Rev, des Deux-Mondes du !•' avril
trangère, avec une férocilo qui est sans exemple au théâtre. Sa morale porte souvent à faux, « parce qu'elle est à peu près toujours sans proportion. » Ici d'autant plus que la duchesse de Septmons ne mérite guères d'être vengée. Si sa morale est tant implacable, dit M. Montégut^ c'est qu'il Ta apprise à l'étude du mal, « et qu'il flagelle le diable avec l'esprit du diable même. » Car l'enfer enseigne aussi une morale, mais draconienne, « au contraire de la morale directement émanée de l'étude du bien, qui seule sait mesurer avec exactitude aux brebis égarées ou même perdues la toison ou le vent. » M. Dumas a les colères jaunes et durables du bilieux. M. Emile Augier, lui, a l'emportement du sanguin, qui tomb^ vile; il se garde de tuer Tindigne mari de Madame Caverlet^ il le paye et le renvoie.
C'est l'occasion, à propos de MM. Dumas et Augier, de montrer un cas où le théâtre a agi sur l'opinion avec beaucoup de suite et a produit un jugement qui tendait à modifier une^ institution. Les comiques latins criblèrent de traits l'épouse dotale et mirent en honneur le mariage d'inclination. A l'ordinaire, le jeune premier de la comédie aime une courtisane et en est aimé ; cette courtisane se trouve souvent être une fille de naissance libre, ou, comme la Philéiïie de VAsinam^ c'est une honnête fille qui a été vendue par sa mère et qui se réhabilite par la pureté de son
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aflfection. « Mais, ma mère, le berger qpi paît les brebis d'aulrui en a au moins une à lui, dont il fait son plaisir et sa consolation. Laissez-moi aimer mon Argyrippe tout seul, pour mon bonheur et pour me satisfaire. » On sait que le mariage romain primitif substituait purement le mari aux droits du père, et que la femme devenait en droit la^ fille de son mari. Le droit romain moyen, par un compromis curieux, laissa la femme sous la tutelle dç ceux que ses parents avaient constitués ses tuteurs, et elle devint libre de fait, parce que cette tutelle était très lâche, et que, d'autre part, le nouveau^'mode ne conférait au mari aucune autorité sérieuse. La dot, quoiqu'elle séparât les intérêts, était un principe fécond, après tout, puisque la femme était appelée à posséder. C'est cette forme du mariage, en vigueur à l'époque de la grandeur romaine, que les comiques critiquèrent pourtant, à la fois parce qu'elle faisait à certains maris, époux d'une femme riche, une situation humiliante, ridicule, et parce que les vieilles lois, toujours exclusives, ne reconnaissaient pas, par exemple, le lien qui unissait un homme liBre à une fille esclave.
Le droit canonique, très-sévère à l'égard des femmes, ne retint que les formes barbares du droit romain et refusa à la femme mariée la liberté personnelle que lui accordait ce droit. Du moins, elle ne
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subit plus d'autre tutelle que celle de son mari, et le mariagô fut possible, ainsi que les comiques l'avaient voulu, entre des personnes de toute condition.
a Est illa illum contra, qui est amor cuUu optimus. »
{Miles (jloriosus, — V. iOl).
Nos unions sont ces meilleures et le résultat d'un libre choix; et l'idée de contrat libre tend tellement à prévaloir dans l'institution moderne, que notre théâtre a entrepris une campagne brillante pour introduire le divorce dans notre code, qui le refuse encore.
Primitivement, le divorce n'existait que contre la femme; dans les derniers temps de Rome, écrit le poète Martial, il devint Tadultère^ légal. Aussi la loi chrétienne qui l'interdisait était-elle un progrès, au point de vue delà sainteté de la famille, et en ce sens que rinlérêt de la personne était préféré à celui de la race, le mari ne pouvant plus répudier réponse qui ne lui donnait pas de postérité (dans la loi russe, la stérilité de la femme est encore une cause de divorce au même titre que l'impuissance du mari). Mais le même mouvement d'évolution qui avait brisé la famille antique, soumise à l'aïeul, pour y affranchir le couple, tend à libérer les individus du couple, sous dés réserves nécessaires toutefois à la force de l'institution et aux intérêts des enfants.
Nos auleurs dramatiques, loin de méconnaître l'imporlance sociale du mariage, prétendent au contraire le fortifier en assurant le respect mutuel des personnes; mais il leur est arrivé de dépasser le but. Madame Caverlet n'est pas t sainte » et M. Âugier a forcé la note ; celte femme, malgnj ses qualités, n'est pas de bon exemple; elle a choisi le plaisir, quand d'autres mères se sacrifient au devoir; elle a oublié qu'elle ferait, à un moment de leur vie, rougir ses enfants. La garantie de tout contrat, c'est rbonnéleté; les poètes ont cultivé cette belle plante; par malheur, ils ont aussi fait pousser l'ortie.
On se laissait aller à loptimisme, disais-je pins haut; le roman naturaliste, avec MM. Edmond et Jules de Concourt, Gustave Flaubert, Emile ZoUi, Alphonse Daudet même, est plutôt pessimiste. Cela tient à leurs sujets d'étude. Ils peignent de préférence les fatalités physiologiques, apportant leur âme de poète dans une enquête médicale; Ils montrent le vice détruisant pièce à pièce l'individu, émiettant l'être moral dans la boue. Ces vices d'une Germinie Lacer teitx, d'une /ille Elisa, d'une Gervaise de V Assommoir , sont à peine responsables; c'est pourquoi le romancier assiste au châtiment de la nature plutôt qu'il ne lexécute. La Marion Delorme de Hugo expie ses triomphes de courtisane par le désespoir d'être indigne du chaste amour de
Didier. Sa Lnciècc Boigiu ressent l'horreur de ses crimes sous les mépris de son fils. Le poêle est toujours préoccupé de son rôle de justicier ; à l'instar du mélodrame, il attribue à ses coupables, avec la conscience de leurs souillures, le repentir purifiant. Cette justice, devant laquelle Tagent moral demeure toujours pleinement responsable, ne tient qu'un faible compte des faits d'hérédité, de tempérament, d'éducation, de milieu. Le roman naturaliste, au contraire, pèse ces faits et suit patiemment le jeu nécessaire des lois naturelles. Le mélodrame se débarrassait volontiers des méchants en les livrant aux tribunaux; en général, le drame et le roman nouveaux préfèrent dérouler les conséquences fatales du crime et du vice : c'est plus dramatique, et c'est en même temps d'un plus grand exemple, car la loi humaine peut être trompée ou éludée, mais non le fait.
Cela dit, je ne reproche pas à M. Zola, pour le citer, son apparente indifférence à l'égard du bien et du mal, mais, peignant le mal, d'oubherde faire la part du bien. Si les sociétés subsistent et progressent, c'est par une action, si faible soit-elle, de l'intelligence et de la bonté; cette action, il convient de la réserver. Balzac, que nos nouveaux venus proclament leur mattre, ne laissait jamais le bien tout à fait stérile. Une œuvre vraiment belle, en
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somme, est une œuvre saine. Si la morale est sortie de rexpériencOi il s'ensuit que Texpérience la démontre, que le caractère moral des effets est un des aspects de la vie humaine ; et celui qui ne le voit pas n'est pas assez profond observateur. C*C8t seule- < ment affaire de tact et de mesure d'accuser plus ou moins le trait.
J appellerai maiiUenant l'attention sur les résultats de travaux importants qui ont pour sujet le criminel, YUomo delinquenle^.
Le médecin criminaliste tient compte des déterminations natives et occasionnelles et il conclut qu'il y a des degrés dans la responsabilité. La loi garde nécessairement une attitude moyenne ; 'elle considère l'agent comme responsable et lui inflige une peine punissante. D'ailleurs la société ne se donne pas la mission de venger la morale absolue, et elle songe plutôt à se défendre. La répression qu'elle exerce est légitime, parce qu'elle est nécessaire; elle a le droit de punir, ayant celui d'exister. Elle ne peut pas se laisser piller^ sous le prétexte que le criminel, comme le sauvage canaque, n'est pas libre, en raison de la structure cérébrale à laquelle sa complexion physique et morale est liée, de concevoir le juste et
1. C'est le titre d'un savant ouvrage de M. Cesare Lombroso, dont M. Espinas a rendu compte dans la Revue philosophique de .février 1879.
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rinjuste à noire façon. Mais c'est la besogne de la littérature d'étudier les cas moraux individuels, de faire des psychologies pathologiques, et le roman moderne s'en est chargé. Si le romancier est justicier, ce n'est pas à la manière étroite du juge ni pour les motifs précis de la loi : il n'a pas tant affaire de châtier que d'éludier ces déterminations individuelles en leurs causes prochaines et en leurs effets douloureux. Au bout du chemin, surgit devant la philosophie morale, qui juge la justice de la loi et celle du drame^ la question profonde de la liberté huoiaine et de la responsabilité.
Je laisse ces discussions incidentes pour Taborder tout de suite.