Cf. Matthieu f xxvi et xAvlt
sordre raenlal. Le remords d'an acte violent est toujours accompagné, je le répète, de quelque sentiment qui joint ses effets à ceux de la conscience morale. Le remords d'Othello (la jalousie est un de ces vents furieux qui balayent la volonté) est plus insupportable par le désespoir de Vamour. Orosmane, qui ne sait pas trouver les sanglots du More, regrette son désir, quand il se poignarde sur le corps de Zaïre :
« Dis que je Tadorais et que je Tai vengée. »
Dans la vie réelle, ta crainte des coups de la loi augmente ou domine le trouble de la conscience. Dans les cas oii le coupable, le commis infidèle, le banqueroutier, a réussi à se dérober aux tribunaux par la fuite, le souci de l'opinion lui pèse encore.
Si Ton veut trouver l'expression morale du remords plus dégagée de ces diverses émotions, il faut quitter le milieu, violent de la tragédie. La comédie moderne, qui entre dans le détail de la vie, montre mieux, d'ordinaire, les nuances délicates de la conscience. Il me suffira de fournir uh exemple, que j'emprunte à la Contagion de M. Emile Augier.
Un ingénieur, André, a en poche une concession du gouvernement espagnol pour le creusement d'un canal navigable de vingt-cinq lieues entre Cadix et
Rio-Guadiario^ qui supprimerait Gibraltar. Un intrigant, d'Estrigaud, offre de lui acheter cette concession à un gros prix, avec la pensée de la revendre à un agent anglais qui tuerait l'affaire. « J'ai ma responsabilité envers le gouvernement espagnol, lui objecte André, et j'ai besoin de savoir à qui je vends. — Vous vendez au baron d'Estrigaud, qui endosse votre responsabilité et vous en décharge. N'en demandez pas davantage. — Au fait, c'est assez vrai. Le surplus ne me regarde pas, tant pis pour vous si..... Eh bien, non ! c'est une capitulation de conscience inacceptable ! Je sais à qui vous vendez, et toutes les escobarderies du monde ne feront pas que je l'ignore. » Si l'afiaire dont il s'agit ici est fictive, le cas est de ceux que la vie présente souvent. « Ah ! s'écrie André, un moment grisé par le luxe du demimonde où il se trouve introduit pour la première fois, les parents pauvres ont bien besoin^de tant raffiner la conscience de leurs enfants ! » Us le font toutefois et enseignent qu'il n'est rien plus précieux au monde que l'honnêteté.
Mais supposons que l'André de la pièce ait consenti à ce marché. Sa conscience lui reprocherait sévèrement cette capitulation, arrachée par le désir des jouissances de la fortune. A ce reproche s'ajouterait, d'ailleurs, le regret de son projet sacrifié, l'humiliation de s'être abaissé devant un tiers et
d'être déchu de sa supériorité morale. Supposons maintenant que nous le retrouvions après dix ans passés. Il est probable que les pointes de son remords seraient bien éraoussées. De nouvelles luttes auraient affaibli le souvenir de cette bataille perdue de la conscience; il aurait réparé ce désastre moral: ou peut-être, continuant à déchoir, il se serait fait Tâme d'un malhonnête homme *.
Ceci me suggère deux observations qui feront pénétrer plus avant dans la nature des phénomènes du remords. L'une est que Tadjonclion d'une impression organique fait persister le remords : ainsi le reproche d'une faute qui n'a pas eu de témoins est plus durable quand les effets de cette faute continuent à peser sur l'individu ; la honte d'un ancien vice est plus amère quand on souffre d'une dépression des forces qui en a été la suite. La seconde t)bservation concerne la vertu singulière que nous attribuons à la peine, au châtiment, de purger notre remords. Dans Y Heautoniimorumenos de Térence, Ménédème, qui s'accuse d'avoir traité son fils avec
1 n convient de citer ici le LadisloiS Bolski de M. Cherbuliez. Bolski a manqué à son devoir de polonais, pour l'amour d'une femme ; sa faute, et le remords qu'il en montre, le diminuent aux yeux de cette femme hautaine, qui lui inflige la plus cruelle injure; il devient fou, et la folie lui est Un bienfait, parce qu'elle Tempèche de penser.
trop de sévérité, se châtie soi-même et s'impose des privations qui le consolent :
« Decrevi, tantisper me minus injurise, Chrême, mec gnato facere, dum fiam miser. »
Le joueur qui, fatigué d'insomnie, s'en vient le matin avouer à son partenaire qu'il a triché la veille au jeu, en réalité se pardonne à soi-même. L'homme qui va se livrer à la justice, ayant failli, le fait pour recouvrer la paix de sa conscience ; il fait réparation, de sa personne, à la société. Une relation étroite existe entre l'état de conscience de l'homme policé et le caractère des lois pénales qui emportent l'idée de répression d'une offense à la morale. Certainement aussi, le prêtre qui reçoit la confession d'un péché en décharge Tâmé du pénitent : c'est le danger de cette pratique. Lorsque le commis infidèle a restitué l'argent soustrait, il n'a fait que réparer le dommage, et la faute n'en reste pas moins commise ; elle lui devient pourtant plus légère. C'est qile la notion logique, qui est le fond de l'idée de justice, exige une équivalence, une satisfaction, soit matérielle, soit morale, et le remords s'efface à mesure qu'on juge l'avoir réalisée.
Satisfaction morale, ai-je dit. Le remords répond
nécessairement aux seuls devoirs que notre raison nous démontre : il est donc en proportion de la qualité de la conscience. Le senliment pénible de non conformité à une perfection de soi conçue comme fin de la personne morale, comme devoir, ne peut s'élever et devenir l'élément dominant du remords que dans une conscience riche de démonstrations et très travaillée.
Imaginons Tbistoire de Gain : on passerait par tous les degrés de la conscience. Je termine en rappelant deux drames de Gain qui sont deux époques, si Ton veut, de cette histoire.
Le drame anglo-normand du douzième siècle * n'a pas donné de remords à Gain, afin de le châtier sans regret. Il en a fait la mauvaise conscience, en le dégageant du symbolisme qui enveloppe le Gain de la Genèse. Abel paraît en robe blanche et Gain en robe rouge. Abel entretient doucement son frère, il l'exhorte à offrir à Dieu les prémices de ses récoltes. Gain lui répond qu'il sait bien sermonner, mais qu'il ne lui plait pas donner sa dime :
« Par mon mesfait ne serras-tu dampné. »
Abel insiste, il offrira, lui, au Seigneur son plus
1 Publié par Luzarche ; Adarn^ drame anglo-norraand du xti* siècle. (Tours 1854),
LA MORALE DANS Ll DRAME 129
bel agneau. Soit, dit Caïn, et moi de mon blé, — non pas du meilleur : j'en ferai du pain ce soir.