‹ La morale dans le drame, l'épopée et le romanChapitre 2 sur 52 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

L'homme est un être moral, parce qu'il est un animal social. Cette vérité n'est pas nouvelle. L'existence de la plus infime tribu exige une action commune, par conséquent un ensemble de commandements et de défenses. Les mêmes besoins ont fait naîtrç la société avec la moralité.

Nous ne savons pas s'il est possible, et dans quelles conditions il serait possible de constituer une morale vraiment scientifique, c'est-à-dire d'établir des principes d'où l'on déduirait les règles de la conduite. L'éthique, du moins, ne saurait jamais être achevée sans une étude de l'homme très approfondie, et faite aux points de vue les plus différents. Le philosophe trouve déjà un vaste champ de recherches dans la psychologie et dans l'his* toire ; il n'a pas fini de l'explorer, et il lui est permis, en attendant qu'on les justifie ou les infirme, de se reposer sur les croyances morales actuelles, qui sont le fruit d'une longue expérience.

L'histoire de la moralité humaine est inscrite dans les Arréat. — La Morale* 1

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codes, dans les monuments des relations religieuses, juridiques et économiques. Elle est inscrite aussi daus les œuvres littéraires, qui sont une source d'informations considérable. L'économie et le droit représente certaines formes de notre adaptation au milieu politique, et, par le moyen de la société, au milieu physique. Le drame reproduit plutôt la vie qui est sous ces formes : les actions dramatiques imaginées par les poètes sont des expériences fictives, si je puis dire, qui répètent, en les interprétant, celles de la vie réelle.

Rechercher, dans toutes les littératures, les témoignages de l'évolution morale à travers les âges : tel est l'objet de ce livre. Il ressortit donc en même temps à l'histoire et à la psychologie ; il est un essai de critique historique, ou littéraire, comme on voudra l'appeler.

Je n'appartiens pas à l'école intuitioniste , pour laquelle les idées morales sont une « connaissance », un a priori que l'expérience ne saurait expliquer. Je me sépare des utilitaires, qui fondent la morale sur le plaisir et la douleur, non sur les lois mêmes de la vie. Le plaisir et la douleur, nous le savons tous aujourd'hui, ne sont pas des faits fondamentaux. Ils ne sont que des « états de conscience », liés à la satisfaction ou à la nonsatisfaction de nos instincts, de nos appétits, de nos penchants, ou, comme le dit un maître en psychologie*, de nos tendances.

A ces t tendances » correspondent les émotions : elles se développent dans la série entière des êtres vivants, depuis les stages obscurs de la vie viscérale jusqu'à la vie sociale la plus riche ; elles sont, dans l'homme, cela

« Th nibol.

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même par quoi il sent, il veut, et il pense. Je n'ai pas ici, du reste, à les classer exactement; il suffira au def '*in de cet ouvrage de les distinguer (le sens de ces mo ^ est assez clair pîir lui-même) en e'motions conservatrices, sympathiques, esthétiques, intellectuelles *. Les rapports infiniment variés où elles sont entre elles composent tous les faits que recouvre le terme large de bien dans la langue des anciens moralistes.

Ceux-ci avaient porté de préférence leur attention, les uns sur l'objet du devoir, les autres sur la nature de Tobligation. Les hédonistes posaient le « bonheur » pour fin ; Kant tirait de la conscience même la « forme catégorique » du devoir. Mais les hédonistes comptaient, pour obliger l'individu, sur la poussée naturelle des instincts, et Kant ne pouvait qualifier les actes bons ou mauvais sans recourir à des jugements pratiques. Les moralistes nouveaux prennent une autre position. Ils ne détachent pas la conscience de ses propres événements, le devoir de son objet ; ils n'opposent pas, si Ton me permet ce langage, le monde sensible des désirs au monde intellectuel de l'obligation. Ils ont le sentiment plus ou moins net que Thomme « s'oblige » par cela même qu'il désire, conçoit une fin, et que le lien de l'obligation s'établit dans l'âme par un jeu combiné de la sensibilité et de la raison, quel que soit d'ailleurs le contenu du bonheur, ou du devoir ^.

* Ce sont les grands traits de la classification de Mercier. Ses articles parus dans le Mind se trouveut reproduits dans son récent ou\rage, The nervous System and the Mind : a treatise of thc dynamics ofthe human organism. London, Macmillan.

• Ainsi Guyau, qui voulait supprimer Tobligation , en cherchait des équivalents dans les qualités mêmes de la \ie. La « force » qui veut s'exercer, 1' « idée n qui modifie l'emploi de la force, V « altruisme » qui qualifie l'idée, le plaisir du « risque » physique et métaphysique étaient pour lui les puissances naturelles capables de créer le devoir positif et d'engager rindividu au sacrifice. — Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction. Paris, Alcan, 1883.

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