‹ La morale dans le drame, l'épopée et le romanChapitre 10 sur 52 · LA MORALE DANS LE DR.\ME · texte numérisé non relu

LA MORALE DANS LE DR.\ME

Ces barons ne distinguent pas, d'ailleurs, le droit de la foi.

Païen uni tort et chrestien unt dreit. — 1015.

Et le droit qu'ils entendent se confond avec son moyen utile, qui est rétablissement de la chrétienté temporelle.

Le procès de Ganelon met cela en pleine lumière. La tenure de ce procès, remarque Léon Gautier, est toute germanique. L'épreuve judiciaire précède la condamnation. Thierry, frère du duc GeofTroy d'Anjou, se porte garant de l'accusation et la soutient les armes à la main contre Pinabel, qui s'est présenté pour le champion de son parent Ganelon. Le vrai point du débat est de décider s'il y a eu vengeance ou trahison. Ganelon prétend que Roland l'a offensé, lui a fait tort, et qu'il en a tiré vengeance légitime :

Vengié m'en sui, mais n'i ad Iraïsum, — 3778.

Thierry proteste que Ganelon a trahi. La vengeance serait excusée; mais la trahison constitue le crime. Dans ce débat, qui est privé et personnel, intervient l'idée d'offense publique : la trahison de Ganelon a causé la mort des douze pairs et compromis l'intérêt commun, la cause nationale.

Le combat judiciaire, c'est la querelle privée, réglée par un cérémonial qui est la figure d'un Etat légal. Les tragiques grecs ont écrit à une époque où cet état légal était depuis longtemps sorti de l'expérience. Ils n'en renaissent pas moins l'importance du progrès accompli. Euripide, le poète aux subtiles harangues, prête àJason se justifiant auprès de Médée cet argument, peu efficace contre la jalousie de l'amour trompé : « D'abord tu

habites la Grèce au lieu d'un pays barbare; tu as appris à connaître la justice et à préférer l'action des lois à Tenploi arbitraire de la force. »

Dans les Euménides d'Eschyle, l'Aréopage et Minerve soustraient Oreste au châtiment. Oreste a obéi à la loi du foyer antique, qui armait le fils contre la mère coupable. La loi nouvelle est désormais fondée. On ne se fera plus justice soi-même , on ne frappera plus, comme Tordonnak la religion domestique ou l'intérêt de la victime. « Que jamais, pour venger le meurtre, un meurtrier ne se dresse en courroux dans Athènes ! que l'intérêt de l'Etat l'emporte dans les cœurs !... la cause de la justice triomphe. • On aperçoit ici le passage du droit domestique au droit civil, et de la vengeance privée à la peine prononcée par un tribunal d'États Ce tribunal punira les actes que la loi atteint, mais la conscience sera à chacun son juge intérieur, à la fois plus délicat et plus sévère.

Les philosophes grecs virent parfaitement que la loi est une moyenne, qu'elle ne saisit que les cas ordinaires et ne peut employer que des formules générales, dont l'application aux cas particuliers n'est pas exacte. Ils comprirent que le juste légal [zo vo(jii{jlov oixaiov) est plus borné que Thonnête [zh ïrj.ti-AU). La tache de l'honnête, dit Aristote -, est de redresser la loi, quand elle se

' Le droit criminel athénien conserva la trace de la tradition primitive. Deux tribunaux connaissaient du crime de meurtre: l'Aréopage et les Ephèles. L'Aréopage connaissait du meurtre prémédité et prononçait la mort ; les Ephètes (conseil de chefs de Tamille), du meurtre non prémédité, ainsi que du meurtre couvert par une excuse de la loi. La fonction de ceux-ci était, avant tout, de réconcilier les parties et d'amener les parents de la victime à recevoir le prix du sang; s'ils prononçaient l'exil, c'était dans le but de soustraire le com^iiiM'Ij a \a vengeance privée. Ainsi la loi athénienne désarmait la vengeance pihee, .*sûit en l'amenant à recevoir le prix du sang, soit en se substituant à dl au uoui d'un principe supérieur. — Dareste. Esquisse du droit criminel athénintiM in Journal des Savants, cet. 1878.

'Ethic. Nie, liv, V, cb. x. — Platon, Le Politique,

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trompe. P!.it«>Q et Anst.-te font donc le départ de la p^nalit*^ *-t d-* I\ •^ "^^'i^C'^e. «i-^ î» hA el de l'opiDion ; mais, comme il a tvà;.>ars rvpu^aé à l'esprit grec de séparer le drât de la h>u il< ont incliné malgré cela à faire dépendre la morale de la législation. La tragédie ne s'attarde pas dans cette contratliction ; elle donne toujours an devoir un sens prêtais. Le mot de justice, dans la langue des anciens poètes, n est pas un mot abstrait : il reouvre Tensemble des obligations qui importent à Findividn. à la famille et à la cité.

La vertu demeure, pourrait-on dire, la haute leçon du drame. Elle n'v est du moins jamais sans emploi. C*était une comparaison familière aux stoïciens, qu'un archer ne se propose pas tant d'atteindre au but où il vise que d'apprendre à bien viser et de devenir un bon archer. Le théâtre de cabinet inscrit sous le nom de Sénèque le Tragique semble être cette comparaison mise en exemple ; l'action véritable s'y passe en un échange de maximes, c Celui que tu vois malheureux, tu sais qu'il est homme, » dit un interlocuteur de V Hercule furieicx, « Celui que tu vois fort, réplique l'autre, ne dis pas qu'il est malheureux *. »

Que servirait pourtant de devenir bon archer, pour tendre son arc contre le vent ? Mais la vertu étant ainsi posée pour elle-même, on reconnaît que la philosophie a cette fois creusé à fond la distinction entre le juste et l'utile, entre le droit et la loi. Le stoïcisme résigné, qui convient dans la Rome de Néron, prendra un jour les armes, sera militant ; Marc-Aurèle dirigera la flèche vers un but, et la doctrine inspirera l'action.

• — Qucmciinqiio miscrum vidcris, homincm scias. — Uucmcunquc forlctn -vidcris, miserum neges.

La qualité la plus estimée des sauvages, c'est la force ; dans leurs croyances, le privilège d'une vie future est d'ordinaire accordé aux hommes de courage, tandis que les lâches périssent sans retour*. A leurs yeux, les lâches sont les méchants, et les braves sont les bons : le courage est la première vertu pour l'existence de la peuplade. L'homme cultivé sait aussi le prix de la force. Il nous plaît de lire que Duguesclin tuait des loups, quand il ne donnait pas la chasse aux Anglais. Nous faisons toujours quelque alliance entre les qualités corporelles et les qualités morales, et nous prenons plaisir à les voir s'essayer.

Les jeux sanglants du cirque procuraient aux spectateurs l'émotion du danger et une sorte de jouissance musculaire. De même l'exercice de la vertu nous intéresse, rien que pour le spectacle. Nous aimons, au théâtre, une certaine gymnastique morale, et cette dépense furieuse de vertu, que provoque, par exemple, le point d'honneur dans les drames espagnols.

Dans un drame de Lope de Vega*, emprunté à une romance héroïque, se trouve une situation extraordinaire. Le comte Henri, accusé d'avoir joui de l'infante, reçoit du roi Tordre de l'épouser, et, comme il est marié, de tuer d'abord sa femme. La comtesse accepte sans tremblement cet affreux arrêt ; que dis-je ? elle s'en réjouit même : « Jésus I... c'est là ce grand secret, ce fatal mystère ? Je croyais que c'était la mort d'Henri

• J.-A. Farrep. Some Savage Myths and Beliefs^ in the Gentleman' s Maga^ zine, ann. 1877, vol. 240.

» La Fuerza latimosa {Amour et honneur, dans la traduction de Eugène Barct), Lope épargne au comte le meurtre.et sauve la comtesse. Dans la romance, le comte Alarcos est le coupable, et l'horrible tragédie s'achève. — Dans un drame moderne, de Tamayo y Baus et Guerra y Orbe, la Rica Hembra, nne dame renonce au page qu'elle aime et épouse Pamiràl de Castille, à qui, ne le connaissant pas, elle a jeté le nom de bâtard, et qui Ta souffletée, « afin qu'on ne puisse pas dire qu'un autre que son mari a osé mettre la main sur sa figure ».

qu'ordonnait le roi... Je ne pleure point de douleur, c'est la joie qui fait couler mes larmes, c'est de voir le comte, mon seigneur, élevé à un si haut rang... — 2^ journée, scène v. » C'est àla fois la situation d'Alceste, qui meurt pour son époux, et d'Iphigénie, qui est dévouée au couteau par une superstition barbare. Mais l'AIceste d'Euripide a un moment de faiblesse, elle s'effraye de Pluton fixant sur elle ses yeux bleuâtres ; elle fait enfin jurer à Admète qu'en échange du sacrifice qu'elle lui fait de la vie, le plus précieux des biens, il ne donnera jamais une marâtre à ses enfants. Iphigénie regrette la lumière du soleil, maudit la fatale Hélène et se plaint des dieux ; son courage ne s'élève qu'à la pensée de la gloire des Grecs et de la ruine d'Ilion, qui dépendent de son holocauste. Je ne veux pas comparer de trop près ces héroïnes, ni disputer si le sentiment chevaleresque est sublime ou contre nature. Je remarque seulement comme la vertu antique est pratique et s'emploie de préférence au service d'une cause.

Non pas que l'héroïsme du théâtre espagnol soit un stérile exercice. Les poètes ont senti, au contraire, en cet héroïsme un élément de puissance, une énergie disponible; à l'occasion, ils la tournent contre le Maure. Cet honneur si jaloux fait noble lignée et sait se dépenser pour son roi.

Le théâtre de Corneille est de la même école militante . Corneille dédaigne les fins, et exerce la vertu ; la gymnastique de l'âme est son spectacle. Son héros ^e plait à la lutte ; il s'y prépare, se frotte d'huile comme les athlètes. Voyez Pauline ; elle se trouble d'abord à la pensée de revoir Sévère :

Moi! moi ! que je revoie un si puissant vainqueur !

Elle se dit femme, et faible. Au fond du cœur, elle préfère Sévère à Polyeucte. Mais sa vertu est assurée :

Elle vaincra sans doute.

Ce n'est pas le succès que mon àme redoute.

Je crains le dur combat et ces troubles puissants Que fait déjà chez moi la révolte des sens.

Mais, puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime. Souffrez que je me puisse armer contre moi-même.

(Acle I, scène iv.)

Pauline est l'épouse accomplie. Elle vient à peine d*épouser Polyeucte, par condescendance pour son père, et elle n'est donc pas encore mère. Il n'est pas besoin que son devoir d'épouse soit fortifié par le devoir maternel ; ni les suggestions du politiijue Félix, ni l'apparent mépris de Polyeucte ne l'en pourront détourner. Euripide n'eût pas manqué de louer la fidélité conjugale pour la bonté de l'institution et pour l'intérêt des enfants ; il eût remonté aux faits qui sont le fondement du devoir. Corneille est d'une autre philosophie; sa Pauline est vertueuse pour la cause de la vertu.

Dans la tragédie d'Horace, la plus passionnée de son théâtre, le poète dirige nécessairement l'action vers son but historique, qui est le triomphe de la cité de Romulus ; mais ce qui lui plaît davantage, n'écrivant plus avec l'esprit romain de Tite-Live, c'est la lutte stoïque ; dans cette aventure, il trouve matière à discipliner les âmes. Horace reprend en ces termes Guriacc, que trouble le violent amour de Camille :

Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière Offre à notre constance une illustre matière ; Il épuise sa force à former un malheur Pour mieux se mesurer avec notre valeur;

Arréat. — La Morale.

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