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La morale dans le drame

Ce livre est fondé sur la remarque toute simple, — que les créations dramatiques des poètes sont une manière d'expériences morales propres à servir à la critique 'des systèmes de morale édifiés par les philosophes.

Qu'est-ce que le bien et quelle est la fin de l'acte moral? quelle est la nature du commandement qui nous oblige à bien faire? en quelle mesure sommesnous des êtres libres et responsables? la justice enfin s'achève-t-elle en un monde ultérieur? Telles sont les questions graves que décident de façon différente les doctrines de Platon et d'Aristote, répicurisme et le stoïcisme, la religion chrétienne, la philosophie spiritualiste, la critique de Kant, la morale utilitaire. Les systèmes se distinguent

l'un de Taulre, soit par la définition originale d'un des termes^ • soit par l'importance accordée à un élément plutôt qu'à l'autre, soit par la méthode employée à obtenir telle notion essentielle, soit par le choix du fait ou du sentiment qu'ils érigent en critère des actes moraux. Bref, ils sont des édifices distincts par l'enchaînement de leurs termes et la distribution de leurs parties; mais il est facile de voir que certains faits d'observation commune ont formé une masse de matériaux solides qui entrent dans toutes leurs constructions, et si l'on se tient au point de vue de la méthode, on ne trouve que deux philosophies vraiment bien tranchées, l'une intuitive, et l'autre expérimentale.

Ces questions, qui sont à l'école matière spéculative, elles sont vécues^ si je peux parler ainsi, dans le monde et au théâtre.

D'une part, quelle est la relation qui existe entre la morale construite et la morale de la vie? Sans doute l'être moral d'une doctrine est une abstriiction qui ne se rencontre jamais dans la vie. Non pas que les écoles n'aient exercé aucune influence; elles doivent plutôt compte de la direction que chacune a donnée à la volonté humaine. Ce que je veux dire^ c'est que l'individu agissant, et de chair et d'os, ne personnifie jamais aucune doctrine et y échappe toujours par quelque endroit. Ni le stoïque pur, ni

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le chrétien pur, ni le pur Kantien, ni le froid utilitaire ne se peuvent trouver dans le monde. Nulle discipline idéale ne prend Thomme tout entier. Les morales sont d'ailleurs des constructions intellectuelles élevées avec des faits que Kexpérience de la vie produit et renouvelle, et Thomme moral se développe sous raction de ces faits, compliqués infiniment, et qu'il interprète en ses systèmes provisoires.

Quelle est, d'autre part, la manière d'existence du théâtre? Est-ce Tindividu agissant ou Tétre abstrait qui s'y montre? Le personnage du drame est entre les deux. Il est tenu pour vivant et mêlé à une action véritable, mais il est taillé en un relief voulu et les circonstances ont été choisies pour accuser quelque trait saillant. Le poète emprunte à l'histoire ou à la légende telles aventures qui ont remué le monde ou ému l'imagination des hommes, ou bien il introduit une action possible dans le milieu de la vie vulgaire ; en tous les cas, il dispose les faits dans le dessein de faire ressortir un caractère qui l'intéresse ou une solution qui satisfait son jugement. Lui-même il est de son temps, il est imbu des idées qui le gouvernent, et il interprète donc en un certain sens les éléments qu'il met en œuvre. En créant, il fait une véritable expérience morale. 11 définit telles conditions, tels caractères ; il engage

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un conflit et le résout. Il se peut que la solution soit conforme aux mœurs actuelles ou aux convenances de l'histoire, ou encore qu'elle soit conforme à un idéal, à son propre rêve. Tout lui est loisible ; il suffit que l'action soit bien conduite, que le dénouement sorte des prémisses, en un mot, que l'expérience soit bien faite. C'est Tadmiration des âges qui prononce, et elle reste acquise à des ouvrages, à des littératures dont le procédé n'est pas le même.

Les difficultés auxquelles s'achoppe le moraliste, le théâtre les débrouille à sa façon. Ses personnages pratiquent leur morale (chacun de nous a la sienne) ; ils la pratiquent dans une situation qui la montre, au lieu que dans le cours de la vie les incidents empêchent de voir, et les poètes ont ici cet avantage sur les philosophes, que la doctrine qu'ils se font des choses morales est toujours contrôlée et quelquefois contredite par Tobservalion qu'ils portent sur la réalité de la nature humaine. Le dramaturge, le romancier, travaillent sur une masse d'observations positives. Il leur faut créer des figures vivantes, du possible. Puis ils ont affaire au public, lequel les juge avec son sens commun, qui est aussi le produit d'expériences communes. Toutes les lois de leur art les ramènent forcément aux conditions de la vie.

. Ce n'est donc pas une entreprise vaine que d'ap-

porter à la science de la morale, qui occupe aujourd'hui tant d'écrivains, le riche tribut des analyses du drame. J'y ai été encouragé par une remarque de M. Paul Janet (en un article que j'aurai occasion de citer), qui regrette que, par crainte de la philosophie Uttéraire, on ait séparé violemment la philosophie de la littérature et négligé les analyses délicates de psychologie que celle-ci peut fournir. Mais je n'ai pas dirigé mon travail selon Tesprit de son école, et j'ai été instruit par cette observation profonde faite par M. Littré, en son étude sur l'origine de ridée de justice, ~ que le juste est de la nature du^ vrai, aussi distinct de Tutile que le vrai l'est luimême ; que la justice, au fond, a le même principe que la science ; et que l'assentiment, qui est commandé des deux parts, s'appelle ici démonstration, et là, devoir. J'ai reconnu, à l'usage, la valeur de celte observation. Le présent livre contribuera, je Tespére, à la fortifier, et il aura peut-être la bonne fortune d'apporter quelque profit aux purs philosophes et d'intéresser en même temps les .lecteurs plutôt curieux de critique littéraire.

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