RESUME
Une science de la noorale a pour iiéces^aire préparation une enquête sur le développement, à travers les âges, des faits et des idées qui en sont la matière. Le témoignage du drame fournit à une telle enquête des documents précieux ; d'autant plus précieux que les actions dramatiques sont une sorte d'expériences fictives qui répètent et interprètent celles de la vie réelle. Ces* le point de vue qui m'a frappé. Aussi n'ai-je pas disposé ce livre dans Tordre qui eût convenu si j'avais entrepris d'écrire une histoire du drame pour, contribuer à une histoire de la morale. J'ai cherché, dans le théâtre principalement, une correction des systèmes par la vie, et je Tai étudié avec l'intention particulière de dégager les données qui sont communes à toute construction morale, de découvrir le sentiment profond que les hommes ont toujours eu des idées essentielles de bien, de devoir, de volonté, de sanction, et de montrer le lien naturel qui attache ces idées l'une avec l'autre.
L'homme apporte dans la vie sociale, pour laquelle il est fait, ses instincts de conservation personnelle
et de reproduction, son égoïsme et sa sympathie. Il y apporte encore ses besoins intellectuels, ses intuitions logiques, dont Tune, s'exerçant dans le domaine de la morale, a donné naissance à son idée de justice. L'objet, le bien qu'il entend est, en conséquence, un état idéal capable de satisfaire ses divers besoins, et ce mot large couvre à la fois des relations d'ulilite, de sympathie et de justice. Ni Tégoïsme, ni l'amour, ni la logique, isolément, ne pourrait créer ou expliquer la société morale. L'ordre du juste serait brutal, s*il n'était tempéré par la pitié, et il serait chimérique, s'il n'était accommodé à Tulilité. D'ailleurs cet état idéal que l'homme conçoit est poursuivi et n'est réalisable que par le moyen de fins intermédiaires que sa raison accepte ou démontre, et qu'elle transforme, les y fixant, en des devoirs de la conscience, dont Taccomplissement devient une condition du bien de la personne morale et une loi même de sa nature. De là, tout s'entend et s'enchaîne : les conflits moraux, qui sont les crises de la formation de la conscience durant Taccroissement laborieux des sociétés ; le remords, qui est le sentiment d'un désaccord de la personne morale avec ses fins senties et commandées ; la liberté, qui est la détermination des causes antérieures agissant avec les causes actuelles; la sanction enfin, qui vient de la nature, de la loi, de l'opinion et, pour ce qui
regarde le devoir abstrait, de la conscience, qui est la seule et parfaite mesure de la responsabilité dé chacun. Le critère, ce sont^ nos idées et nos sentiments acquis, c'est notre constitution psychique, et d'un seul mol, c'est le grand éducateur des hommes, c'est le fait.
Que le drame dit cela, le poète n'en sait rien. La tâche du critique est d'y démêler la vérité d'observation qui est le plus souvent masquée sous la forme du langage. Je n'oserais dire que j'ai rempli parfaitement cette lâche. Tel chapitre développé ferait un livre ; je me suis borné, par une réserve prudente et pour ne pas trop prouver.
Une morale positive (ce sont mes conclusions), assise sur un fondement organique et faite pour la vie, ne posera donc pas pour fin, à la façon des mystiques, l'amour seul, qui s'égare vîle parce qu'il ignore ou méprise les intérêts et les moyens; ni l'utile seul, à l'exemple de certains économistes, parce qu'on risquerait de tarir l'amour et de voiler le juste; ni, comme fait volontiers l'école révolutionnaire, la seule justice logique, parce qu'elle néglige trop les nécessités de la pratique et les tempéraments de la bienveillance. Une telle morale, relative et raisonnable, pénétrera dans le détail de la conduite, au lieu que les systèmes d'intuition se reposent sur quelques règles générales et vagues du
sens commun. Elle ne se mettra pas en guerre avec la société, se développant par son moyen et avec elle : tandis, en effet, que les sociétés progressent, agrandissent leur vue jet modifient leur manière, l'office de la morale est de contribuer à leur progrès et de réclamer l'obéissance, établie sur l'assentiment de la raison commune, aux fins pratiques qui y servent. Les conflits moraux expriment un dôufe sur Tobjet relatif du devoir, mais ils n'affaiblissent pas l'obligation, et une morale positive ne compromet ni l'autorité de la loi civile, ni la dignité de la conscience. Écartant encore le dogme de la liberté absolue, elle envisage humainement les responsabilités et corrige l'esprit des lois pénales. Si la peine punissante a marqué un progrès considérable dans le développement moral, toutefois la loi ne doit pas tant avoir pour but de punir que de préserver. Le juge ne peut pas connaître les secrètes causes déterminantes qui expliquent la faute et il n'a pas qualité pour sanctionner le devoir abstrait. La société n'a pas affaire de châtier cruellement, mais de se garder étroitement; il faudra qu'elle soit plus douce dans les moyens et qu'elle prenne, en revanche, contre le malfaiteur, des garanties beaucoup plus sévères. Quant au drame, sa matière, c'est la nature morale de l'homme : elle peut être éclairée de plusieurs côtés, et la réalité dans l'art a plusieurs faces.
Le grand poète est celui qui fait réel en produisant rémolion de la beauté ; son œuvre nous approche un moment de celte harmonie de notre êlre qui est le désir et Teffort des âmes d'élite. L'art contribue à la moralité, comme fait la science. Celui qui connait mieui[ ce qui .est vrai, et qui sent mieux ce qui est beau, aperçoit aussi plus clairement et fait plus facilement le bien.
Digjtized
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