‹ La morale dans le drame, l'épopée et le romanChapitre 14 sur 52 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Conflits amenés par une faute antérieure {Stella de Goethe). — Conflits entre des devoirs subordonnés. Patrocle devant Achille, le margrave Ruedegêr des Nibelungen, Piccolomini devant Wallenslein). De la discipline militaire. — Conflits tragiques : opposition d'un devoir d'autorité à un sentiment individuel (remarques sur la Pharsale de Lucain; le Brutus de Plutarque et celui de Shakspeare; Polyeucte), — Le duel (le tue-la de Dumas fils, et le saigne-la du drame espagnol). — Analyse du conflit de Gauvain dans Quatre-vingt-treize^ de Hugo. — Importance sociale des conflits moraux. Faits de droit {Coriolan de Shakspeare). Tendance à une conciliation des émotions {Horace de Corneille et Vencelas de Rotrou, etc.). — Le droit et la force; l'homme contre la nature.

Le tragique, selon la philosophie pessimiste, c'est le conflit moral insoluble, c'est la lutte désespe'rée de la conscience prise entre des devoirs toujours contradictoires. Notre malheur, écrivait Bahnsen, vient de notre volonté : la volonté est contrainte d'agir, quoique la conscience doute ; tantôt le respect humain, tantôt le remords la pousse de çà et de là ; mais à peine a-t-elle engagé l'action, qu'un nouveau et plus insoluble problème se pose devant elle ; il lui faut rouler sa pierre de Sisyphe, et l'enfer commence.

Cette théorie du tragique a sa grandeur. Elle méconnaît peut-être le fond vrai de l'activité humaine et la fécondité de nos luttes morales. Mais elle enferme une part de vérité, et elle nous met sur la voie de définir

plus exactement qu'on ne l'a fait le conflit moral. Je choisis un exemple au hasard, pour montrer les cas, à mon avis, qu'il faudrait éliminer.

Dans la Stella de Goethe, Fernand a abondonné sa jeune femme enceinte, pour courir les aventures et chercher fortune ; il a rencontré une seconde maîtresse, la charmante Stella, dont Tàme est suspendue à son amour. Le hasard de la vie le place aujourd'hui entre ces deux femmes. Renouera-t-il le lien sacré qui l'unissait à Cécile, devenue mère? Brisera-t-il le cœur de Stella? Une telle situation est sans issue : elle se dénoue par la mort de Stella et le suicide de Fernand ; sa fille reste à Cécile. Mais c'est la faute première de Fernand qui l'a préparée ; elle est dramatique, elle n'est pas de nécessité tragique, au sens que je voudrais donner à ce mot.

La vie et le drame offrent de nombreuses situations de ce genre, comportant des solutions singulières, qui ne sont pas de véritables conflits moraux. Il n'en est point sans le doute de la conscience, et sans cette rupture soudaine qu'apporte une émotion nouvelle ou puissante dans l'équilibre ordinaire de nos sentiments. On en peut donner des exemples remarquables, où nous étudierons sur le vif la formation lente de la moralité.

Quand Achille boude sous sa tente et compromet par son inaction le salut de toute l'armée, le fidèle Patrocle s'abstient aussi de combattre, quoique à regret. Mais il ne se demande point si son devoir de soldat grec n'est pas supérieur à son devoir de compagin^n el daiiii ; dans ce monde homérique, les liens individuels sont les plus puissants, et Patrocle est avant LouL le leude d'Achille. Il ne retourne aux combats que tiur la permis-

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sion de ce héros ; il attend que l'orgueilleux fils de Pélce, irrité à la fiti de la hardiesse d'Hector qui menace d'incendier ses vaisseaux, le revête de ses propres armes et commande à ses Thcssaliens de lui obéir.

Dans La mort de Wallenstein, le jeune Max Piccolomini se trouve vis-à-vis de Wallenstein dans une situation analogue à celle de Patrocle devant Achille. Mais il agit tout autrement que le fils de Ménétius. Wallenstein, blessé dans son orgueil, a décidé de passer aux Suédois avec son armée. Max suivra-t-il son général, qu'il chérit plus que son père, et dont il aime la fille ? Il ne saurait hésiter longtemps ; il demeure fidèle à l'Autriche et à l'empereur, il abandonne l'illustre rebelle, renonce à Thécla, et se fait tuer à la tête des cuirassiers de Pappenheim, dont il est le colonel, en combattant les Suédois qui venaient recueillir le fruit de la trahison. Wallenstein ouvrait pourtant une issue à ce généreux jeune homme, invoquant les liens de subordination étroite (jui l'attachent à sa personne : < Le devoir, envers qui? qui es-tu ? Si j'agis mal envers l'empereur, c'est mon tort et non le tien. T'appartiens-tu ? Es-tu ton propre maître ? Es-tu libre dans ce monde, comme moi, et peux-tu te dire l'auteur de tes actions ? Tu es uni à moi, comme la branche au tronc... Légère sera ta responsabilité dans cette lutte... — Acte III, se. xvni. > Mais Max se sent vraiment responsable, parce que sa raison lui démontre clairement ce qu'il doit faire. Les conflits de ce genre se produisent quand un événement extérieur vient à opposer deux devoirs l'un à l'autre, et on les résout selon qu'on attribue la supériorité à l'un ou à l'autre de ces devoirs. Patrocle demeure auprès d'Achille ; Max Piccolomini, au contraire, juge l'intérêt i de l'Autriche supérieur à l'intérêt particulier deWallens-

tein, tout grand qu'est cet homme et malgré le prestige Lqui l'environne. 11 ne doute pas, et sa conviction est issez forte pour le déterminer à un entier et douloureux vérifiée.

^ Entre ces deux, le poème des Nibelungen nous offre exemple intéressant dans la mort du margrave edegôr de Bechlàren * . Le roi des Hiunen, Etzel, avait lis confié à Iluedegêr la difficile mission d'aller en Igondie demander pour lui la main de la belle Kriemveuve du brave Sifrît, tué traîtreusement par tene de Trojene. Quand la haineuse Kriemhilt, devela femme d'Etzel, fait inviter ses frères à la visiter, Is le dessein de perdre Hagene et, s'il le faut, ses Ipres frères avec lui, le margrave leur donne Thospi- Ité sur ses terres, à Bechlàren, et il y marie sa fille à plhèr, le plus jeune frère de la reine. A présent ^lui demande de massacrer le» Burgondes, qui ont ippé à ses embûches et se sont retirés dans le palais, prrible Uagene a abattu tous les guerriers d'Etzel ; iegér seul serait assez fort pour le vaincre. Mais ce Is hésite à satisfaire sur des hôtes de la veille, sur ^propre gendre, la vengeance de la reine ; il est parentre deux devoirs, celui d'hôte et de beau-père, li de vassal. Son hésitation le fait accuser de lâcheté ; cruelles sont les angoisses de sa conscience. Il a iré à la reine d'exposer sa vie et son honneur pour elle, lais il n'a point juré de perdre son âme ; il aurait fait à ces guerriers étrangers tout le mal qu'il aurait pu, s'il ne les avait lui-même conduits ici ; il a été leur guide au pays de son maître, et son bras ne doit point les attaquer.

• Edition E de Lawîlcyc, ixxvii.

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