‹ La morale dans le drameChapitre 2 sur 59 · LES SOURCES DE NOTRE ACTIVITÉ MORALE · texte numérisé non relu

LES SOURCES DE NOTRE ACTIVITÉ MORALE

Le monde des passions. — Instinct de la conservation personnelle : classe des sentiments égoïstes. — Instinct de la reproduction : classe des sentiments altruistes. -^ Amour, amitié {Nisus et Eurijale). — La pitié, la sympathie; nature mixte de la sympathie. — Extension de la sympathie humaine avec la croissance des sociétés (la chanson de Roland comparée à VIliade). — Classe des sentiments relativement désintéressés, qui sont un produit de la culture : amour de la vérité, de la beauté, de la justice. — Ce qui est inné, ce qui est acquis. — C'est l'idée de justice, entrant dans les actes, qui leur imprime véritablement le caractère moral.

Avec quelle curiosité nous considérons ces silex et ces os taillés qui reportent si avant l'origine de notre espèce et dont la découverte a fait entrer l'homme préhistorique dans Thistoire! De nombreux débris exhumés du sol sont les témoins de son grossier génie ; sa conscience ne fut sans doute pas moins grossière, et le développement ultérieur ne partit peutêtre que d'un pouvoir logique et de quelques impulsions instinctives. Il est certain que l'épopée ni le drame primitifs ne peuvent jeter de lumière directe sur ce point obscur, puisqu'ils se sont produits à une époque où la conscience était déjà un

groupe très riche d'impressions et d'idées ; ils nous laissent du moins saisir l'action de rexpérienoe sur les rudiments reçus d'un passé ténébreux dans lequel les racines des premières créations dramatiques plongent assez profondément. .

On a reproché au grand Corneille d'avoir fait parler les Romains à sa guise. Eschyle, Sophocle, Euripide ont fait parler aussi leur propre langue aux personnages qu'ils empruntaient à la légende sortie de l'imagination d'un âge barbare. Il suffit d'opposer les sentiments que leur prête le poète aux actes que la tradition leur attribue, pour sentir le progrès moral qui a été accompli. Dans les poèmes homériques, la douceur du génie ionien amollit déjà les sauvages héros mythiques. On n'aperçoit du reste nulle intention didactique dans ces admirables poèmes. Eupiride, au contraire, verse ses grâces et ses préceptes dans le moule de ces vieilles histoires, que les tra* giques continuaient à traiter parce qu'elles étaient familières au public athénien ; mais la tendresse de Racine n'est pas plus déplacée dans le rôle d'Oresle ou de Pyrrhus, que la sensibilité d'Euripide dans le rôle d'Hippolyte ou de Ménélas.

D'un autre côté, si nous prenons les mythes en eux-mêmes, il est vrai qu'il faut renoncer à leur trouver un sens, soit historique, soit symbolique, et le mieux est de les accepter tels quels^ comme fait

Grote^. La texture de ces mythes n'est-elle pas pourtant une indication précieuse sur l'état moral de Tâge qui les 3i^ imaginés ? Toute l'aventure d Oreste, par exemple, ne garde-t-elle pas la trace de progrès réalisés dans la constitution de la famille? C'est par là que les œuvres des poètes qui ont travaillé sur ce riche fonds se nouent aux lointaines origines.

Les lourdes épopées de l'Inde ne sont pas antérieures à Homère ; elles sont venues après les Védas et elles appartiennent à une civilisation qui comptait dès lors un long passé. Nul art en sa fleur n'est plus voisin que la poésie grecque d'une époque légendaire et relativement primitive. Combien Téclosion fut rapide sur cette terre privilégiée 1 Quels souffles tièdes, passant sur les mers, la favorisèrent I Que ce soient d'ailleurs les poèmes homériques, les hymnes indiens, les antiques livres de l'Egypte, ou, en sautant les siècles pour écouter les bégaiements lies nations occidentales, que ce soient les Eddas, les Sagas, Tépopée h-ançaise, allemande ou Scandinave, ces chants, ces poèmes portent sur un fond eommun.de sentiments qui sont entrés en pleine activité et qui accusent déjà un sens d'évolution. J'ai besoin, pour ne pas partir au hasard, de re-

1. Hist, de la Grèce (traduction de Sadaus), tome II, ehap. IL

connaître ce fond et d'analyser les sentiments qui sont les sources de. notre activité morale.

Les passions simples restent les mêmes. Que Ton étudie Texpression des passions dans V Iliade ou dans la Chanson de geste, dans Euripide ou dans Racine, dans le roman ancien ou moderne, on trouve qu'elles agissent toujours de la même manière, qu'elles sont notre nature constante; et c'est pourquoi certaines figures, le plus fortement marquées, ont pu reparaître sur la scène, sans que le poète eût besoin de changer leur vieux nom pour nous y intéresser. Phèdre, et Médée même, ne sont-elles pas de tous les temps ? Les dehors changent-ils jamais le dessous ? Roland a les passions d'Achille, et il en aurait le caractère, si des sentiments nouveaux ne déterminaient sa volonté.

Il semble que deux instincts profonds soient les racines de nos passions ou comme les points de centre de ce monde tumultueux*. L'instinct de la conservation personnelle rapporte tout à soi ; mais il devient moins âpre à mesure que les hommes trouvent plus de facilité à satisfaire leurs besoins matériels ; il s'adoucit surtout sous l'influence croissante

1. M. Fouillée accepte, avec M. Littré,que les sentiments égoïstes et altruistes ont leur origine dans ces deux besoins de la substance vivante elle-même : se nourrir pour se conserver, se reproduire pour subsister comme espèce. — *Rev, des D. St. du 15 sept. 1880.

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des sentiments sympathiques qui dérivent de l'amour ou, tout brutalement, de l'instinct de reproduction. L'amour, en effet, tel que les plus anciens poètes nous le peignent, est une passion travaillée, et il prouve à merveille Téducation qui a tiré d'un fruit grossier le fruit le plus savoureux. L'amour, sorti de rinstinct, est un fait moral, parce qu'il contient ridée d un devoir, et il est un fait social, parce qu'il produit une institution. Il se transforme encore par l'adjonction de nouveaux sentiments et de nouvelles idées, car ce sont des sentiments acquis, entrant en balance avec nos passions, qui en sont les éducateurs. L'instinct sexuel a sa grâce naturelle ; il a aussi sa brutalité, qu'il .porte dans Tamour, et toutes nos révoltes ne peuvent rien contre cela. Mais l'impulsion instinctive produit des effets tout nouveaux dans le mariage qui la règle et l'assujettit à d'autres fins. Ce beau passage de Milton doit être toujours cilé ; « Adam ne se détourna pas, je pense, de sa belle épouse, ni Eve ne refusa pas les rites mystérieux de rumeur conjugal, malgré tout ce que disent austè-

lement les hypocrites de la pureté, du paradis

Siilut, amour conjugal, mystérieuse loi, véritable source de l'humaine postérité!... Par loi l'ardeur adultère fut chassée des hommes et reléguée parmi le troupeau des bêtes ; par toi, fondées sur la raison layale, juste et pure, les relations chéries et toutes les

LA MORALf!: DANS LE DHAME H

charités du père, du fils et du frère furent connues pour la première fois... * » Mais TAdam et TEve préhistoriques n'ont pas été ce beau couple du chimérique Eden que le poète regarde dormir sous « un dôme fleuri qui faisait pleuvoir des roses. » La famille ne s*estpas constituée au premier jour, et la filiation, on le sait, est rcî^lée longtemps au hasard.

On a relevé un trait dans les Euménidés d'Eschyle, qui révèle au moin^ l'importance que les Hellènes attachaient à établir la descendance par le père, au Heu que chez d'autres peuples, connus d'Hérodote, elle s'établissait encore par la mère. « C'est le père qui engendre, dit Apollon défendant Oreste, la mère n'est que le lieu où le germe de la vie est déposé. » Et aussi : c Je suis toute pour la cause du père^ » dit Minerve. Les Grecs, quoique cela contredît leur légende d'un âge d'or, se figuraient, au-delà, une période informe que les héros mythiques avaient débrouillée. A l'époque de la démocratie athénienne, la femme est déchue, peut-être sous l'influence des mœurs orientales, du rang qu'elle gardait dans l'Odyssée; rhélaere prend le rôle brillant et l'épouse légitime s'efl'ace. Les Athéniens n^en sentent pas moins l'imporlance d'assurer la légitimité des enfants, et Euripide ne se lasse pas de répéter qu'il n'est pas bon qu'un homme ait plusieurs femmes.

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