LE COMMANDEMENT MORAL
La Dikê répond à l'idée d'une obligation confondant Tautorité de la religion avec celle de la coutume. — La conscience devient un pouvoir actif et original (Antigone de Sophocle). — Passage d*un état de conscience à un autre et d'une morale théologique à une morale métaphysique. Dédoublement de la morale dans le stoïcisme (les Nuées d'Aristophane et Sénèque le tragique. Ôresle et Hamlet : analyse du drame de Shakspeare). — Commandement moral, comme résultat de jugements antérieurs (Emilie de Cinna, Cornélie de Pompée). — Schiller corrige Kant (Posa de don Carlos), La règle de la conduite est de la nature d'un jugement. Rôle des constructions idéales successives. C'est l'expérience qui est critère. Caractère positif du commandement (le Tell de Schiller). — Vhomme-fin de Kant et l'homme naturel de Rousseau. Le droit Contre la loi : conflits tragiques.
Quel groupe riche de sentiments et d'idées apparaît la conscience humaine aux regards d'un Socrate qui rinterroge I Une société est un véritable organisme, vivant et croissant comme autour d'un axe de relations définies qui sont assurées par cette conscience profonde, unique trône de la Thémis homérique et de l'idée de Platon.
Celte Thémis, le vieux poète l'asseoit, déesse personnelle, à côté de Zeus, et c'est elle qui dicte aux
Si LA MORALE DANS LE DRAME
juges les sentences qu'ils prononcent. Ces sentences, ordres ou « Ihémîstes », ont donné naissance, je le répète avec Grote et âii* S. Maine, à la « Dikê », qui répond à Tidée d'une obligation confondant l'autorité de la religion avec celle de 1& coutume. Le fait singulier de la conception de l'homme des anciens âge« 6éi qu'il ifanâporte les prescriptions, d'àîllièut*g toutes sommaires, de sa conscience à un pouvoir supérieur^ qui, est 6ensé lés avoir établies et qui est chargé de les garder. Lés àvètîliîrès tragiques de la légende révèlent le séntimènl gérieu}^ de certaines obligations essentielles à U vie côrflmunè et que maintient une volonté divine^ L'homme primitif compf etid le niôridè moral de la mêtnè mahiêfè que le monde physique ^ et il ne conçoit une action &outenue ou périodique qu'en suppoëaui l'êiisience d* une personnalité dont cette action est l'œuvre *.
Les tragiques sont déjà bien loin d'Homère. Ils soilt membres d^une cité qui a des lois écrites en vue de 0ns déterminées, et c'est le sentiment de ces uns, que j'ai montré constituer le juste, qui oblige leur raison et leur volonté. Certes, ils restent religieux et ils rapportent encore les prescriptions de la cons-
1. 'Je reconnais pourtant, avec Spencer, avec Bernard Pérjbi, que flc rhomme primitif accepte ce qu'il voit comme fait l'animal », -^ qUe i Tehtknt fie s^étfieut ^ùêf^e àë flnvisiblé, de éé qtil est et t^i sâttti se montrera, et j'eMime qiiè rAutoiiierphismè eét une interprétation secondaire.
cience à une source divine ; mais en même temps la conscience intervient comme un pouvoir actif et original. Ainsi, danfe l*An/tgfone de Sophocle : € Connaissais-tu, démande Créoû avec colère, la défense que j'avais faite? — Je la connaissais, répond la pieuse sœur de Poiynice; pouvais-je l'ignorer? elle était publique. -^ El cependant tu as osé Ifansgresâer celte loi? -^ C*est que Jupiter nfe Ta pas publiée; c*est que la justice, qui habité avec les dieux infernauXy n'a point imj^osé aux hommes de pareilles lois. Et je ne pensais pas que tes décrets eussent assez de force pour faire prévaloir la volonté d'un mortel sur les lois des dieux, qui ne sont pas écrites, mais immuables, car elles ne sont ni d'aujourd'hui, ni d'hier, elles existent de toute éternité, et personne ne sait quand elles ont pris naissance. »
Dans le cas particulier d'Ântigone, il ne s^agit que de la sainteté d'un devoir du culte domestique ; mais il est évident que les expressions du poète portent plus loin, et que ceâ lois immuables, non écrites , représentent à sa pensée la somme des obligations moraleâ désormais fixées dans la conscience humaine. Ces obligations, que les dieux ont dictées, il les sent en lui et il s'y appuie pour résister à l'injil3tioe. Là conscience est à présent fortifiée en l'homme, elle est sa lumière intérieure} qui brillera chaque jour d'un plus vif éclat, et à celle liimiêre
il discute les nouvelles lois et les nouveaux ordres.
On devine ici le passage d'un état intellectuel à un autre, et d'une morale théologique à une morale métaphysique. Les agents surnaturels qui peuplaient le monde physique s'évanouissent. Dans les Nuées^ le bonhomme Strepsiade s'écrie avec surprise, aux leçons de Socrale, — que ce n'est donc pas, comme il l'avait cru jusqu'ici, Jupiter qui fait pleuvoir en pissant dans un crible ! Chez ces incrédules, Aristophane, Euripide, la conscience s'érige en un pouvoir * autonome, et elle apparaît comme ouvrière du droit ; elle demeure d'aiHeurs respectueuse envers les ordres de l'État.
Le personnage dé l'Injuste, dans les Nuées, se défmit — le raisonnement appliqué à contredire la justice et les lois ; il se flatte de renverser en un moment tout ce que dira le Juste : « — Et d'abord je soutiens qu'il n'y a pas de justice. — Il n'y a pas de justice? — Non; où est-elle ? — Chez les dieux. — Si la justice existe, comment Jupiter n'a-t-il pas péri, lui qui a enchaîné son père?....^ » Aristophane fait un crime à Socrate de ce raisonnement, Ao^oî, qui est en train de changer la religion et les idées reçues;
1. « Qui in*a forgé un cœur d'homme? n'est-ce pas le temps tout-puissant et le destin étemel, mes maîtres et les tiens ?. . . . • Prométhéey de Goethe.