‹ La morale dans le drameChapitre 30 sur 59 · Poèmes dramatiques, trad. Tourguéneff et Yiardot · texte numérisé non relu

Poèmes dramatiques, trad. Tourguéneff et Yiardot

2. Rappelons le Juif polonais, de MM. Erckmann-Chatrian. — En mémo temps que les Erynnies sont les gardiennes de la justice domestique, Eschyle a objectivé en elles le remords. « La terreur est un juge vigilant toujours attaché à la conscience, » dit Thorrible chœur. L*hallucination d'Oreste dénote J'ébranlement de son cerveau.

Tamour. Au moment où le drame commence, elle est déjà la maîtresse de Laurent, l'ami du mari. Les coupables simulent hypocritement l'indifférence ; mais ils sont las de se contraindre. Ah! si Thérèse était jamais Veuve?... veuve ! le vertige du plaisir les entraine au crime. Le dimanche qui suit, dans une partie sur la Seine, Laurent fait chavirer le bateau, il sauve sa maîtresse et noie le malheureux Camille. Un an se passe. La maison Raquin a repris ses habitudes; les triviaux comparses y viennent le soir jouer leur partie de dominos. Nul ne soupçonne les complices ; on plaint Thérèse, on estime Laurent ; la vieille mère a reporté sur eux sa tendresse. Mais, eux, le cauchemar les point et la complicité qui les accole les fait se haïr sourdement. On les marie. En vain ils tentent de recommencer les scènes d'autrefois et de parodier la nuit des noces; le crime a fait s'enfuir l'amour ; ils se sont trompés. Et ils ont peur l Laurent veut pourtant être homme, redevenir Tamant de Thérèse. Ses yeux troublés rencontrent le portrait du mort, dont le regard fixe semble le menacer, le poursuivre; il va retourner le portrait, et affolé, halluciné, il vomit Taveu du crime. La vieille mère, qui montait de la boutique au bruit de leur querelle, entend cet aveu et tombe frappée de paralysie. Elle ne meurt point ; elle sera le témoin muet de leurs tortures, la vengeance qui attend.

La paralytique est toujours là, immobile dans son fauteuil; elle n'a de vivant que son regard, qui les épie, qui les juge. Une fois même, elle réussit à remuer les doigts et écrit sur la table où chacun épèle les lettres qu'elle forme : « Thérèse et Laurent ont. . . » Elle s'arrête. Pourquoi? Si elle parlait jamais ! Elle préfère les voir souffrir, laisser j leurs remords les choquer l'un contre Taulre. » Car ils se haïssent tout à fait, maintenant. Ils parlent de se livrera la justice, non pour réparer, mais pour se soustraire au îourmcnt de la haine et de la peur. Un jour, Thérèse surprend Laurent qui lui verse du poison dans son verre, et Laurent, se retournant, voit Thérèse qui lient un couteau levé sur lui. Ils boivent tous deux, pour en finir, harassés de vivre ainsi. Madame Raquin les' contemple expirer et murmure: ils sont morts bien vite !

De tels désordres cérébraux ne peuvent se produire qu'à la suite d'une excitation violente de la volonté, t!l même d'une lutte morale, qui suppose la conscience du commandement moral. Ils ne se produisent pciSj du moins au même degré, chez certains indiviflus déterminés pour le crime, quelle que soit la cause physiologique de cette détermination. Le remords organique, sous la forme que M. Zola, par exemple, lui a donnée dans Thérèse Raquin, enferme une qunlité morale ; seulement la terreur, en de pareils

cas, est réiément dominant du remords, le caractère qui efface les autres.

CommenI expliquer, d'ailleurs, que la conscience n'ait pas retenu ces malheureux au bord du gouffre où ils s'abîmaient? C'est que le mobile qui les poussait au crime a été assez puissant pour refouler un moment les autres mobiles qui les en pouvaient détourner. Il faut, pour faire criminels les individus qui ont reçu une éducation morale, qu'un vent furieux ait soufflé sur eux et emporté leur volonté dans son tourbillon. Aussitôt que Tacte a été accompli, les motifs qui avaient été écartés reparaissent et reprennent le dessus : la conscience parle en «créancier brutal », comme dit Pouchkine*, et Tétre moral se retrouve désaccordé en quelque sorte.

Une scène très-curieuse du Faust est celle de la cathédrale, indiquée tf un trait par Goethe. Au lieu que ce soit une voix sainte qui parle à la conscience de Marguerite, c'est « l'Esprit malin » qui lui commente le chant lugubre du Dies irœ et qui est la figure de son remords. L'effet tragique de ceu<:^ scène est d'accord avec la philosophie de la pauvre pécheresse. Sa conscience parle à la simple Gretchen la langue du confesseur : le péché, c'est la damnation. La terreur qui envahit tout son être et la

1, Le Baron avare (loc, cit,).

fait tomber à genoux, évanouie et demi-morte, ne lui vient pas des circonstances du péché même. Hélas! la faute était si charmante ! mais le péché a livré son âme au diable. Il est là qui vient la prendre et qui l'attend ; il.se réjouit de ce péché qui lui profite. Étrange conception religieuse, où il y a un dieu de Tenfer qui a intérêt à la faute et qui fait son bien du mal des hommes ! Puis on retrouve Gretchen gisante dans la pi*ison, sous la main du bourreau, et quasi folle. Elle a noyé son enfant; à peine si elle s'en souvient : elle avait peur du monde et des quolibets des jeunes filles à la fonlâine, elle n a pas su ce qu'elle faisait. Elle s'abandonnerait encore à son Henri, au bien-aimé, qui vient la chercher dans sa prison et l'arracher à la justice ; mais, quand Méphistophélès entre pour presser Faust et l'avertir que laurore blanchit déjà, sa conscience revient à Marguerite, l'horreur d'elle-même et la frayeur de l'enfer. Elle est sauvée !

Certes, l'élément essentiel du remords est le sentiment douloureux de l'être moral se retrouvant en désaccord avec lui-même, détourné de la fin qui est son devoir, qui est sa loi. Mais ce sentiment est toujours mêlé soit à quelque trouble du cerveau, soit à une dépression des forces physiques qui est la conséquence de la faute, soit à la crainte des lois ou de l'opinion, soit à une terreur religieuse. On se

rappelle cette supérieure de couvent, aux mœurs infâmes, dans la Religieuse de Diderot, qui commence sa confessian en ces termes : « Mon père, je suis damnée I... d, et devient folle. Je ne vois pas d'exemple, au théâtre, du remords moral abstrait; je n'y vois pas d'exemple, noii plus, d'un suicide qui puisse être imputé uniquement à la douleur morale de la faute.

La Phèdre d'Euripide ne se lue point pour le remords, quoique consciente, et responsable. 11 est vrai, c'est Vénus irrésistible qui a allumé en son cœur une passion violente pour Hippolyle, dans le dessein de perdre ce jeune homme cher à Diane ; néanmoins Phèdre se sait coupable, et Vénus, dans la langue d'Euripide, c'est l'amour. Phèdre se connaît et s'analyse : « Je connaissais l'infamie de ma passion... Ce qui me décide à mourir, chères amies, c'est la crainte de déshoçorer mon époux et les enfants que j'ai mis au monde.... Un homme, fût-il né plein d'audace, n'est plds qu'un esclave, dès qu'il a conscience des opprobres de ça mère ou de son père. 11 n'est qu'un bien, dit-on, aussi précieux que la vie, c'est une âme juste et droite. Le temps dévoile, à son heure, la méchanceté des mortels, comme le miroir reproduit les traits de la jeune vierge»: puissé-je n'être jamais comptée au nombre des mécliants !... » Dans le long morceau d'où j'ex-

trais ce passage, c'est Euripide qui parle et fait sa harangue ; mais, en poète draniatique qu'il est, il ramène bientôt la vraie Phèdre, celle qui voudrait jouir de son amour incestueux^ qui se tue faute de pouvoir le satisfaire, et qui, au moment de se pendre, suspend à son cou les fatales tablettes qui dénoncent Hippolyte ! Elle ne se tue point pour le pur remords et pour l'exemple, cette femme qui commet en mourant le pire crime, celui d'accuser un innocent ! Elle veut que le farouche Hippolyte « ait sa part du mal qui la tue. » Au trouble de sa conscience est mêle le désespoir de la passion et la peur d'être dénoncée à son époux.

Racine, quoiqu'il ait donné à sa Phèdre un sens moral plus délicat, ne Timmole pas non plus au remords abstrait. Sa Phèdre se tue quand elle découvre qu'Hippolyte aime Aricie, et pour se soustraire aux tourments de la jalousie, autant qu a la morsure de sa conscience.

« Ah! douleur non encore éprouvée!

Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports, La fureur de mes feux, Thorreur de mes- remords, El d*un cruel refus l'insupportable injure, N'était qu'un faible essai des tourments que j'endure ! lis s'aiment ! » (Act. IV, se. VI).

Le fer l'aurait délivrée et aurait tranché sa vie d'un coup. Elle a choisi la mort plus lente du poison

pour avoir le temps, au contraire de la Phèdre d'Euripide, de justifier Hippolyte et de confesser son crime. Il semble que sa dernière jouissance soit de parler de cette coupable ardeur l Euripida écrivait la tragédie d' Hippolyte et ne s'apitoyait pas sur Phèdre ; Racine écrivait la tragédie de Phèdre et il voulait rendre cette femme incestueuse digne de pitié. De là, la différence des deux actions. Mais la nature du remords a été comprise de la même manière, on le voit, par Tun et par l'autre poète.

La Phèdre de Sénèque ne parle pas de ses remords et dit un mol assez déplacé :

« Non licuit animos jungere : at certé licet Junxisse fata. » (1183-84).

A mesure qu'on s'éloigne du monde antique où la fonction sainte de Tamour était de perpétuer la famille, l'amour affecte des allures indépendantes et se donne volontiers le plaisir pour but. La Phèdre de noire vieux Robert Garnier* (traduite de Sénèque avec une pointe d'accent nouveau) plaide la liberté des amours ; elle se révolte contre le joug légal que les bêtes ne connaissent pas : '

« Et n*eBt-ce pas pitié qu'il faiUe que Ton aime A Tappétit d'un autre et non pas de soi-même ? 9

Maltliieu est le seul des quatre évangélistes qui parlé du suicide de Judas Iscariote et donne ainsi toute son importance à cet épisode du drame de Jésus. — « Alors Judas, qui l'avait trahi, voyant qu'il était condamné, se repentit, et reporta les trente pièces d'argent aux principaux sacriûcateurs et aux sénateurs, — disant : j'ai péché en trahissant le sang innocent. Mais ils dirent: que nous importe? lu y pourvoieras. — Alors, agrès avoir jeté les pièces d'argent dans le temple, il se retira, et s'tn alla, et s'étrangla. » — Sur cette donnée, on pourrait se figurer Judas repentant et s'étranglant par horreur de son crime : la cupidité l'aurait aveuglé, et il se meurtrirait ensuite aux pointes de son remords. Mai^ la trahison de Judas ne serait alors pas beaucoup pire que la lâcheté de Pierre reniant trois fois son maître ; il se laverait par la mort et ne mériterait pas réternelle exécration de la postérité. Le véritable Judas est celui qui a les doigts trop longs et dont le baiser tue ; sa conscience est obscure ; son remords est fait du mépris de tous, de la peur du châtiment et de la crainte superstitieuse du maître, qui est peut-être vraiment fils de Dieiil II se sent perdu, il jette les deniers du sang derrière lui, avec le regret de n'en pas jouir, et il se va pendre par lâcheté, en blasphémant. Tel est le Judas des Mystères, celui que le peuple a compris et qu'il a créé de moitié.

Cet épisode de Judas est traité explicitement dans le grand mystère breton ^ La première scène est chez Simon le lépreux. Marie-Madeleine verse ses parlumssur le corps de Jésus. A cette occasion, le démon tente Judas : « Écoute, Judas, qu'est-ce qui vient d'arriver ? Quelle prodigalité sans utilité ni besoin, de perdre un parfum agréable et précieux dont lu aurais pu avoir pour ton profit trente deniers en bel argent? » Le cupide majordome en est d'avis : on eût vendu ces parfums pour en donner le prix aux pauvres honteux! 11 veut être pendu s'il ne se rattrape largement. 11 va trouver Anne et Caïphe qui sont à délibérer au sujet de Jésus, et il le leur vend à prix comptant. « Je le leur livrerai sans délai, dit-il, en peu de temps, avec plaisir, quand je devrais mourir à la peine. » Celte scène (Se. II) est rapide et sinistre. Judas y mérite bien les qualifications que lui inflige le témoin chargé de faire le récitatif ou sommaire de chaque scène, de — fourbe au premier chef, faux mïjrchand à froid, avare, meurtrier fierté. A la Paque (Se. III), Jésus donne du pain à Judas et le renvoie. Judas se trouble ; le démon l'affermit dans le mal : « Judas, tiens bon contre ton cœur... Personne ne t'estimera, si tu

1. Hersart de la Villemarqué: Le Grand Mystère de Jésus (Paris, 1866;.

montres tant d'hésitation; après avoir reçu leur argent, ce serait fort mal. » /

Après qu'il a consommé son crime, nous retrouvons Judas (Se. VII) se lamentant et criant : malheur I malheur ! Il est en proie à une folie furieuse, dit le lémoin. Il maudit cet argent qui a allumé ses désirs. Il n'en pourra pas jouir : il a mal compté. 11 a vendu le sang d'un Dieu ! Ah ! si Jésus lui pouvait pardonner, comme à Madeleine ! Il se repentirait ; mais sa destinée n'était-elle pas d'être damné ? Le démon appelle une Furie pour le tourmenter. Pareille à Tantique Erynnis, elle accourt vers le coupable : a Tranchantes et aiguës sont mes dents. D'abord je vais répandre la terreur sur ses pas, puis je serrerai autour de son cou, à l'étouffer, le lien auquel il doit se pendre. » Elle l'aborde et l'avertit qu'il ne doit espérer aucun pardon. Judas se récrie : n'a-t-il pas rendu l'argent? Il s'indigne contre Dieu qui l'a pétri de mauvaise matière. La Furie lui réplique qu'il l'entend mal et qu'il avait sa raison pour vaincre ses mauvais penchants : il est vraiment coupable. Donc, plus de pardon ! gémit le malheureux. — Tue-toi raide. Alors il appelle Satan ; il lui lègue son corps et son âme et prononce sur lui -même l'érernelle damnalion. Il blasphème à pleine bouche. La Furie, le baisant, achève de l'étrangler.

On voit que l'auteur du Mystère a interprété avec

science le texte de Matthieu ^ Son Judas est un vicieux, dont le remords n'est pas celui du juste repentant. Judas a peur ! Cette furie attachée à ses pas, c'est son hallucination et son vertige. Il ne lait le brave contre TEnfer que pour se délivrer de répouvante qu'il en a. Dans les Dialogues de la Passion qui font suite au Mystère (3° Partie), la scène troisième, qui a pour titre U arbre de JudaSy est comme une contre-épreuve des scènes de la première partie. « Quand il vit son maître portant la. croix, dit le récitatif, Judas prit la fuite, u II court se pendre. C'est son ange gardien, cette fois, qui l'arrête et l'exhorte à demander son pardon à Dieu : « Il ne créa aucun homme pour le perdre, pas plus le sage que le fou. » Trop grand est le crime de Judas ; il se sent marqué (son Ubre-arbitre que l'ange invoque pour le rassurer, le démon le lui prouvait pour le désespérer). Il se va pendre à la plus haute branche du sureau qu'il aperçoit là-bas ; il est brouillé, il voit — les bourreaux tout prêts qui vont jouer leur rôle de chiens furieux pour l'enlever du monde. Il bFasphème encore.

C'est assez d'exemples pour faire ressortir l'importance, dans les phénomènes du remords, de ces deux éléments, — la déception d'un faux calcul et le dé-

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