‹ La morale dans le drame: l'épopée et le roman (volume 2)Chapitre 40 sur 49 · Ibid. Deuxième entretien · texte numérisé non relu

Ibid. Deuxième entretien

Hfis)

nière qu'il Tentendait. Cette facile confusion de Tidéal esthétique avec l'idéal moral et religieux prouve seulement que le beau répond, comme dit W.

Wundt*, à ridée d'ordre. Notre sentiment esthétique est satisfait quand le monde nous apparaît un ensemble bien ordonné, où est réalisée l'harmonie que nous sentons en nous-mêmes ou que nous voudrions produire ; et nous confondons facilement Tordre qui est le beau avec l'ordre qui est le bien ou le vrai, quoiqu'il soit toujours distinct de ces deux pour notre intuition.

Le mélodrame a pratiqué cette théorie de Diderot, et il Ta usée. Charles Nodier, qui se chargea d'éditer, en 1841, le théâtre choisi de M. de Pixérécourt, loue cet honnête homme d'avoir répandu dans le peuple des idées de justice et d'humanité, de lui avoir fait son éducation morale dans un temps oùles églises étaient fermées. « Les méchants n'auraient osé se présenter dans un lieu de divertissement où tout les entretenait de remords déchirants et de châtiments inévitables. Un trouble invincible les aurait trahis. » Dans les circonstances où il apparut, le mélodrame était une nécessité. Il fallait dire à ces hommes de sang de l'époque révolutionnaire, à ces proscrits, à ces soldats, que, même ici-

i, Grundzûge der phynoîog. Psychologie , siebenz. cap.

bas, la vertu n'est jamais sans. récompense, le crime sans punition, c Ce n*était pas peu de chose que le mélodrame! c'était la moralité de la Révolution! » Il ne fait pas Tapologie de ce genre comme ouvrage d'art. Et d'ailleurs, décochant un trait au romantisme, « la tragédie et le drame de la nouvelle école ne sont guère autre chose, dit-il, que des mélodrames relevés de la pompe artificielle du lyrisme. » Mais il croit fermement t qu'un mélodrame sagement conçu, qui, au but général des compositions dramatiques, celui d'exciter la crainte et la pitié, joignait avec succès celui d'éclairer la raison, de montrer le crime dans sa laideur et de faire aimer la vertu, était la seule tragédie populaire qui convînt à notre époque. J'ajoute avec conviction qu'après l'enseignement religieux, il n'y en a point qui ait rendu des services plus éminenls à la morale publique et qui soit plus capable de lui en rendre encore '. »

« Vive le mélodrame où Margot a pleuré ! »'

Ce vers d'Alfred de Musset est la meilleure raison. Selon une loi qui gouverne les révolutions litlé-

1. Inlrod. au Théâtre choisi de G. de Pixérécourt^ et article de la Revue de VaHs^ du 5 juillet 1833, tom. XIX. — M. Louis Blanc pensait que TEtat ne saurait renoncer à la direction de la société par le théâtre, sans abdiquer, et il voulait qu'on retirât la direction des théâtres aux spéculateurs, pour la confier à TEtat ! — Uist, de J)ix-Ans, tom. IV, ch. x^

» ^ LA MOaALK DANS LE BRAMC loi

raires aussi bien que toutes les autres, il se fit une réaction égale à l'action, el en général la littérature moderne est plutôt pessimiste, à mesure qu'elle passe de l'inspiration de George Sand à celle de Balzac^ de ridéalisme au réalisme, et surtout de Balzac à ses continuateurs qui se sont nommés « naturalistes. » Je n'attache pas, je l'avoue (je fais ici une digression) ^ grande importance à ces termes. Le drapeau et Tétiquette ne signifient guères, et, à vouloir définir pré- ' cisément une espèce littéraire, on se prend toujours en des toiles d'araignée. Il y a les écrivains de génie et les médiocres, les œuvres fortes et les œuvres faibles. L'essentiel est de voir juste, de faire juste, ne fûi-ce qu'un petit morceau. Un vers dllorace dit très bien cela :

(ïScribendi rectèsapere est et principium et fons. »

(M Pisonesy 309).

Secondairement une école, un auteur se distinguent par le point de vue sous, lequel ils regardent les choses, et aussi par le rendu, parle style. Les œuvres d'art sont des morceaux de la vaste analyse de notre nature morale ; pour exécuter une telle analyse, il est besoin de varier sans cesse le point de vue et de renouveler, par conséquent, les formes de l'art. Mais quel critique se chargera de trouver une formule pour la littérature dans tous les temps ?

Disputera-t-on entre Daphnis et Cliloé et le Banquet de Trimaldon, entre Roland furieux et don Quichotte, entre le Tass^ et le Camoëns, entre la Princesse de Clèves et Manon Lescaut, entre Candide et Werther^ entre Waller Scott et Dickens, entre le Vicaire de Wakefield et Madame Bovary ? A quoi bon chicaner les naturalistes et les classiques ? Il y a plusieurs manières de faire réel, de faire vivant. ' Pour un personnage d*art, durer dans la mémoire des hommes, c'est aussi vivre. Et tel, qu'on dit masque ou mannequin, existe pourtant de cette sort« : c'est qu'il est partie d'un ensemble moral qui a une réalité ; c'est que, dans Tétude du monde si divers, le poète est bien maître de procéder par l'analyse d'un individu, ou par celle d'un fait d'ensemble, ou par la création d'une hypothèse, d'une fantaisie! Ce livre que j'écris s'appuie d'exemples empruntés à des œuvres qui appartiennent à des littératures très différentes, et. ces œuvres ont donc une valeur réelle, puisqu'elles contribuent é. éclairer, chacune par quelque côté, la nature morale de l'homme !

Si le drame bourgeois, au xviii® siècle, péchait à l'ordinaire par excès d'indulgence, M. Dumas ûls Ta amené à une sévérité extrême. Il sacrifie, remarque M. Emile Montégul* , son duc de Septmons, de 1'^-

Page 1