‹ La morale de Dumas filsChapitre 19 sur 22 · Un « Ami des femmes » en · texte numérisé non relu

Un « Ami des femmes » en

Mais, auparavant, nous consacrerons quelques lignes à l'homme qui régna sans conteste sur la scène française avant la venue d'Augier et de Dumas fils à l'homme que ce dernier crut devoir malmener étrangement certain jour, en tête de son Père Prodigue, qui ne jurerait pas trop cependant dans le théâtre de Scribe. La préface de cette comédie dramatique, qui est datée de 1868, renferme en effet un acte d'accusation véritable contre l'auteur de Bertrand et Raton. Scribe aurait péri tout entier non par la banalité de sa forme, comme on le dit généralement, mais par les lacunes de son fond, pour avoir manqué d'élévation ou même de sincérité et pour avoir recherché uniquement les succès de gros sous. Jusqu'à son avènement, explique Dumas, le mariage avec la femme aimée récompensait finalement le héros de la comédie et cette femme était toujours belle, chaste et passionnée. Or à ces diverses qualités. Scribe crut devoir en joindre une autre qu'il considérait comme de première importance, à savoir le 3 %, la perspective d'une dot importante. Personne mieux que lui n'a su exploiter les basses passions, les préjugés hypocrites, les hontes déguisées du public auquel il voulait plaire. Mais il abusa de ses dextérités à la longue et son public finit par se lasser des pensionnaires riches dont on briguait la fortune enviable, des jeunes artistes entretenus par des femmes de banquier, des croix d'honneur pêchées dans l'adultère 1 On éprouva le besoin d'entendre quelque chose qui eût le sens commun, quelque chose qui

relevât, encourageât, consolât l'espèce humaine, parce que l'humanité n'est ni aussi égoïste, ni aussi bête que Scribe a voulu le faire croire ! Une pareille diatribe étonne !

Quis talerit Gracchos de seditione quaerentes ?

Eh quoi ? C'est l'intronisateur au théâtre de la psychologie si radicalement fausse de Rousseau et de Sand qui accuse Scribe de manquer de « sens commun » ? C'est l'apologiste de Diane de Lys, bientôt de La Princesse de Bagdad ou de Francillon qui reproche à son devancier d'avoir abusé de l'adultère au théâtre ? Pourtant, lorsque nous exportions du Scribe sur les scènes étrangères, la France n'y avait pas le renom d'immoralité qui est devenu le sien depuis que Dumas et ses continuateurs ont recueilli cette succession fructueuse. Certes, la conception bourgeoise de la vie a ses étroitesses et ses ridicules, mais encore est- elle autrement salutaire à la santé du corps social dans son ensemble que la conception bohème et à peu près purement erotique de l'existence qui est demeurée celle de Dumas pendant tout le cours de sa carrière : cette conception fût- elle d'ailleurs fardée de sentiment, de rhétorique et de sophisme humanitaire ou démagogique, parles procédés dont Rousseau a transmis la recette à ses successeurs. Et, quant à l'exploitation de l'adultère. Scribe, qui était un homme de son temps, n'a pu échapper tout à fait à l'influence du rousseauisme ambiant, mais le mysticisme passionnel n'est nullement le ressort habituel de son théâtre. — Nous allons appuyer cette dernière assertion d'un exemple en contemplant, par ses yeux, un « ami des femmes » en l'an 1834. Nous analyserons brièvement à cet effet La Passion secrète, comédie en trois actes qui fut

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représentée cette année-là sur la scène du Théâtre- Français. C'était précisément l'heure de l'aventure vénitienne de Sand : on allait pouvoir lire son Léoni et son Jacques.

Mme Dulistel, mal mariée à un colonel, baron de l'Empire, qui, après 1815, est devenu un homme d'affaires brutal et sans scrupules, a cherché une diversion aux mélancolies de sa vie intime dans la passion du jeu. La première fois qu'elle a hasardé quelque argent sur le tapis vert, elle s'est sentie soulagée, dit-elle, de toutes ses préoccupations coutumières, réconfortée, transformée — ce qui est conforme aux observations de la psychologie pathologique la plus récente. — Elle est donc revenue à ce remède de sa neurasthénie conjugale, et, une fois engagée sur cette voie périlleuse, elle s'est endettée de plus en plus. Un matin, il lui faut trouver cinquante mille francs dans la journée pour remplir ses engagements et elle n'ose les demander à son tyran domestique. Cette situation critique la contraint de recourir aux bons offices d'un ami des femmes qui n'a pas encore à sa disposition (comme celui de 1864) les argum.ents du romantisme sandien pour motiver honorablement son intervention au regard du spectateur. 11 s'agit du célibataire Desrosoirs que peut-être Dumas aura remarqué dans le théâtre de Scribe et n'aura point pardonné à celui-ci.

Ecoutons en effet la profession de foi de ce personnage, — qui a déjà doublé le cap de la cinquantaine, il est vrai, tandis que Dumas atteignait seulement à la quarantaine quand il se peignit sous les traits de Ryons. — « L'âge me donne plus d'avance tages que vous ne pensez, exphque Desrosoirs « à un amoureux moins mûr. D'abord, on ne nous

« croit pas dangereux. » C'est déjà, on le voit, celui qui ne compte pas. « Un vieux garçon qui a quelque « fortune, qui est galant, complaisant, jouit à Paris « auprès des femmes d'une foule de privilèges dont « on ne se doute pas. Partout il est reçu, fêté. C'est « l'ami du mari, l'oracle de la maison, le conseil « de la famille, et, dans les mœurs actuelles, nous « remplaçons les abbés d'autrefois I » Déjà, ce don Juan suranné a fait ses preuves en enlevant une maîtresse au Montègre de la pièce, au jeune Léopold de Mondeville : « Elle vous a trompé, lui « dit-il, et c'était pour moi qu'elle n'aimait pas, « pour moi qui, certes, suis loin de vous valoir. « Mais elle avait une envie démesurée de paraître « à Longchamp dans une calèche que vous ne « pouviez alors lui donner..., et ce jour-là je lui « prêtai la mienne... Une autre femme aura d'autres « ambitions, d'autres idées, d'autres fantaisies qu'on « peut exploiter I » Après Sand, on n'exploitera plus guère que leurs fantaisies sentimentales. « Le « tout est de les connaître pour en profiter, et, « comme je vous l'a dit, c'est mon état. Je n'en ai « pas d'autre < »

La fantaisie forcée de l'heure présente, pour ]\/[me j ulistel, ce sont ces cinquante mille francs dont elle a besoin sans nul dtlai pour échapper au scandale de l'insolvabilité, en matière de dettes d'honneur, l^esrosoirs ne reculera pas devant cette importante mise de fonds. « J ai, dt-il, beaut cup de c. clientes (omme vous qui finissent toujours par « me payer, car, vous le sr.vez, ie ne prête qu'aux « dames. >- Celui la ne cache pas son jeu ei k i uhLc le voit netleiTent pour ce qu il est. La vctu de la bc^ronn^ sera sauvée à temps par l'imervonLon. plus désir.téresjée (espérons-le) dft Mondeville. Et elle

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?era guérie, en outre de sa '*oûteuse f passion secrète » par ïe souveniî des affres qu'elle a subies durant cette heure de crise. — La pièce est assez typique du théâtre de Scribe doni elle a la technique facile et .ia psychologie eummaire. Cer^es, pour les curiosités erotiques du spectateur. 'îlie est beaucoup iDoin.i piquante qu'un drame de Dumas : elle est infiniment moins dangereuse en revanche à l'équilibre affectif de ce speciateur.

2. — Emile A.tjGœr dans les sujets de Dumas FILS. — La courtisane et le mariage.

Tournons-nous maintenant vers le théâtre d'Augier qui nous retiendra plus longtemps. Nous laisserons pourtant en dehors de notre examen les comédies construites par lui sur un trait de caractère, à la mode du temps, comme Un homme de bien, et aussi ses pièces de sujet purement anecdotique : Philiberte, Diane, La Jeunesse. De pareils thèmes n'auraient pas retenu un instant l'attention de Dumas qui ne traita jamais que des conflits créés par l'amour illicite ou des conséquences sociales, à plus ou moins longue échéance, de ce genre d'amour. Nous ne nous arrêterons pas davantage sur ce groupe de satires magistrales qui forment le centre de l'œuvre d'Augier, en quelque sorte, et critiquent, sur un ton quasi-aristophanesque, les mœurs du second Empire : Les Effrontés, sitgmatisant l'improbité sans pudeur ; Le Fils de Giboyer, s'attaquant au cléricahsme insincère et intéressé ; La Contagion, condamnant le scepticisme et la veulerie parisiennes ; Lions et Renards retournant au sujet de Tartufe. Toutes ont perdu leur attrait d'actualité et n'ont plus qu'une valeur historique en dépit de leur forte langue et

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de leur construction solide : toutes ont pour dénouement un assez banal mariage entre riche et pauvre, car rintérêt politique ou financier en doit fournir les ressorts, la passion n'y tenant qu'un rôle épisodique et secondaire. Nous scruterons seulement les comédies dans lesquelles Augier aborde franchement un de ces thèmes passionnels qui alimentent à eux seuls tout le théâtre de Dumas fils et s'applique alors à traiter ce thème selon sa conception, bien plus rationnelle, des exigences de la morale sociale.

Commençons notre revue par les ripostes qu'il jugea bon de faire à La Dame aux Camélias, dont le succès l'avait conduit à de fécondes réflexions, l'incitant à contredire d'abord, puis à corriger, dans le sens traditionnel, les audacieuses suggestions de son jeune rival. — Chose curieuse, il avait traité le même sujet ,et à peu près dans le même esprit rousseauiste, quelques mois auparavant lorsqu'il fit représenter sur la scène du Théâtre- Français (en 1850) la courte comédie rimée qui s'intitule Le Joueur de Flûte : mais le vêtement antique et poétique de l'action, ainsi que son caractère nettement conventionnel, atténuaient beaucoup sa puissance de contagion sur l'esprit du spectateur. On y voit, en effet, l'illustre courtisane Lais (une Marion Delorme dans la cité de Minerve) relevée de sa déchéance morale par l'amour d'un artiste pauvre, d'un berger de Thessalie qui, merveilleusement doué pour la musique, s'est acquis un talent remarquable sur son rustique instrument de roseau. Cet homme, irrésistiblement épris de la courtisane, s'est en eiïet vendu comme esclave, se réservant seulement quelques jours avant son entrée en servage, afin que l'argent dont il s'est muni par le sacrifice de sa liberté lui permette d'acheter pour un moment les faveurs de

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la belle personne vénale. Celle-ci, profondément émue devant une passion à ce point héroïque, le rachète au maître qu'il s'est donné, en livrant à celui-ci toute sa fortune mal acquise. Elle ira s'ensevelir avec le musicien dans quelque sohtude champêtre où ils mèneront, côte à côte, une vie régulière et obscure. Rien de moins antique que l'inspiration de cette bluette. C'est l'œuvre d'un rhétoricien hugolâtre, enfermant bon gré mal gré dans un sobre cadre athénien l'emphase des lieux communs romantiques que le public accepte dès lors pourvu que le recul historique en atténue quelque peu les audaces. Au surplus, le caractère de l'amoureux, assez brusque, presque cynique, ne rappelle ni Saint-Preux, ni Didier, ces aïeuls de la nombreuse famille dont Armand Duval sera, tout au contraire, un très évident rejeton.

Bientôt le succès de cet Armand Duval et de sa moderne Laïs allait susciter chez Augier une ardeur de protestation et de réaction dont le premier fruit fut Le Mariage d'Olympe. Cette pièce qui, en 1855, ouvrit à son auteur les portes de l'Académie française, est une riposte directe et même avouée à La Dame aux Camélias. En voici les traits essentiels. — Le comte de Puygiron, orphelin, naïf et coquebin, est tombé dans les rets d'une Marguerite Gautier qui n'est pas morte opportunément de la poitrine et qu'il a donc épousée sans obstacle. Mais, non contente de cet établissement inespéré, la belle Olympe prétend se faire accepter en outre par la famille légitimiste et traditionaliste de son benêt d'époux.

Afin de réaliser ce projet, elle se transporte, en compagnie du comte, à Piinitz, ville autrichienne où réside l'oncle et ancien tuteur du jeune homme, le vendéen marquis de Puygiron, ainsi que sa femme

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et sa fîlle. Les ruses et les dissimulations de la courtisane lui assurent tout d'abord un accueil cordial dans ce véritable « musée des antiques » pour reprendre une comparaison de Balzac. Mais bientôt, elle s'y conduit en fille et elle y est donc reconnue pour telle, parce qu'Augier, eu psychologue d'expérience et de sang-froid, n'admet point que la passion, mt-elle portée à son paroxysme, puisse effacer en une heure les plis caractéristiques que l'éducation, puis la profession ont imprimées dans l'âme humaine. Olympe, bientôt démasquée par le clair regard de ces honnêtes gens et jugée enlin par son époux luimême à sa vraie valeur morale, cherche à se venger en portant, par ses calomnies, le désespoir ou même le déshonneur dans le sein de la famille unie qui la repou.sse. Alors, le vieux gentilhomme, exaspéré par cette cruelle et criminelle tentative, la tue et se tue lui-même ensuite : car tels sont les ravages produits dans les milieux sains par de telles intrusions et par de si indélébiles contrastes moraux.

Relevons le dialogue significatif cfui s'échange, dans l'une des premières scènes de la pièce, entre le marquis de Puygiron et l'un de ses amis parisiens, de passage dans cette région de l'Autriche :

MoNTRiCHARD. — Pour VOUS montrer à quel point ces demoiselles ont pris droit de cité dans les mœurs publiques, le théâtre a pu les mettre en scène !

PuYGiRox. — Comment ? En plein théâtre ? Des femmes qui... ! Et le parterre supporte cela ?

MoNTRiGHARD. — Très bien ! Ce qui prouve qu'elles sont du domaine de la comédie, et, par conséquent, du monde... La turlutaine de notre temps, c'est la réhabilitation de la femme perdue, déchue, comme on dit. Nos poètes, nos romanciers, nos dramaturges rer^f plissent les jeunes têtes d'idées

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fiévreuses de rédemption par T amour, de virginité de l'âme et autres paradoxes de philosophie transcendante (de mysticisme passionnel, selon nous) ....que ces demoiselles exploitent habilement pour devenir dames, et grandes dames ! »

Que tout cela paraît loin de nous, n'est- il pas vrai ?

Une troisième fois, Augier est revenu à traiter ce thème en le présentant sous un angle nouveau. Son Paul Forestier (1868) nous montre une « dame aux camélias « dépassée en héroïsme d'amour par une simple honnête femme — ce qui était un véritable défi aux enseignements, dès lors presqu'universellement acceptés, du mysticisme passionnel. — Voici une rapide analyse de la pièce. Le peintre Paul Forestier, aime une femme mariée, mais séparée de son mari, Léa de Clers. Son père, le sculpteur Michel Forestier, reprenant le rôle de M. Duval, père d'Armand, obtient de Léa qu'elle s'éloigne de son amoureux et paraisse avoir oublié son amour afin de faciliter un mariage que désire la famille du jeune homme. La feinte est couronnée de succès, car Paul, .se croyant délaissé par la femme qu'il aime, se laisse unir sans résistance à la douce et pure Camille, qui naturellement, a tout ignoré de ces incidents.

Mais Léa devient veuve et met un terme à son absence. Forestier apprend alors que son père l'a trompé naguère sur les dispositions de M'"^ de Clers à son égard, afin de le marier par surprise : il en ressent la plus violente colère, traite fort mal l'auteur responsable de cette fraude pieuse et se dispose à déserter son foyer conjugal pour rejoindre Léa. Alors, c'est la jeune M™^ Forestier qui se sacrifie, qui reprend à son compte le rôle de la « dame aux camélias » : mais de façon bien autrement héroïque

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encore que Marguerite ou Léa, et plutôt dans le style de Jacques, puisqu'elle prétend se tuer pour laisser le champ libre non seulement à la passion de son mari, mais au mariage de ce dernier avec une autre femme. Instruit de cette abnégation sublime, Paul tombe enfin aux genoux de celle qui porte son nom ! — Un tel dénouement ferait aujourd'hui hausser les épaules à cette portion du public qui s'est montrée suftisamment docile à 1' « éducation -j méthodique dont Dumas fils a gratifié les auditoires de nos théâtres. Ce public admettrait tout au plus une pareille péripétie passionnelle en dehors des cadres bourgeois du mariage.

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