‹ La morale dans le drame, l'épopée et le romanChapitre 13 sur 52 · L\ MORALE DANS LE DRAME · texte numérisé non relu

L\ MORALE DANS LE DRAME

honorer les hommes, si tristement mutilés?... Vous avez ravalé l'homme à n'être plus que votre clavier; qui peut partager avec vous la jouissance de l'harmonie?.... — Acte III, Scène x. >

Mais ridée qui anime ce beau langage est le fruit d'un long travail de l'esprit humain. Cette manière de comprendre la société est dérivée et savante. Que de pensées sont entrées dans le cerveau d'un Posa, tout ému de sympathie humaine et de la vision d'un idéal !

Cet enthousiaste pratique et ferme étonne Philippe , qui se confie à lui et lui donne plein pouvoir. Une telle situation est grosse de périls. Le marquis ne peut tout dire à Carlos ; celui-ci en vient à douter de son ami et commet une imprudence qui va les perdre. Posa le surprend au moment où il déclare son amour pour la reine à une dame de la cour qui la trahit ; pour arrêter ce fatal aveu sur les lèvres de l'infant, il le fait saisir et mener en prison ; mais c'est afin de sauver le prince, qu'il destine à être l'ouvrier de son œuvre, car il n'a pas la folie de rien attendre de Philippe. Il se livre luimême ; il feint d'avoir aimé la reine et passe pour le vrai coupable ; il espère que Carlos, dont il a concerté la fuite, aura le temps de passer en Flandre ; par malheur, une lettre qu'il expédiait à Bruxelles est interceptée, et le roi fait fusiller le marquis dans la prison où il est allé entretenir Carlos une dernière fois.

Kuno Fischer a dit justement * que ce Posa était un « impératif catégorique sous le manteau de chevalier de Malte > . Du moins il vit, il n'est pas une pure abstracliuiu Kant avait voulu établir un contraste rigoureux entre l'hoinine naturel de Rousseau et l'homme moral tel

* SchilUr tiL Philosoph. Frankfurt, 1858.

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qu'il rimaginait; il rejetait tout compromis entre la raison et la sensualité, entre ce que l'esprit poursuit et ce que la nature désire. La vertu, selon le trop sévère philosophe, exige le sacrifice de l'inclination ; elle ne consiste même qu'en ce sacrifice. 11 faut accomplir le devoir pour le devoir ; la loi dit : Tu dois, tu dois sans condition ! La vertu sublime est celle qui s'élève au-dessus des passions et des désirs, assez haut pour les maîtriser absolument ; seule, dans le domaine de l'art, cette sublime vertu fait le héros véritable. Le marquis de Posa est bien ce héros ; mais il se sacrifie au rêve qu'il a caressé. Schiller disait plus tard, par la bouche des grâces, à l'austère devoir du philosophe ; je consens à t'obéir, permets seulement que je t'aime ! Et Kant ne le permettait pas. Posa, lui, a la passion et l'enthousiasme de son but ; il aime Carlos qui en sera l'instrument. 11 ne concevrait pas ce haut dessein, il ne s'y dévouerait pas sans réserve, s'il n'était cet être passionné et sympathique. Le poète a réconcilié dans cette âme les mobiles que le philosophe disait ennemis *.

Posa veut donc < quelque chose ». 11 a un idéal lointain, le bonheur de l'humanité. Mais il en veut d'abord les moyens, la liberté de penser, la paix des consciences, la tolérance du pouvoir. Il s'est instruit par l'expérience de la vie ; il a réfléchi sur le mouvement de la Réforme, sur la révolte des sujets flamands ; il comprend les intérêts de son pays ; sa vision n'est pas sans des données réelles et positives.

*Renouvier, sur ce point, a aussi corrigé Kant. Il estime que la loi du devoir pour le devoir est un paradoxe ; qu'elle a sans doute le mérite d»' n'implii^nup point des fins déterminées à atteindre, et qu'elle fournit un critèru irappLteatiou ; mais que la morale ne peut exiger que les fins voulues pour cllrE-ruèm^'A , t.t d'abord le bonheur, soient exclues des motifs d'agir, etc. — La pratique ïiippqsc ^'intégration des fonctions qu'on a divisées. Il n'est pas possîblt? Jiie coMi^evmir l'idée de justice, à moins d'y faire intervenir le principe passionnel lif l\\ Lil rivi:illance ou de la sympathie. —Science de la morale, livre H, l'* set^tiosir i'i^^ -^J, iu^

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Schiller, du reste, a bien senti le danger de régler sa conduite sur un idt-al de perfection imaginaire, c C'est par des lois pratiques, écrit-il dans sa onzième lettre sur don Carlos, et non par des conceptions artificielles de la raison spéculative, que l'homme doit être dirigé dans sa conduite morale *. Il s'avise qu'il a trop donné peut-être à la chimère. Mais il incline toujours à se retrancher dans un sentiment de liberté, de dignité personnelle. Il restait, avec Kant, sous l'influence de Rousseau. 11 concevait, dans les Brigands, un héros « armé contre la société corrompue et retournant à Tétat de nature pour accomplir un acte de justice et d'humanité > . Dans Intrigue et amour, dans Fieseo, disait Marc Monnier *, < c'est toujours la nature sincère, la passion franche opposée aux intrigues du monde, aux roueries des politiciens, à la raison du plus fourbe et au droit du plus fort, c'est toujours l'aveugle adoration de la liberté ». Son Guillaume Tell est une espèce à' unité naturelle ; il est clair qu'un héros de ce genre n'existe pourtant que par la société. Un vrai Tell du temps d'Albert irait brutalement et ne ferait pas l'analyse de ses motifs !

Dans la grande scène du Rûtli ^ , Stauffacher parle ainsi aux conjurés : < Quand l'opprimé ne peut trouver justice nulle part, quand le fardeau devient intolérable, alors sa main s'étend avec assurance vers le ciel, il y va chercher ses droits éternels qui sont suspendus là-haut, inaliénables, indestructibles comme les astres mêmes... Alors recommence l'ancien état de nature où l'homme tient tête à l'homme... Pour dernière ressource, quand

•/./. Roussea\i à l'étranger, in Revue politique et littéraire, !<»' juill. 1878, *Acto II, se. 11.

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aucune autre n'est efficace, le glaive lui est donné. » II ne faut pas nous laisser tromper aux formes de ce langage. Il ne s'agit point, pour ces conjurés, de retourner à l'état de nature, mais de faire respecter leurs droits, qui sont consignés en des chartes. StaufTacher, Walter Fûrst, ont une histoire, et ils la savent. Attinghausen, le vieux banneret, exhorte son neveu Rudenz à combattre pour ses intérêts et ses privilèges : il ne veut pas tenir en fief de l'Autriche ses libres biens. Ces droits éternels, que le poète suspend aux étoiles, sont des droits acquis.

L'homme naturel de Rousseau, 1' « homme-fin » de Kant et de Schiller, a pourtant une réelle valeur. La nature ne l'a pas formé du premier coup ; il est sorti de la civilisation. Les jugements répétés de l'espèce sont devenus, dans sa propre conscience, des jugements moraux spontanés et à peu près invincibles. 11 est cet être solide qui résiste dans les Nicomèdeet les Sertorius, dans les Tell et les Goetz de Berlichingen ; il est le droit se dressant tout à coup contre la loi.

Le droit contre la loi : quel conflit tragique ! Gomment décider pour Gésar ou pour Brutus ? Le droit est fait, en définitive, de sentiments et d'émotions organisés. Mais cette organisation varie au cours du temps; ses états fixes que nous appelons la loi sont modifiés sans cesse dans la lutte de nos intérêts. L'homme se trouve donc obligé, par cela môme que ses sentiments sont organisés d'une certaine manière, et le phénomène psychologique de l'obligation ne varie point. Les formes seules ric nuire accommodement au milieu social et au milieu physique changent sous la poussée de la vie elle-même* C'csl un la morale en acte, la morale « qui se fait n ; c'est le vrai moment dramatique de l'histoire.

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