LA MORALE Î>ANS LK DRAME
rrier : Macbeth a tué le sommeil, le somoieil innocent, Macbeth ne dormira plus ! Et pourtant il veut bénéficier du meurtre, il tue Banquo ; il veut éteindre cette race de Banquo, à laquelle les sorcières ont promis le trône. Il luttera jusqu*au bout, et il mourra c le harnais sur le dos ».
« La plupart des critiques, écrit Onimus % me semblent s'être trompés en prêtant à Macbeth, après le meurtre du roi, des sentiments de retnords. Au contraire, il désire uniquement profiter de son crime ; il s'en applaudirait presque, s'il se croyait assuré de conserver la couronne. Plus de sentiments humains dans son cœur, sa conscience est morte ; ce n'est plus l'horreur de son meurtre qui pourra ébranler son cerveau et amener une hallucination, c'est l'insuffisance du crime. Dès qu'il apprend que le fils de Banquo a échappé aux meurtriers, son esprit se trouble et le délire des sens apparaît. » La première vision qu'il ait eue, ajoute Onimus, est parfaitement reconnue et analysée par lui, tandis que plus lard il ne saura plus reconnaître son erreur au moment même où se produit l'hallucination. S'il a réussi à étoufier la voix de sa conscience, c il ne peut se soustraire aux tempêtes de l'âme, aux tortures morales qu'amènent les troubles des sens et de l'intelligence ».
Macbeth n'est pas d'une seule pièce * ; un criminel de sang-froid n'aurait aucune hallucination. Lady Macbeth, en revanche, a une rare puissance de volonté. Aussi
Article cité à la page 41 .
* Taine (ouvrage cité) lui reconnaît une certaine poésie qui indique un cœur généreux et capable de remords. « Connaître mon action, dit Macbeth, il vaudrait mieux ne pas me connaître moi-même. — To know my deed, — 't'were best not know mysclL »
On trouvera, au chap. ix, une étude nouvelle sur i/ac6f//{, faite spécialement au point de vue de la pathologie.
n'est-ce qu'aux heures du sommeil, quand sa volonté est absente, que ses sens prennent le dessus, t Comme chez son mari, ce n'est pas le remords personnel et conscient qui agite lady Macbeth, c*est pour ainsi dire le remords fatal et organique... A de'faut de conscience, Tordre naturel des événements et les seules lois de l'organisme vont amener forcément leur châtiment... Chez Tun c'est la fièvre du cerveau, chez l'autre l'action passive et lente des actes réflexes cérébraux. >
Richard III est un pire criminel que Macbeth : sa langue morale est plus savante pourtant, t lâche conscience, comme tu me tourmentes! » s'écrie Richard s'éveillant du songe où les spectres de ses victimes lui sont apparus pour lui souffler le désespoir. — Ma conscience a mille langues, dit-il, et chaque langue raconte une histoire qui me condamne. Parjure, meurtrier, coupable l Pas une créature ne m'aime I et si je meurs, pas une âme n'aura de pitié pour moi I Et pourquoi en aurait-on, puisque moi-même je ne trouve pas en moi-même de pitié pour moi-même? — Il se cabre jusqu'à la fin : « Que le bégaiement de nos songes n'efl*raie point nos âmes î La conscience n'est qu'un mot à l'usage des lâches, inventé tout d'abord pour tenir les forts en respect. Ayons nos bras forts pour conscience, nos épées pour loi *. » La vision du tourment éternel passe devant lui : la vieille reine Marguerite le dévoue à l'enfer et appelle le démon. Dans Macbeth, il n'est question que du mal terrestre. La conscience de Macbeth est moins riche, son crime moins étudié. Il est superstitieux : le mot amen a expiré dans sa gorge ! S'il hésite, c'est que la bonté de Duncan
• Traduction P. V. Hugo.
déroute la logique de son ambition. Quant à lady Macbeth, elle eût fait la chose elle-même, si le roi dans son sommeil n'eût ressemblé à son père ; rien ne la gêne, que la pitié bestiale, le cri des entrailles, t le lait de la tendresse humaine ».
Dans Mudai^^a le Bâtard^ Lope de Vega a esquissé une lady Macbeth sous la figure de dofia Lambra. Cette cruelle femme a poussé son mari, Ruy Velasquez, à livrer ses neveux, les infants de Lara, au More. Maintenant, après de longs ans passés, elle insulte encore au père de ses victimes, et chaque jour, avant le lever du soleil, elle frappe sa fenêtre de sept pierres, qui racontent au vieillard le meurtre de ses sept enfants. Ruy est agité, au contraire, comme Macbeth : « J'ai passé tous ces jours-ci à imaginer, à rêver. J'ai là présente devant moi la mort de mes neveux, je vois leurs débris sans sépulture, et cette idée mêle en moi la crainte au remords. A peine suis-je seul, que leurs ombres, comme si elles étaient rendues à la vie, m'apparaissent et m'entourent. Je vais, je viens pour leur échapper... Que me voulez-vous, imaginations vaines ? Pourquoi, mon âme, me suggérer des images si funèbres ? — Troisième journée. Scène vn. »
Dans le drame de Pouchkine * , Boris Godounof a fait tuer le tzaréwitch, fils d'Ivan le Terrible. Boris est devenu maître, mais t le reproche sonne à l'oreille comme un marteau ; l'on a mal au cœur, la tête tourne, et de petits garçons sanglants vous dansent devant les yeux. — Depuis treize ans, je vois en songe un enfant assassiné I... Oui, c'est décidé, je ne mourrai pas de crainte... Oh ! que tu es lourd à porter, bonnet de Monomaque ».
' Poèmes dramatiques, traduction Tourguéneff et Viardot.
De tels désordres cérébraux supposent une lutte intérieure, et ils ne se produiront pas, du moins au môme degré, chez certains individus confinant à la classe indécise des € criminels-nés » de l'école italienne. Le remords organique enferme une qualité morale ; seulement, la terreur en est Télément dominant, le caractère qui efface les autres. Il faut d^ailleurs, pour faire criminels les individus qui ont reçu une éducation morale, qu'un vent furieux ait soufflé sur eux et emporté leur volonté dans son tourbillon. Aussilùt l'acte accompli, les motifs qui avaient été écartés reparaissent et reprennent le dessus : la conscience parle en « créancier brutal», comme dit Pouchkine*, et l'être moral se retrouve désaccordé en quelque sorte.
Une scène très curieuse du Faust est celle de la cathédrale, indiquée d'un trait par Goethe. Au lieu que ce soit une voix sainte qui parle à la conscience de Marguerite, c'est € l'Esprit malin » qui lui commente le chant lugubre du Dies irœ, et qui est la figure de son remords. L'effet tragique de cette scène est d'accord avec la philosophie de la pauvre pécheresse. Sa conscience parle à la simple Gretchen la langue du confesseur : le péché, c'est la damnation. La terreur qui envahit tout son être et la fait tomber à genoux, évanouie et demi-morte, ne lui vient pas des circonstances du péché même. Hélas 1 la faute était si charmante î mais le péché a livré son âme au diable. Il est là qui l'attend ; il se réjouit de ce péché qui lui profite. Etrange conception religieuse, où le dieu de l'enfer guette les coupables et fait son bien du mal des hommes ! Puis on retrouve Gretchen gisante dans la prison, sous
* Le Baron avare (même volume) .
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la main du bourreau, et quasi folle. Elle a noyé son enfant; à peine si elle s'en souvient : elle avait peur du monde et des quolibets des jeunes filles à la fontaine; elle n*a pas su ce qu'elle faisait. Elle s'abandonnerait encore à mn Henri, au bien-aimé, qui vient la chercher dans sa prison et l'arracher à la justice; mais quand Méphistophélès entre pour presser Faust et l'avertir que Taurore blanchit déjà, sa conscience revient à Marguerite, l'horreur d'elle-même et la frayeur de l'enfer. Elle est sauvée * I
Si l'élément essentiel du remords est le sentiment douloureux d'une déchéance et d'une rupture avec soimême, ce sentiment moral est toujours mclé, soit à quelque trouble du cerveau, soit à une dépression des forces corporelles qui est la conséquence de la faute, soit à la crainte des lois ou de l'opinion, soit à une terreur religieuse. On se rappelle cette supérieure de couvent, dans la Religieuse de Diderot, qui commence sa confession en ces termes : « Mon père, je suis damnée 1... », et devient folle. Je ne vois pas d'exemple, au théâtre, du remords moral abstrait; je n'y vois pas d'exemple, non plus, d'un suicide qui puisse être imputé uniquement à la douleur morale de la faute.
La Phèdre d'Euripide ne se tue point pour le remords, bien que consciente et responsable. Vénus, il est vrai, a nllumé dans son cœur une passion violente pour Hippolyto, afin de perdre ce jeune homme cher à Diane; néanmoins Phèdre se sait coupable, et Vénus irrésistible, dans la langue d'Euripide, c'est l'amour. Phèdre
* Zola a tontA aussi de peindre, danâ son drame de Thérèse Jiaçuin, les troubles nervoux qui sont l'aspect tragique du remords. — Erckmann-Chatrian VttYaienl fait dunale Juif pohn lis, — Citons enfin Dostoïovjky.
se connaît et s'analyse : « Je connaissais l'infamie de ma passion... Ce qui me décide à mourir, chères amies, c'est la crainte de déshonorer mon époux et les enfants que j'ai mis au monde... Un homme, fùt-il né plein d'audace, n'est plus qu'un esclave, dès qu'il a conscience des opprobres de sa mère ou de son père. Il n'est qu'un bien, dit-on, aussi précieux que la vie, c'est une âme juste et droite. Le temps dévoile, à son heure, la méchanceté des mortels, comme le miroir reproduit les traits de la jeune vierge : puissé-je n être jamais comptée au nombre des méchants !... » Dans le long morceau d'où j'extrais ce passage, Euripide parle et fait sa harangue: mais le poète ramène bientôt la vraie Phèdre, celle qui voudrait jouir de son amour incestueux, qui se tue faute de pouvoir le satisfaire, et attache à son cou, au moment de se pendre, les fatales tablettes qui dénoncent Hippolyte ! Elle ne se tue point pour le remords et pour l'exemple, cette femme qui commet en mourant le pire crime, celui d'accuser un innocent. Elle veut que le farouche Hippolyte < ait sa part du mal qui la tue ». Au trouble de sa conscience est mêlé le désespoir de la passion, et la peur d'être dénoncée à son époux. La Phèdre de Sénèque ne parle pas de ses remords, et dit un mot assez déplacé : « Nos âmes n'ont pu être unies sur la terre; la mort du moins nous réunira *. > A mesure qu'on s'éloigne du monde ancien, où la fonction sainte de l'amour était de perpétuer la famille, l'amour affecte des allures indépendantes et se donne volontiers le plaisir pour fin. La Phèdre de Robert Garnier ^ (traduite de Sénèque avec une pointe d'accent
Non licuit animos jungere ; at certè iicct Junxisse fata. 1183-84
nouveau) plaide la liberté des amours : elle se révolte contre le joug le'gal, que les bétesne connaissent pas :
Et n'est-ce pas pitié, qu'il faille que Ton aime A l'appétit d'un autre et non pas de soi-même ?
Racine, quoiqu'il ait donné à l'héroïne antique un sens moral plus délicat, ne l'immole point au remords abstrait. Sa Phèdre se donne la mort quand elle découvre qu'Hippolyte aime Aricie, et pour se soustraire aux tourments de la jalousie autant qu'à la morsure de sa conscience.
Ah ! douleur non encore éprouvée !
Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports, La fureur de mes feux, l'horreur de mes remords. Et d'un cruel refus l'insupportable injure, N'était qu'un faible essai des tourments que j'endure ! Ils s aiment !... (Acte IV, scène vi.)
Le fer l'aurait délivrée et aurait tranché sa vie d'un coup. Elle a choisi la mort plus lente du poison, pour avoir le temps, au contraire de la Phèdre d'Euripide, de justifier Hippolyte et de confesser son crime. Il semble que sa jouissance dernière soit de parler de cette coupable ardeur I Euripide écrivait la irsigédied' Hippolyte et ne s'apitoyait pas sur Phèdre ; Racine écrivait la tragédie de Phèdre, et il voulait rendre cette femme incestueuse digne de pitié. De là, la différence des deux actions. Mais la nature du remords a été comprise de la même manière, on le voit, par l'un et.par l'autre poète.
Matthieu * est le seul des quatre évangélistes qui parle du suicide de Judas Iscariote et donne ainsi toute son importance à cet épisode du drame de Jésus . ~ € Alors Judas, qui l'avait trahi, voyant qu'il était con-
Matthieu, XXVI et XX VU.
damné, se repentit et reporta les trente pièces d'argent aux principaux sacrificateurs et aux sénateurs,
— disant : j'ai péché en trahissant le sang innocent. Mais ils dirent : que nous importe ? tu y pourvoieras.
— Alors, après avoir jeté les pièces d'argent dans le temple, il se retira, et s'en alla, et s'étrangla. » On pourrait se figurer, sur cette donnée, un Judas repentant, et s'étranglant par horreur de son crime : la cupidité l'aurait aveuglé, et il se meurtrirait ensuite aux pointes de son remords. Mais sa trahison ne serait alors pas beaucoup pire que la lâcheté de Pierre reniant trois fois son maître; il se laverait par la mort, et ne mériterait pas l'éternelle exécration de la postérité. Le véritable Judas est celui qui a, les doigts trop longs et dont le baiser tue ; sa conscience est obscure ; son remords est fait du mépris de tous, de la peur du châtiment, et de la crainte superstitieuse du maître, qui est peut-être vraiment fils de Dieu! Il se sent perdu, il jette les deniers du sang derrière lui, avec le regret de n'en pas jouir, et il se va pendre par lâcheté, en blasphémant. Tel est le Judas des Mystères^ celui que le peuple a compris et qu'il a créé de moitié.
Cet épisode de Judas est traité explicitement dans le grand Mystère breton *. La première scène est chez Simon le lépreux. Marie-Madeleine verse des parfums sur le corps de Jésus. A cette occasion, le démon tente Judas :« Ecoute, Judas, qu'est-ce qui vient d'arriver? Quelle prodigalité sans utilité ni besoin, de perdre un parfum agréable et précieux dont tu aurais pu avoir pour ton profit trente deniers en bel argent ?» Le cupide majordome en est d'avis : on eût vendu ces parfums
'Uersart de la Viilemarqué, Ze grand Mystère de Jétus. Paris 18G6.
pour en donner le prix aux pauvres honteux 1 II veut être pendu s'il ne se rattrape largement. Il va trouver Anne etCaïphe, qui sont à délibérer au sujet de Jésus, et il le leur vend à prix comptant. « Je le leur livrerai sans délai, dit-il, en peu de temps, avec plaisir, quand je devrais mourir à la peine. » Cette scène (se. ii) est rapide et sinistre. Judas y mérite bien les qualifications que lui inflige le témoin chargé du récitatif ou sommaire de chaque scène, de — fourbe au premier chef, faux marchand à froid, avare, meurtrier fieffé. A la Pàque (se. m), Jésus lui donne du pain, et. le renvoie. Judas se trouble ; le démon l'affermit dans le mal : a Judas, tiens bon contre ton cœur... Personne ne t'estimera, si tu montres tant d'hésitation ; après avoir reçu leur argent, ce serait fort mal. »
Après qu'il a consommé son crime, nous le retrouvons (se. vn) se lamentant et criant : malheur ! .malheur ! 11 est en proie à une folie furieuse, dit le témoin. Il maudit cet argent qui a allumé ses désirs. Il n'en pourra pas jouir : il a mal compté. Il a vendu le sang d'un Dieu ! Ah ! si Jésus lui pouvait pardonner, comme à Madeleine I II se repentirait ; mais sa destinée n'étaitelle point d'être damné ? Le démon appelle une Furie pour le tourmenter. Pareille à l'antique Erynnis, elle accourt vers le coupable : « Tranchantes et aiguës sont mes dents. D'abord je vais répandre la terreur sur ses pas, puis je serrerai autour de son cou, à l'étouffer, le lien auquel il doit se pendre. » Elle l'aborde, et l'avertit qu'il ne doit espérer aucun pardon. Judas se récrie : n'a-t-il pas rendu l'argent ? Il s'indigne contre Dieu, qui l'a pétri de mauvaise matière. La Furie lui réplique qu'il l'entend mal, et qu'il avait sa raison pour vaincre ses mauvais penchants : il est vraiment coupable. Donc,
plus (le pardon I gémit le malhoureux. — « Tue-toi raide. » Il appelle Satan ; il lui lègue son corps et son âme, et prononce sur lui-même l'éternelle damnation. Il blasphème à pleine bouche. La Furie, le baisant, achève de l'étrangler.
Ainsi l'auteur du Mystère a compris le texte de Matthieu. Son Judas est un vicieux, dont le remords n'est pas celui du juste repentant. Il a peur î Cette furie attachée à ses pas, c'est son hallucination et son vertige. Il ne fait le brave contre l'Enfer que po\ir se délivrer de l'épouvante qu'il en a . Dans les Dialogues de la Passion, qui font suite au Mystère {uV Partie), la scène troisième. L'arbre de Judas, est comme une contreépreuve des scènes de la première partie. « Quand il vit son maître portant la croix, dit le récitatif. Judas prit la fuite. » C'est son ange gardien, cette fois, qui l'arrête et re?:horte à demander son pardon à Dieu : c 11 ne créa aucun homme pour le perdre, pas plus le sage que le fou. » Trop grand est le crime de Judas ; il se sent marqué (son libre arbitre que l'ange invoque pour le rassurer, le démon le prouvait pour le désespérer). Il se va pendre à la plus haute branche du sureau qu'il aperçoit là-bas; il est brouillé, il voit — les bourreaux tout prêts qui vont jouer leur rôle de chiens furieux pour l'enlever du monde. Il blasphème encore.
Les sentiments associés au remords l'aggravent ou l'atténuent, ils le font persister ou le réveillent. Le remords d'Othello est rendu plus insupportable par le désespoir de l'amour. Orosmane, qui ne sait pas trouver les sanglots du More, regrette son désir, quand il se poignarde sur le corps de Zaïre :
Dis que je l'adorais et que je l'ai vengée.
La vertueuse et charmante Princesse de Clèves nous montre, à l'inverse «, le remords atténué, non pas de la faute, car l'héroïne se sait incapable de pécher, mais du BG[itiment tendre qui mène à la faute. « Ce lui était une grande douleur, nous dit M™® de la Fayette, de voir qu elle n'était plus maîtresse de cacher ses sentim en lis, et de les avoir laissés paraître au chevalier de Guise, Elle en avait aussi beaucoup que M. de Nemours les toiinùt, mais cette dernière douleur n'était pas si en lier (S et elle était mêlée de quelque sorte de douceur. »
Lo reproche d'une faute qui n'a pas eu de témoins est pi Us fiarable, lorsque les effets en continuent à peser sur nous. La douleur du fils pourra rappeler à une mère cQui>:ible la honte de l'adultère oublié ^. La comédie et le rmnan excellent à peindre ces nuances délicates, qui disparaissent dans le milieu violent de la tragédie.
Ln Mcnédème de Térence, dans V Heautontimorumenm, s'accuse d'avoir traité son fils avec trop de sévérité ; il hr châtie lui-même, et s'impose des privations qui le cùiisiilent. « J'ai pensé. Chrêmes, que mes torts envers mon Mis seraient un peu moins grands, si je me conilrmiij.iis à souffrir 3. » Exemple de la vertu singulière que nous attribuons à la peine, au châtiment, de purger Dolrc remords. '
Le joueur qui, fatigué d'insomnie, s'en vient le matin avoue I' à son partenaire qu'il a triché la veille au jeu,
* te L'idiilas Bolski, de Cherbuliez, a manqué à son deroir de Polonais, pour r^uiour irime femme; sa faute, et le remords qu'il en montre, le diminuent aux %L'Ui (il' cette femme hautaine, qui lui inflige la plus cruelle injure ; il devient fùii. ii\ I;l foLle lui est un bienfait, parce qu'elle Tempèche de penser.
' |];Mm Pierre et Jean, de Guy de Maupassant, la mère n'a pas de remords de i'hU'i' dniMiËe autrefois à rhomme qu'elle aimait; c'est la honte d'avoir été ith'VM piir son 61s aillé, c'est la douleur de ce fils, qui la châtient delà faute
^ Dccrcvi, tantispcr me minus injuriœ,
Uhreme, meo gnato faccre, duin fiam miser.
en réalité se pardonne à soi-même. L'homme qui va se livrer à la justice, ayant failli, recouvre la paix de sa conscience ; il fait réparation , de sa personne, à la société. Si le caissier infidèle a restitué Targent soustrait, il n'a fait que réparer le dommage, et la faute n'en reste pas moins commise ; elle lui devient pourtant plus légère. Le prêtre qui reçoit la confession d'un péché grave en décharge certainement l'âme du pénitent. La notion logique, qui est le fond de l'idée de justice, exige une équivalence, une satisfaction, soit matérielle, soit morale, et le remords s'efface à mesure qu'on juge l'avoir réalisée.
Le doux paysan Akim, dans une nouvelle de Tourguéneff*, expulsé de son auberge par un intrigant qui a suborné sa femme, a tenté de mettre le feu à la maison. Il est pris, et relâché. Sa torture de la nuit a bien suffi. « Et cependant, vers le matin, il sentit comme un soula" gement. < Tout est perdu, se dit-il, le vent a tout emporté ; » et mentalement Jl fit l'abandon de lui-même. L'action criminelle qu'il avait tentée avait ébranlé son âme jusque dans ses dernières profondeurs, et l'insuccès ne lui avait laissé, au lieu de dépit, qu'une grande fatigue et un profond dégoût. Il arracha son cœur à tout regret terrestre, et se mit à prier amèrement, mais avec ferveur. D'abord il avait prié à voix basse ; mais il lui était arrivé de dire tout haut : c mon Sauveur ! » et les larmes avaient coulé. Il pleura longtemps, et finit par se calmer. Ses sentiments auraient changé sans doute, s'il eût été puni pour la tentative avortée, car il était précisément sur la limite fatale entre la résignation et le désespoir ; mais tout à coup on lui rendait la liberté,
• L'Auberge du grand chemin, in Scènes de la vie riisse^ TI« série, trad. Viardot. Paris, Hachette, 1853.
et il s'en allait, prêt à revoir sa femme, à demi-mort, mais tranquille. >
L'histoire de Gain, telle qu'un philosophe la pourrait imaginer, nous ferait repasser par tous les degrés de la moralité humaine. Elle nous mènerait du Gain primitif et farouche, horrible à voir, chassé de sa tribu avec les fils et les filles de son sang, à peu près comme le peintre Gormon l'a représenté *, au Gain moderne de \di Légende des siècles, qui se fait murer vainement jusque dans la tombe pour échapper à l'œil de la conscience toujours ouvert sur lui. Voici deux drames qui sont deux moments, si l'on veut, de cette histoire.
Le drame anglo-normand du xii*^ siècle * n'a pas donné de remords à Gain, afin de le châtier sans regret. Il en a fait la mauvaise conscience, en le dégageant du symbolisme qui enveloppe celui de la Genèse. Abel y paraît en robe blanche, et Gain en robe rouge. Abel entretient doucement son frère, il l'engage à offrir à Dieu les prémices de ses récoltes. Gain lui répond qu'il sait bien sermonner ; mais il ne lui plaît pas de donner sa dîme :
Par mon mesfait ne serras-tu dampné.
Abel insiste ; il offrira, lui, au Seigneur, son plus bel agneau. Soit, dit l'autre, et moi de mon blé, — non pas du meilleur : j'en ferai du pain ce soir.