ANTIGONE
Moi, je suis faite pour m'associer à l'amour et non pas à la haine.
Ces belles paroles annoncent chez Sophocle un sentiment moral supérieur. Les tragiques, vivant à une époque où les prescriptions anciennes n'exerçaient plus le même empire sur les esprits, les présentent comme le motif nécessaire de l'action qu'ils mettent en scène ; mais toute leur œuvre a pris de leur philosophie morale un accent nouveau.
Ja religion de l'Etat est affaiblie ; au lieu que, dans les Sept d'Eschyle, c'est un « conseil » qui interdit le tombeau à Polxnice, ici c'est Greon, qui représente plutôt l'arbitraire du pouvoir. — L'Hégelianisme dans la critique savante en A Llemagne , in Revue des Deux Mondes^ l*^*" janvier 1 877 .
Dans les Suppliantes d'Euripide, la sainteté de la sépulture emporte des effets politiques. La même religion qui oblige les membres d'une famille consacre les liens de la cite'. Les veuves et les mères des sept chefs viennent supplier Thésée d'arracher leurs cadavres aux Thébains, afin qu'elles puissent les inhumer dans la terre d'Argos. « Je ne ressens aucune frayeur, mon fils, dit Ethra à Thésée, à te conseiller de faire sentir la force de ton bras à ces hommes violents qui prétendent priver les morts de la sépulture et des honneurs funèbres, et de réprimer les impies qui foulent aux pieds les lois de toute la Grèce : car ce qui fait toujours le salut des Etats, c'est le respect constant des lois. » Thésée accède enfin à la prière de ces suppliantes, il va réclamer les corps à Créon, et il leur rend les devoirs suprêmes.
Ce même Créon, dans Œdipe à Colone, essaye de ramener le vieillard à Thèbes ; il voudrait que cette ville possédât sa dépouille. Œdipe réclame la protection de Thésée ; il le conduit dans le bois consacré aux redoutables Euménides, où sa destinée est de mourir, pour lui faire connaître la place de son tombeau, qui servira d'éternel rempart à Athènes contre ses ennemis thébains. Dans la tragédie précédente, Euripide, à l'exemple de Sophocle, engageait les enfants d'Argos à une reconnaissance éternelle envers Athènes, à cause de la générosité de son roi ; Minerve y intervient ellemême pour exiger le serment « que jamais les Argiens ne porteront la guerre dans ce pays et que, si d'autres peuples l'attaquent, ils les repousseront par la force des armes. »
Ainsi les poètes athéniens faisaient servir ces antiques histoires à l'intérêt particulier de leur ville, et lui cherchaient des alliés.
Le devoir de continuer la famille était imposé par les lois des Hindous, comme par celles des Grecs et des Latins. Je trouve, dans le Mahabharata^ un épisode singulier. Un brahme, plongé dans la pénitence, voit en songe ses aïeux suspendus dans une caverne, les pieds en haut et la tète en bas ; ils se plaignent à lui que leur postérité va s'éteindre. Leur unique descendant s'occupe d'austérités et néglige de se choisir une épouse pour engendrer des fils : « Aussi nous voici, comme des malfaiteurs, sans protection de celui qui doit nous protéger, suspendus ici dans une caverne par l'extinction de notre postérité. » L'ascète leur donne sa promesse de se marier. Un personnage merveilleux lui présente sa fille, et il l'épouse suivant les rites enseignés par lesVédas*.
« Gomment se fait-il, demande dans le Raghou- Vança ^ le roi Dilîpa à un saint anachorète, qu'enveloppé ainsi par la pensée d'un gourou, fils de Brahma, mes joies ne soient pas enchaînées l'une à l'autre sans que des chagrins ne les séparent? Cependant, malgré tous les diamants qu'elle produit, la terre avec ses lies ne me donne aucun plaisir, faute de voir un fils semblable à moi, né de celle-ci, ta fille. Sans doute, voyant qu'après moi ils doivent manquer de mets funèbres, mes ancêtres n'en mangent plus au gré de leurs désirs et ne s'attachent, dans la cérémonie du çràddha, qu'à se ménager des provisions pour l'avenir ! Dans cette pensée qu'après moi il sera difficile pour eux d'élancher leur soif dans cette eau que j'ofTre maintenant à leurs mânes, mes aïeux, sans doute, ne la boivent plus qu'attiédie par leurs soupirs î »
• Le Mahabharata (trad. H. Fauche), VAstika, tome I.
» Le Baff hou- Vança, chant P^ in Œuvres choisies de Kàlidasa, trad. par H. Fauche. Paris, Lacroix, cjc, i8C5.
M<^me devoir chez le peuple juif. L'intérêt du charmant conle (le Ruth est dans le pieux souci aucjuel obéit la jeune femme.
Noémi, veuve d'Elimélech, a perdu ses deux fils, mariés à des femmes moabites. Ses brus ne lui ayant pas donné de postérité, Noémi se décide à quitter le pays de Moab pour retourner en Israël, où est le bien d'Elimélech. Lajeune Ruth, Tune de ses belles-filles, s'attache à elle et refuse de l'abandonner. « Ne me presse point de te quitter, lui dit-elle, et de m'eloigner de toi. Car où tu iras, j'irai ; où tu t'arrêteras, je m'arrêterai ; ton peuple sera mon peuple ; tes dieux seront mes dieux ; où tu mourras, je mourrai et serai ensevelie. N'importe ce que me fera Yavéh, n'importe ce qu'il ajoutera, la mort seule me séparera de toi. »
Les deux femmes partent donc. Ruth s'emploie pour gagner la subsistance, et vient à glaner sur les terres de Booz. Noémi se rappelle que ce Booz est leur parent ; elle conseille à sa bru de s'aller ofl'rir à lui, la nuit venue, après s'être parée et parfumée. Il s'agit, pour Noémi, d'avoir une famille, de garder à la race d'EHmélech sa place au soleil ; elle entrevoit une chance de réaliser son désir, elle la risque. Toute l'histoire porte sur ce fait, que Booz, parent du défunt, est de ceux que la coutume autorise à faire revivre la famille, menacée d'extinction par la mort de ses membres mâles, en s'unissant à la veuve de l'un d'eux. L'enfant né dans le mariage aura pour père légal, non le nouveau mari, mais le défunt.
Le riche et bienveillant Booz accueille la prière de Ruth; il usera de son « droit de rachat », et en supportera les charges. Il existe bien un parent plus proche ; mais celui-ci refuse d'acheter la terre d'Elimélech et
renonce publiquement à son privilège, dont il déclarait d'abord vouloir profiter, dès qu'il apprend de la bouche du quinquagénaire, qui y met de la malice, la venue de la jeune veuve : il lui faudrait l'épouser, et donner des enfants au mort, s'il' achetait son bien. Ruth ne se montre pas moins dévouée que Booz est généreux ; cet homme sage ne voit dans la démarche hardie de la jeune femme qu'une dernière preuve de pitié filiale. Elle ne s'occupe encore, en se mariant, que de l'intérêt de sa belle-mère, et le peuple répète, en effet, quand elle a engendré de Booz : « Un fils est né à Noémi ! »
La date récente de ce livre *, où l'on reconnaît la main d'un écrivain délicat et les mœurs d'une société très régulière, en fortifie pour nous l'enseignement, loin de l'affaiblir. Il nous introduit chez des peuples dont la souche n'est pas la nôtre, et qui n'ont pas eu les mêmes destinées. L'intérêt de la famille, chez eux comme dans les cités grecques ou latines, se rapporte en somme à l'intérêt de la race; les sentiments sympathiques s'emploient ici à la grande fin de la conservation. C'est la race qui doit triompher; on l'exalte en des chants pieux ou guerriers, sous les portiques des temples, * sur la scène des théâtres. L'homme, qui est périssable, veut au moins faire durer les sociétés où il a mis le plus pur de son sang et de son âme.
La passion de la victoire vivifie l'œuvre entière des Grecs. Sans doute les poètes athéniens ont en vue la domination particulière de la ville de Minerve. Mais riUade a été le prologue héroïque de la longue guerre
' Le livre de Ruth ne paraît pas antérieur au iv® siècle avant notre ère. Voy. une conférence de Maurice Verncs, in Bulletin du Cei'cle Saint-Simon [Société historique)^ 30 a\ril i«86.
LES FINS DU DrrS'OIR 2i
des Hellènes contre les Asiatiques, et rémotion des guerres médiques est restée vibrante dans les Perses d'Eschyle. Si toutes les nations sont entre elles rivales et ennemies, le caractère qui e'tablit la grande nationalité n'est cependant pas le même. Le Grec repoussait dans les Perses le Barbare. Les Romanceros espagnols chantent le triomphe de la Croix sur le Croissant. Jeanne d'Arc maudit, dans l'Anglais, l'envahisseur, sans détester le chrétien. Le soldat moderne défend sa patrie comme l'homme défend sa dignité et sa liberté personnelles, et la lutte sauvage pour l'existence, qui faisait le fond de la haine de race et de la haine religieuse, est tempérée enfin par des sentiments d'un ordre plus élevé. Je reviens à la Chanson de Roland. Léon Gautier est trompé par son zèle, quand il assigne le Paradis pour but aux héros de la Chanson. Certes, la fin qu'ils poursuivent est au contraire toute politique ; leur but est de faire triompher l'empire de Charlemagne. Si la religion seconde leurs efforts par ses promesses, l'intérêt chrétit n est d'abord ici-bas ; ces rudes barons, on le sent de reste, sont vivants, et ils combattent pour les biens terrestres. La lutte décrite par le vieux poète est bien engagée entre l'islamisme et le christianisme, entre Mahomet et Apollon, d'une part, et le Christ de l'autre ; mais il nomme avec amour la « dulce France » ; il rêve d'appuyer sur elle la chrétienté, comme les poètes espagnols rêveront plus tard de restaurer la foi catholique par l'épée d'Aragon et de Castille.
Chrestientet aidiez à sustenir, — 1129,
dit l'archevêque Turpin à ses braves ; et, après les avoir confessés, il ajoute plaisamment :
Pour votre pénitence, vous frapperez les Païens.