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L'adultère et ses prétextes

Si nous passons au thème traité par Dumas fils dans Diane de Lys, c'est-à-dire à l'adultère légitimé par le mariage mal assorti, nous constaterons qu'Augier n"a jamais abordé ce sujet, — sans doute parce que la solution rationnelle du problème lui paraissait claire et qu'il ne voyait aucun avantage à le débattre sous les yeux du public. — En revanche, il avait traité avant Dumas le sujet du Demi-Monde, en versifiant son Auenturière, qui est restée au répertoire. Cette œuvre de sa jeunesse n'est pas sans sacrifier quelque peu, comme le Joueur de Flûte, à l'imitation de Hugo et de sa Marion Delorme : elle reste néanmoins beaucoup plus favorable h la conception rationnelle de la famille que la pièce de son émule dont nous venons de prononcer le nom. L'ambitieuse Clorinde ne trouve pas dans l'adversaire de ses projets néfastes et de ses mensonges audacieux un sceptique, un dilettante qui ait été son amant au préalable (comme M™^ d'Auge en face d'Olivier de

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.lalin) : elle voit se dresser contre ses trames coupables toutes les forces saines du foyer domestique, incarnées dans un homme dont elle devient amoureuse sans qu'il sente la moindre velléité de répondre à son amour, -— Ajoutons que Le Père Prodigue, la plus morale à notre avis des inspirations de Dumas, n'est guère que L'Aventurière, rajeunie de trois siècles.

Le Fils naturel aura pour pendant, sous la plume d'Augier, Les Fourchambaulf, pièce adroitement, vigoureusement conduite et qui a pu être reprise avec succès plus d'une fois. Rappelons-en les péripéties dramatiques. — Le riche banquier havrais, Fourchambault, a une femme honnête, mais vaniteuse et dépensière, ainsi qu'un fils de cœur droit, mais de tête légère. Celui-ci fait imprudemment la cour à une Jeune fille de bonne souohe, mais sans fortune et que les siens ne lui laisseraient pas épouser : il s'agit do'nc ici d'une sorte de Denise qui serait demeurée honnête vis-à-vis de son Thauzette, et qui le demeurera jusqu'au bout. Cependant la faillite menace secrètement Fourchambault, de tout temps mal secondé par son entourage dans la saine gestion du patrimoine familial. Il sera sauvé du naufrage social qui le menace par un certain homme d'affaire du nom de Bernard, son fUs naturel, bien qu'il n'en sache rien, et par la mère de Bernard qu'il a jadis séduite et abandonnée. Dans sa générosité héroïque, celle-ci impose à son enfant d'exécuter, sans se découvrir, par pure piété filiale, ce sauvetage anonyme et muet. Bernard solde d'abord de ses deniers les dettes les plus criardes de la maison Fourchambault, p'uis s'impose comme associé au chef de cette maison afin de pouvoir conduire dès lors, d'une main plus habile et plus ferme, la barque du financier menacé

de ruine. Mais celui-ci continuera jusqu'au bout d'ignorer une paternité dès longtemps eftacée de sa mémoire et, seul, le jeune Léopold Fourchambault saura percer le voile dont s'enveloppe avec soin son demi-frère : l'influence de cet homme énergique le conduit à une conception de la vie moins frivole et plus virile. Enfin Bernard épousera la Denise de la pièce qui a soulïert du préjugé social ou même de la calomnie et saura donc comprendre, puis récompenser par le don de son cœur, la conduite admirable du fils naturel.

Ainsi, ce rejeton de l'amour illégitime trouve occasion et moyen de s'imposer à la famille bourgeoise qui l'a rejeté de son sein par la voie du sacrifice discret et de la charité désintéressée, à l'appel d'une mère qu'animent des sentiments du même ordre, et tous deux, sans jamais se faire connaître pour ce qu'ils sont. Il a gagné sa fortune par son travail au lieu de la tenir d'un épisode fortuit et discutable de l'existence maternelle, comme le héros de Dumas. Il n'a rien du passé peu clair, du ton rogue, de la pseudo-gentilhommerie de M. de Boisceny qui aborde les siens à la faveur d'un épisode adultère, se pose d'emblée en grand homme précoce au milieu de ces plats bourgeois, les écrase de sa supériorité dédaigneuse et vengeresse, pour finir par un mariage trop évidemment disproportionné à sa réelle condition sociale, mais que facihtent d'improbables succès diplomatiques. Dans Les Fourchambault, c'est donc une fois de plus la conception rationnelle ou même chrétienne de la vie (en dépit de l'anticléricaUsme d'Augier), qui s'oppose à la conception romanesque passionnelle, rousseauiste et sandienne de l'existence.

La Femme de Claude, que Dumas tira de son roman V Affaire Clemenceau, avait été précédée au théâtre

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par Les Lionnes Pauvres d'Augier. La préface, que ce dernier a mise, par exception, en tête de son drame, sonne déjà de façon tout autrement rationnelle aux oreilles d'un lecteur de sens droit que la plupart des sophistiques Avant- propos de Dumas. L'auteur y reconnaît, y proclame même l'immense influence qui rayonne de la littérature en général — et de la littérature dramatique plus que de toute autre — sur les mœurs, par lesquelles, dit-il avec pleine raison, les peuples se maintiennent en santé bien plutôt encore que par leurs institutions ou leurs codes. L'ne telle influence, ajoute-t-il, peut s'exercer dans le .sens du mal comme dans celui du bien. L'objectif du dramaturge doit être moins de corriger certains spectateurs que d'engager insensiblement l'ensemble de l'auditoire sur la voie de son amélioration morale ; car le vice individuel n'est pas possible à faire disparaître, mais on peut supprimer sa contagion, ou du moins la restreindre. S'il conclut, lui aussi, contre la censure, qui avait entravé la représentation de sa pièce, il avait à notre avis beaucoup plus de motifs que l'auteur de Diane de Lys pour accuser la clairvoyance de ses juges administratifs, et nous allons appuyer notre opinion par un rapide examen de sa pièce.

Elle rappelle plutôt certains ouvrages énergiques de la maturité de Balzac que les romans autoapologétiques de Sand. La « lionne » pauvre, la jeune et coquette M™^ Séraphine Pommeau, trompe son vieux et digne mari avec l'homme qui a épousé la fille adoptive de ce mari, avec l'avocat Léon Lecarnier. — C'est donc, à peu de chose près, la situation qu'Alphonse Daudet a traitée plus tard à son tour dans Fromoni jeune et Risler aîné, ce chef-d'œuvre. — Les Pommeau ont une fort modeste situation

de fortune et Sérapliine ne parvient à faire, malgré tout, figure d'élégante (ou de lionne, selon le vocabulaire du temps) dans son milieu de moyenne bourgeoisie que grâce aux subsides secrets de Lecarnier, son amant. De là le titre de l'ouvrage. — Lorsque l'honnête Pommeau sera enfin éclairé sur les sources vraies du luxe de sa femme, il en mourra de honte et de douleur après avoir adressé ces recommandations suprêmes à sa pupille, Thérèse Lecarnier, également atteinte dans ses affections les plus légitimes par l'adultère qui fait le nœud du drame : « Dis donc « à ton mari (qui songe à se tuer sous l'aiguillon de « ses remords) que le sang ne lave rien et que sa « mort ne ferait qu'ajouter un crime à un autre « (sa conduite, aggravée par les conditions de sa « faute). D'ailleurs, toute expiation est complète « où il y a une victime et je sens bien qu'il y en aura ^( une (lui-même). Ne fais pas de reproches à Séra- « phine. A quoi bon ? Et, quand je n'y serai plus, (( si tu le peux, veille de loin sur elle en souvenir du « vieux père Pommeau qui vous a tant chéries l'une « et l'autre ! »

C'est l'accent chrétien d'un Dickens, hanté, lui aussi, par les thèmes affectifs du romantisme, mais obligé de les présenter sous un angle rationnel pour les faire accepter par le public anglo-saxon de son temps. Nous sommes loin du dénouement de La Femme de Claude et du geste meurtrier suggéré par Dumas à ses lecteurs en semblable occurrence, ce fameux « Tue la », d'ailleurs si amplement contredit par toute la tacite inspiration de son œuvre, anémiante en même temps que brutale. — Par malheur, ]Vjme Pommeau est incorrigible et la magnanimité de son paternel époux ne lui sera pas profitable, si nous en croyons les pronostics d'Augier en personne à

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l'égard de son héroïne : après dix années encore de désordres continués, expose-t-il en effet dans sa préface, elle sera tenancière de quelque tripot : après vingt ans, elle finira sur un lit d'hôpital.

Comparons-la cependant de plus près à M^^ Ruper ou à M""^ Pierre Clemenceau, ces deux épreuves successives d'un même type féminin. Dans le roman de Dumas, la femme du sculpteur porte un certain collier d'émeraudes qu'elle prétend lui avoir été donné par sa sœur, de même que Séraphine se pare de dentelles luxueuses dont il lui faut dissimuler la provenance véritable : la mentalité de part et d'autre est donc exactement la même. En outre, Constantin, le dernier amant d'Iza Clemenceau, celui qui prépare le dénouement sanglant du récit de Dumas par sa trahison sans excuse, est en quelque sorte le frère adoptif du mari de sa maîtresse, comme l'avocat Lecarnier est à peu près le gendre de Pommeau : les ressorts de l'action sont ainsi fort analogues de part et d'autre. Il semble même qu'Augier ait d'abord conçu son sujet d'une façon qui l'eût conduit à serrer de plus près encore le développement du récit de Dumas : « La critique, a-t-il écrit « dans sa préface, nous a demandé pourquoi nous « avons fait de Pommeau un vieillard et non pas un « mari dans la force de l'âge, pourquoi nous avons « pris Séraphine après sa chute complète au lieu de « montrer par quelle pente on arrivait dans cet « abîme ? Toutes ces combinaisons se sont d'abord « présentées à notre esprit et peut-être aurions-nous « mieux fait de nous en tenir à la première idée, « qui est souvent la meilleure. » Il expose alors les raisons, d'ordre moral, qui le firent renoncer à cette primitive conception de son œuvre. La principale de toutes, indique-t-il, c'est que la peinture de la

graduelle dépravation de M°^*^ Pommeau lui a paru aussi dangereuse à réaliser qu'elle était séduisante à tenter. Il a redouté, dit-il, que le public ne se fâchât *out rouge devant la transition de l'adultère simple à l'adultère payé dans un ménage assorti par l'âge. — Et voilà une appréhension avec laquelle Dumas ne croira plus devoir compter quinze ans plus tard, car sa Femme de Claude prendra l'argent de toutes mains ! - Un autre motif engagea l'auteur des Lionnes Pauvres a renoncer au mari dans la force de l'âge. Sa donnée lui parut en elTet si scabreuse par elle-même qu'il ne pouvait l'imposer au public qu'à la faveur de l'émotion continue de ce public. Or une telle émotion ne pouvait être excitée et soutenue selon lui que par un époux profondément digne de pitié. C'est donc ce ressort qu'il décida de mettre en action dans son auditoire, et la même préoccupation lui fit choisir la place de ses personnages dans la hiérarchie sociale de telle sorte que la situation de Pommeau en parût plus poignante encore. Homme du grand monde, il eût été moins à plaindre, certainement, que modeste bourgeois, car entre sa femme et lui n'aurait plus existé cette promiscuité de l'argent qui est propre aux petits ménages et qui le rend complice, à son insu, des hontes de son foyer en l'abusant jusque sur la provenance du pain qui le nourrit.

Enfin, et en troisième lieu, insiste Augier, Tulcère social qu'il s'agissait de mettre en pleine évidence n'étant pas l'adultère simple, mais bien la prostitution dans l'adultère, il importait d'é\iter entre ces deux thèmes une confusion qui n'eût pas manqué de se produire si, dans le coeur d'un jeune mari justicier, on avait pu soupçonner une coopération entre sa probité (mobile rationnel d'action) et sa

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jalousie (mobile principalement effectif). Un Pommeau de trente ans aurait manqué de vérité quand il dit : « J'en suis réduit à ne plus compter avec la « chute tant la faute (passionnelle) disparaît devant « l'énormité de la honte (celle qui atteint un mari « entretenu par l'amant de sa femme). » Si en effet la vieillesse du mari excuse en quelque façon l'infidélité de la femme, elle n'excuse nullement sa vénalité. — Le problème moral se trouvait donc bien plus nettement délimité par le choix des circonstances qui l'entourent.

Tout cela est un peu subtil et discutable peutêtre, mais nous prouve en revanche quels scrupules Augier croyait avoir à ménager dans son auditoire. Tandis que î'umas jouait de l'entraînement physique de la femme et de la jalousie du mari à peu près uniquement dans L' Affaire Clemenceau et pour une part encore dans La Femme de Claude, son émule entend s'appuyer principalement sur la probité de l'époux pour traiter le même problème social. C'est pourquoi j >umas tue d'un coup de feu la femme impénitente au lieu qu'Augier tue le mari par la douleur, après lui avoir dicté le pardon. Nous avons vu que l'ancestral égotisme erotique pousse au meurtre Clemenceau. Le mot que nous avons cité de Pommeau : « Le sang ne lave rien », reflète un développement moral et social autrement avancé que celui vers lequel nous ramène la psychologie mystique de Rousseau.

La Princesse Georges de Dumas avait été écrite vingt ans auparavant par Augier sous ce titre fameux : Le Gendre de M. Poirier. Seulement, la marquise de Presles est une droite et digne fille bourgeoise qui dira simplement : « Désormais, je suis « veuve 0, lorsqu'elle se croira délaissée sans excuses

par l'homme qui lui jura fidélité en un jour solenneL Aussi bien, n'aime- 1- elle pas son mari par les sens uniquement, comme M"<^ Moriceau, mais par le cœur et par la pensée, en épouse digne de ce nom classique et chrétien. De son côté, Gaston de Presles est un garçon léger qui retourne à sa maîtresse, M™® de Montjay, par accoutumance, mais qui garde en lui de l'étofîe et de la ressource, en sorte qu'il pourra renoncer durablement, on le sent, à continuer sa vie de garçon dans le mariage. Après la rude leçon qu'il reçoit sous nos yeux, nous ne jugerons pas invraisemblable qu'il devienne un père de famille capable de remplir les devoirs attachés à cette essentielle fonction sociale. — Est- il permis d'en dire autant du prince de Birac ? Nous posons la question sans la résoudre devant les esprits de bonne foi ! — En d'autres termes le drame de Dumas vise aux nerfs des spectateurs : celui d'Augier et Sandeau fait appel à leur jugement.

La Princesse de Bagdad pourrait être rapprochée de Gabrielle, un des plus francs succès de la jeunesse d'Augier. Gabrielle est mariée à l'homme de loi Julien Chabrière, mari excellent, père affectueux, mais trop absorbé par les affaires qui assurent le bien-être et préparent l'avenir des siens. Désœuvrée, livrée à elle-même, M'"'^ Chabrière tombe dans la rêverie romanesque et se croit bientôt éprise du jeune secrétaire de son mari, Stéphane Dariau : c'est une Emma Bovarj' sept ans avant le roman de Flaubert. Après avoir quelque temps résisté à cet entraînement de son imagination, elle va faire la folie de fuir en compagnie de Stéphane, lorsque son mari Julien, les yeux enfin ouverts sur le désastre qui menace son ménage, la reprend et la sauve par l'évocation pathétique des conséquences sociales

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que sa faute entraînera pour les siens et par un indirect appel à ses sentiments de mère. — Gabrielie, est donc bien Lionnette de Quansas dans un milieu bourgeois, pourvue d'un mari qui n'a pas la nullité élégante du comte de Hun et d'un amoureux qui ne dispose pas des romanesques moyens de séduction dont se prévaut Nourvad3% ce Monte-Cristo de la quatrième génération romantique : une Lionnette qui ne va pas non plus, dans ses imprudences ou dans ses impudences, jusqu'à laisser mettre en mouvement le commissaire de police pour le constat légal de son adultère et qui n'a pas besoin de voir son enfant brutalisé sous ses yeux pour comprendre le préjudice moral qu'elle lui causera par son égoïsme erotique. Certes le drame de Dumas est infiniment plus piquant pour la curiosité du spectateur, plus éloigné de l'art médiocre de «Scribe et de la comédie bourgeoise, qui nous paraît aujourd'hui « conventionnelle » parce que l'élément rationnel y conservait sa place. Mais l'exemple de Gabrielie était autrement capable en revanche que celui de Lionnette d'exercer une influence favorable au maintien de la famille, ébranlée par les assauts de la passion : ce maintien que Dumas faisait profession de réclamer dans ses fallacieuses préfaces !

4, — La question du divorce

Enfin, tandis que Dumas n'a jamais traité du divorce au théâtre, bien qu'il l'ait si passionnément si efficacement appuyé par ses brochures polémiques, Augier a osé porter ce problème social sur la scène pour le résoudre, lui aussi, par l'affirmative. Mais, cette fois encore, il a décrit un divorce beaucoup plus rationnel que celui dont son émule encourageait les

impatiences suspectes. Aussi bien la possibilité de rupture du lien conjugal, — par quelques côté rationnelle en effet, — a-t-elle toujours existé sous d'autres noms dans la pratique chrétienne ou même dans nos usages juridiques, jusqu'au début du xix^ siècle et au code Napoléon qui la supprima par réaction contre les premiers ébats du rousseauisme triomphant. C'est sa vulgarisation seulement que l'expérience sociale conseille d'éviter et que favorise au contraire la législation rousseauiste qui se construit en ce moment sous nos yeux. — Dans la pièce qu'il a consacrée à débattre ce délicat problème .sous les yeux de son public, dans Madame Caverlet (1876), Augier proclame donc le divorce nécessaire, mais nous allons voir avec quelles réserves sages et dans quels cas de véritable force majeure. Rien qu'en plaçant la scène de son drame sur les bords du lac Léman, il l'a enveloppé d'une atmosphère helvétique et calviniste fort propre à exercer une influence calmante sur l'affectivité de son auditoire parisien. Donc M'"^ Henriette Merson, française de naissance et épouse d'un français qui fut un indigne débauché, a obtenu des tribunaux de son pays natal non pas le divorce qui était chez nous impossible à cette date, mais la séparation de corps à son profit : ce qui lui assura la garde de ses deux enfants, Henri et Fanny. Plus tard, elle a cru pouvoir répondre à l'amour d'un homme digne de la plus entière estime au surplus, le Suisse protestant Caverlet, et elle a été vivre avec ce dernier et les jeunes Merson dans le pays vaudois. Toutefois, redoutant le jugement que ses enfants grandis viendraient à porter sur sa décision sentimentale, elle a donné à croire à tout le monde et à ces enfants eux-mêmes, qu'elle avait pu obtenir le divorce contre son premier mari; elle le

prétend à cet effet de nationalité anglaise et le bap tise du nom de sir Edward Merson : supercherie qui n'est possible que parce que Merson n'a jamais donné signe de vie aux siens depuis de longues années, Caverlet passe donc aux yeux de tous pour l'époux légitime d'Henriette qui porte son nom et il a, en effet, rempli auprès des rejetons de sa compagne tous les devoirs d'un père affectueux et dévoué.

Mais voici que ces enfants, ayant achevé leur éducation, le véritable Merson reparaît soudain dans leur vie, poussé par un intérêt d'argent. Sa femme vient d'hériter une fortune importante et il entrevoit la possibilité d'un chantage légal à son égard. Il vient donc réclamer les droits que la loi française lui •laisse encore sur Henri et Fanny, car il sait qu'Henriette n'osera révéler ni à eux ni au public sa situation véritable et achètera son silence à grand prix. Henri ne pourrait plus porter le front haut : Fanny devrait renoncer sans doute à épouser un honnête garçon qu'elle aime et à qui elle est fiancée. — Disons sans délai que cette situation difficile se dénouera finalement par un expédient de vaudeville qui est aussi une piquante satire des insuffisances de la loi française sur ces matières en ce temps. Contre payement d'une somme considérable, dont sa femme lui consent l'abandon, Merson accepte de se faire naturaliser Suisse : il pourra divorcer ensuite, ce qui régularisera la situation de tout le monde !

Nous sommes donc ici, comme nous le disions plus haut, en présence d'un divorce entièrement rationnel. Ce ne sont nullement les passions de l'amour qui ont détruit le ménage Merson. La liquidation totale de ce iriénage a été rendue nécessaire par le; sentiments d'Henriette Merson pour Caverlet, c'est à-dire par une affection tranquille, pondérée, hautement con-

jugale dans son caractère et dont au surplus la naissance est reléguée dans un passé déjà lointain par le dramaturge. Encore s'en faut-il de peu que cette passion si peu passionnée ne provoque des catastrophes qui ne seront évitées, nous l'avons vu, que par un subterfuge assez improbable. C'est ce que la pseudo-Madame Caverlet exprime en termes élevés lorsqu'elle se sent poussée vers la résolution du suicide, n'imaginant pas d'autre moyen pour dénouer la situation que créa sa décision malgré tout égoïste de naguère, puis son mensonge prolongé depuis cette époque, Elle renseigne en effet sa fille, sans se nommer tout d'abord, sur les motifs et sur l'imminence de la catastrophe sociale qui les menace tous, en feignant de parler d'une tierce personne : « Une telle « femme ne mérite pas la pitié, dit-elle alors. L'amour <> maternel devait suffire à la défendre ! » Oui, tel est bien l'aspect rationnel et noble de l'amour maternel. On le goûte infiniment davantage sous cette forme épurée, réfléchie, supérieure que dans ces « cris » instinctifs que poussent à l'occasion, dans le théâtre de Dumas, les Jeannine ou les Lionnette : cris qu'il est contraint à proclamer lui-même de peu durable et de peu moralisatrice influence.

« Puisqu'elle n'a pas respecté ses enfants, pour- « suit cependant Henriette Merson, en continuant « son examen de conscience anonyme sous le regard « de Fanny, qu'elle boive maintenant leur mépris « sans se plaindre !... Hélas, toutes les âmes ne sont « pas de force à sacrifier la passion au devoir ! — « C'est pourtant si facile et si doux, répond la droite « jeune fille ! » Elle ne comprend pas en effet qu'il est question de sa mère et d'elle-même ainsi que de son frère dans le cas de conscience qui est discuté sous ses yeux. Elle se sent seulement toute prête à

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sacrifier Famour légitime qu'elle a déjà laissé grandir pour son fiancé dans son cœur, au « devoir » de consacrer ses soins à cette mère vénérée qui lui dit son mariage désormais impossible. — On voit assez que le débat se déroule dans une toute autre atmosphère morale que celle dont Dumas a constamment enveloppé sa trouble et anémiante casuistique passionnelle.

Nous arrêterons sur ce dernier rapprochement le parallèle qu'il nous a semblé instructif de tracer entre deux conceptions si profondément diverses de la mission du dramaturge : conceptions dont l'une a malheureusement achevé d'étouffer l'autre depuis la disparition de ces deux maîtres de la scène française : en rendant sa tâche plus facile à l'homme du théâtre, c'est possible : au détriment de la santé du corps social, c'est certain ! Nul ne nous renseignerait mieux à cet égard que l'auteur de La Nouvelle Héloîse et des Confessions, qui est aussi celui de la Lettre à (TAlemhert sur les spectacles, le dernier efTort de sa raison fléchissante sous le poids de son émotivité dévorante. — Ajoutons que, si Dumas afficha parfois pour le christianisme plus de sympathie qu'Augier, il restait un chrétien rousseauiste : son rival est un moraliste rationnel et, par là, plus voisin du point de vue chrétien véritable qu'il ne l'a pensé lui-même.

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