sibi concors '• »
Cette altitude est celle qu'a prise notre Corneille. Ses héros ont la « tension stoîque » ; ce n'est pas la Rome primitive qu'il a comprise, c'est celle de Cornélie et de Caton. Il fait triompher la volonté par la force de la cofiifccieBce ; il se proposa de fonner rhomme inébranlable de Sénèque : « esse aliquem invictum, esse aliquem in quem nibil fortuna possit, e republicâ humani generis est,^ > ; l'homme tel que les traits glissent sur lui sans le blesser : « Ve lut levia tela laxo sinu eludit'. » Mais toute trace est
1. Voir Ravaitfion .Mém&irê «ur le êteieiêmêin iiémoitêa de V Académie des JnscripL ei BsUeS'-lettre», tom • IH. Cf. quelques belles pages de M. £. Uaveit dans V Hellénisme.
% Des injures.