OTHELLO
Je regarde ses pieds... mais c'est une fable. Si tu es un diable, je ne puis te tuer.
lAGO
Mon sang coule, monsieur, mais je ne suis pas tué.
Le Narcisse de Racine est également incapable de repentir. L'affreuse Cléopâtre de Corneille, dans Rodogune, ne regrette que d'avoir manqué son dernier crime.
Mais les circonstances d'un meurtre, par exemple, ont pu être telles qu'il en résulte un ébranlement de l'organisme, comme chez les Macbeth, C'est alors une seconde forme du remords, originale et saisissante, que Shakspeare a bien observée et décrite ^.
L'odeur du crime monte vite au cerveau de Macbeth. Etre roi, il n'y pensait pas d'abord. Mais les sorcières lui ont prédit trois choses, dont deux s'accomplissent à l'instant. Le roi Duncan l'a fait thane de Cawdor. Thane, — pourquoi pas roi ? Le voilà déjà qui cède à « une suggestion dont l'épouvantable image, dit-il, fait que mes cheveux se dressent et que mon cœur immobile
* De Bornier a édifié sa tragédie, La Fille de Roland^ sur le remords de 6ane« Ion. Son œuvre en a pris un ton moral qui n'est pas juste.
* En même temps que les Erynnies sont les gardiennes de lajostice domestique. Eschyle a objeciivé en elles le remords. « La terreur est un juge -vigilant toujours attaché à la conscience », dit l'horrible chœur. L'hallucination d'Oreste dénote l'ébranlement de son cerveau.
se heurte contre mes côtes malgré les lois de la nature * ». Rien n'existe pour lui t que ce qui n'est pas ». Sa femme n'a plus àr faire que d'aiguillonner sa vanité ambitieuse. Duncan le visite et vient offrir sa royale personne au couteau. « Qu'aucun retour compatissant de la nature, dit lady Macbeth, n'ébranle ma volonté farouche et ne mette le holà entre elle et l'exécution ! » Macbeth voudrait, lui, que tout fût fini icibas, et il se jetterait alors t tète baissée dans la vie à venir ». Mais ces actes « ont ici-bas leur punition ». La justice présente la coupe empoisonnée par nous à nos propre lèvres. Ce Duncan a été si bon, — que ses vertus viendraient, comme des anges, la trompette à la bouche, dénoncer le crime damné qni l'aurait fait disparaître ; la pitié soufflerait l'horrible action dans les yeux de tous. Son ambition prend trop d'élan et ne peut s'asseoir en selle. Le crime ne l'effraye pas tant que la publicité du crime. Que lady Macbeth trouve le moyen de couvrir la chose, et il tendra tous les ressorts de son être vers cet acte terrible.
Et maintenant, il tient le poignard, non pas un poignard imaginaire ; il le touche , il lui semble voir dessus des gouttes de sang qui n'y étaient pas tout à l'heure... En avant! que la terre n'entende point ses pas l les mots jettent un souffle trop froid sur le feu de l'action.
La première frayeur de Macbeth, après le crime, est que quelqu'un ait passé, ait parlé. Il s'inquiète de n'avoir pu prononcer amen, quand les officiers qu'il égorgeait pour arriver à Duncan ont dit, en se réveillant à demi, — Dieu vous bénisse! Il lui semble entendre une voix
• Traduction F. V. Hugo.