LA RECONSTRUCTION
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Nous voici parvenus au point le plus invraisemblable de notre étude : la synthèse explicative des idées les moins remarquées de l'œuvre : les principes d'ordre que Le Dantec a omis, de son propre aveu, de grouper en faisceau. Cette synthèse est essentielle pour sa défense, indispensable pour l'intelligence véritable de sa pensée, utile aussi aux sciences morales et sociologiques, ou toutau moins à leur histoire.
Au point où nous en sommes, il est permis de se demander, a priori, sur quelle base notre biologiste peut désormais fonder logiquement une morale de l’ordre ? Partant uniquement de l'examen impartial des faits', comment sauraitil 2mposer aux hommes la soumission à une norme, quelle qu'elle soit ? Le passage du fait au droit est impossible, luimême le reconnaît : « les lois naturelles ne peuvent en aucun cas prendre l'aspect d'un devoir à accomplir » ?.
Cependant, incapable d'imposer dûment la soumission à un devoir, il eût pu être fondé du moins à en proposer un, à conseiller l’usage de telle ou telle recette morale : malheureusement, il semble se l’interdire soi-même, par la théorie de l’idéal qne nous avons exposée.
En effet, ce n’est point seulement la valeur de l’idéal traditionnel, de l'idéal chrétien qu'il infirme, le jugeant disproportionné, inadéquat à la nature humaine : c'est semble-t-il le sens, le rôle de fout idéal, si humble qu'il soit. Dans sa critique de l'idéal de Bersot, Le Dantec laisse voir nettement qu'il conçoit tout idéal comme un but dont l'homme serait appelé à se rapprocher sensiblement et progressivement ÿ, peut-être même à atteindre enfin quelque jour ! Eneffet, n'interprète t-il pas expressément ce mot de Bersot : la réalité tend vers l'idéal, en ces termes erronés : «il s’en approche petit à petit », alors que Bersot ajoutait clairement : « il n'y arrivera jamais >» ?
| Cependant, Le Dantec entreprend, à notre grand étonne-
(1) Méta. 7.
(5) Méta. 4.
ment, de formuler lui aussi des principes de morale favorables au maintien de l’ordre. S'il le fait, il faut reconnaître il est vrai, que c'est sans enthousiasme, peut-être même sous la seule influence de circonstances particulièrement urgentes. Bien qu'il parle, dès 1905, de préparer une morale indépendante :, c’est surtout lorsqu'on le «met au pied du mur?» qu'il se déclare ; dénué de tout héroïsme naturel *, héréditairement plein de faiblesse, ‘ comme lui-même le confesse, il se montre assez ému de l’attention qu'on lui porte soudain, et ce n’est pas sans inquiétude qu’il voit troubler sa tranquillité 5 : l’idée d'une révolution à laquelle on veut le mêler n’est point faite en effet pour l’'enchanter.
« À quoi bon batailler contre les vieilles doctrines, écrit-il dans « Le Matin » en 1908 f ? Elles s’évanouissent sans résistance, et, nous qui les combattions, nous éprouvons un grand trouble de ce qu'elles se sont évanouies trop complètement, plus complètement que nous ne l’avions prévu ou souhaité. Notre victoire nous effraie !»
Ainsi, malgré ses vélléités de « cynisme », Le Dantec est réduit malgré soi à formuler des conclusions que nous pourrions dire pragmatistes. Pragmatiste! Quelle eût été son étonnement et sa colère de se voir ainsi qualifié, lui qui consacre tant de pages à railler W. James et son école‘, déclarant ce système « abominable, niais et puéril ». Il reconnait lui-même, il est vrai, que cette double attitude offre un aspect paradoxal : il est assez curieux, écrit-il par exemple en 1914$, que Je défende le mérite et la justice, moi qui ne crois pas à la justice et au mérite absolu, mais il ne faut s'étonner qu'à demi de cette évolution précipitée, car là encore, c'est sa logique qui indirectement le détermine.
(1) Infi. 167, (6) 7 avril.
(?) Eg. 17-287. (7) Méta 41. 43,45, 49, 55,64, Prob, (3) Ath. 59. 20, Sav. 49, 219, etc.
ù Sav. 88. (5) Prob 181.
Pragmatisme.
Dès 1906, il reconnait qu’ « une philosophie qui s'élève assez haut pour ne tenir plus compte des contingences humaines, est une philosophie inutile ou même nuisible »'. Or, lorsqu'il «redescend du pays d'utopie ?, »il est frappé par l’existence de deux sortes de phénomènes : d’abord, des sentiments individuels, mystiques ou métaphysiques, qui contredisent la logique rationnelle ; puis, des conventions sociales universelles bien que contradictoires.
En 1903, il semble mettre au compte des partisans de la tradition ce principe, inattendu sous sa plume : quand il s’agit de morale, la logique perd ses droits’; puis en 1906, il le prend à son compte, reconnaissant qu'il avait méconnu jusqu’alors la différence entre la vérité humaine et la vérité scientifique * : il prend alors en considération /a logique des sentiments, étudiée par Ribot, seul philosophe qui ait le privilège d'échapper à son mépris. D'abord, il avait préconisé d'éviter cette logique *, mais en 1908, il déclare qu'elle est
la seule qui soit vraiment pratique pour l’hommeñ, et en
) 1914 : «c'esten vain que le philosophe Ribot nous a mis en garde contre la logique des sentiments: nous mêlerons toujours à tort et à travers le sentiment et la raison” ». Il résulte de là que la vérité pure ne peut pas être bonne pour l’homme* ; selon Charles Nodier, elle est inutile dans les rapports sociaux *, et Le Dantec, allant plus loin en 1914, la déclare impossible : on ne saurait édifier une société sur de pures vérités biologiques, c'est-à-dire sur la vérité pure !°.
Bien plus, après avoir considéré un moment cette antinomie comme « une horreur » ‘‘, que peuvent seules expliquer
1) Lutte, 286. (7) Prob. 168.
il a F () Méta. 46 | (8) Tr. 523. (°) Prob. 33
(+) Ath. 121. (1°) Prob. 33, 162-Sav. 83.
5) Ath. 284. (1) Méta. 47.
les influences ancestrales, il en vient à y voir un évènement heureux à un double point de vue : comme il est difficile d'être logique", le sentiment sauve l'homme lorsque la raison ne suffirait point pour qu'il se décidât entre deux alternatives ?, sans quoi, un logicien parfait aboutirait fatalement à une sorte de fakirisme ou au moins à l'aboulie *. En second lieu, la logique pure est dangereuse par les conclusions auxquelles elle nous fait aboutir : heureusement pour l'humanité, le nombre de ceux qui cherchent à faire de la raison pure dans les affaires humaines est encore extrêmement resfrélnts
Ainsi, manifestant l'esprit d'acceptation du phénomène, qui est le caractère essentiel du savant,le logicien doitcompter, malgré qu'il en ait, avec les sentiments effectifs qu'il rencontre, fussent-ils entaché d’erreur. Helmotz se servait bien de ses yeux, bien qu'il eût déclaré que, si un fabricant lui avait fourni un appareil d'optique aussi mauvais, il eût changé de fournisseur 5. Si le logicien entreprend d'’édifier une morale scientifique, destinée à assurer le bonheur, il devra donc éviter soigneusement de heurter de front les idées innées de la conscience morale.
Sociologisme.
En même temps qu'il remarque l'existence d'une logique des sentiments et la nécessité de se soumettre à ses exigences, Le Dantec se montre impressionné par les conséquences qu'entraine un second fait : l'existence de /a société et sa toute puissance sur l'individu. Non seulement la société aété, nous l'avons établi, la génératrice des sentiments de la conscience morale et des législations corrélatives ; non seulement le sentiment du Droit et du Devoir qu’elle a engendrés ont
) Ath, 89, () S. C. 290.
2) Eg. 214. (1) Lutte 286-Eg. 107.
US, G,. 291. (6) Infl, 195.
IAE
permis le progrès de l'exploitation du patrimoine social ! 4 non seulement le sentiment trompeur de la justice, en créant le Mérite, a favorisé à son tour le rendement économique ? ; mais aujourd'hui même, malgré les découvertes récentes dela raison qui, aidée par le dogme scientifique de l'Evolution ?, a démontré l'inanité de tous les principes métaphysiques sur lesquels elle s'appuie, la Société demeure la plus forte des réalités. j
Ses conventions demeureront ‘*, favorisées par le langage 5, car les législateurs des divers pays ont rédigé des codes auxquels chacun doit se conformer sous peine d’être puni 6 ; il existe une maréchaussée 7, et ceux qui n’ont pas les goûts de la majorité sont forcés, sous peine d’être traités en ennemis, sous peine d’être éliminés comme un élément trouble $, de s’y conformer plus ou moins, de manière à ne pas gêner la satisfaction des désirs collectifs consacrés par la Loi : « Il faut hurler avec les loups ”, choisir un parti parmi les partis, qui sont antagonistes comme les conventions sociales ‘, Cette pression sociale de la collectivité !! s'exerce en particulier par l'intermédiaire de la société familiale qui pourra par exemple neutraliser les vélléités de suicide chez unathée 1:
Ainsi, sans société, il ne serait point question de moralité : un être vivant isolé ne saurait avoir que de la logique et de l'instinct de conservation ; seuls des poêtes pourraient le représenter comme gêné dans sa solitude par lé souci du bien et du mal!*, à moins qu'il ne s'agisse d'un Robinson Crusoé isolé dans une île déserte après avoir déjà subi, comme ses ancêtres, une vie sociale prolongée ; dans ce cas, les notions morales sont tellement incrustées dans notre mentalité qu’elles apporteraient des entraves à sa liberté !*,
(1) Eg. 216. () Prob. 187.
(2) Prob. 179. (5) S. C. 289.
G)S. C. 281. (10) td. 291.
SOU 4) Infl. 100.
M Id. 251. 1) Ath. 10 5) 8. C. 267. (3) Eg, 12 (") Prob. 176-Ath. 219. (4) Eg. 213
Il ya sans doute eu, du reste, dans l’ancestralité de l'homme, une période de ce genre où chacun vivant pour son propre compte ne devait rien à personne‘. De nos jours encore, certaines conventions ne sont guère appliquées en dehors des lieux où il y a un nombre suffisant d'hommes ayant un intérêt réciproque à les faire respecter *.
La Société ne nous impose donc l’obéissance aux lois morales qu’en échange des avantages qu'elle nous procure, du fait que nous naissons dans son sein: «En acceptant de manger du pain, de coucher sous un toit, de nous vêtir de toile ou de drap, d’avoir un couteau et de nous laver avec du savon, nous signons tacilement un contrat avec l'humanité qui nous fournit des agriculteurs, des boulangers, des maçons, des tisserands, etc. > Détail original : les bandits le signent eux-mêmes en volant les produits de l’industrie humaine qui est sociale *.
Si cent millions d'hommes s'entendent pour vivre ensemble en produisant ce qui leur est nécessaire à tous, ils ont pour eux le droit du plus fort, et un individu ne saurait profiter gratuitement de leur œuvre : le banditisme semble donc, selon cette théorie, être simplement une inconséquence résultant d’un défaut de clairvoyance et de logique; s'il est blâämable, ce n’est point en fonction d’un jugement de valeur quelconque, c’est uniquement parce que son échec était à prévoir *.
Cependant, ne pourrait-on objecter à cette thèse, que le contrat a été signé en blanc {car c’est à notre insu que nous sommes nés à l'intérieur d’une société aussi exigeante), et que nous aurions pu préférer vivre comme le tigre dans la jungle ? Sans formuler expressément cette objection, Le Dantec exprime des idées qui y répondent avec une logique frappante de simplicité : au point où nous en sommes, vu les multiples besoins artificiels nés de l'adaptation séculaire de notre espèce à la vie sociale, nous ne pourrions plus nous
(*) Ath. 74. (3) Prob. 175.
() Eg. 141. (‘) Prob. 173.
accommoder des difficultés de la vie sauvage ‘, nous nourrir de la chair des bêtes féroces et nous revêtir de leur peau ? : réduits brusquement à la condition d'hommes des cavernes, la plupart de nos contemporains seraient condamnés à mourir de misère ? : « notre droit à la vie se borne au droit à la vie sociale * ».
Condamnation de l’Anarchisme et de la Révolution Sociale.
L'anarchisme individualiste enferme donc plusieurs illusions : croyance à la possibilité pour l'individu de vivre isolé ; croyance à l’existence de la liberté en dehors de la société, alors que, même dans le désert, nous trouverions encore un animal plus fort que nous * ; croyance prétentieuse à notre propre perfection individuelle, qui nous porte à reprocher à la société des « injustices » inévitables qui ne sont dûes qu’à l’imperféction de ses membres, c’est-à-dire à la nôtre ; enfin, croyance à la possibilité d’une société sans obligation, illusions quidisparaîtrait viteen essayant une vie extra-sociale f,
Ainsi, on a raison de redouter les révolutions, parce que quand une révolution commence, on ne sait pas comment elle tournera, ce qui en résultera : le résultat de cette secousse peut être la destruction même de la société 7, Or, à l’état de barbarie que restituerait cette destruction, une foule cent fois moins nombreuse ne trouverait pas de quoi vivre ici-bas, « et cela est aussi vrai pour le milliardaire américain que pour le tondeur de chiens »$. Jusqu'à présent, cela ne s’est du reste jamais produit dans l’histoire du monde ?.
Par ailleurs, les révolutions, toujours provisoires ‘?, s’opè-
(‘) Prob. 175. (5) Id
(2) Id. 187. (7) Eg. 263, 265, 867, etc.
ki pere sl Lg b. 178. Ég 268.
# rob. 119.
(5) Prob. 187. 214290,
rent de façon irrationnelle, au nom de principes métaphysiques aussi vains que ceux qui étayent l’organisation sociale existante : il n'y a donc point lieu de « changer son cheval borgne pour un aveugle »'. Du reste, à tout prendre, malgré ses injustices et ses vilenies ?, malgré sa médiocrité ?, notre société actuelle n’est pas plus mauvaise qu'une autre * : elle est même-la moins mauvaise qui ait été réalisée depuis l’aurore des temps historiques *, surtout depuis que chacun a conquis le pouvoir d'acquérir une place proportionnée à ses aptitudes f. «Clopinant tant bien que mal, avec de terribles à-coups », elle s’est maintenue jusqu'à nos jours ’, et elle pourrait continuer «cahin-caha » “, sans les révolutionnaires.
Cependant, de même que le pacifisme est une utopie, une révolution ne saurait être évitée : il est probable même qu'il y en aura une série, dont aucune ne conduira à l’âge d’or ?. La solution la moins mauvaise est donc de la retarder aussi longtemps que possible, en particulier en choisissant les législateurs les plus propres à réaliser ce programme délicat maintenir un équilibre entre les appétits contradictoires des citoyens, « empêcher momentanément les gens de se dévo- FÉR 24:
Ces considérations, formulées avant 1918, ne sont-elles pas aujourd’hui d’une actualité particulièrement frappante dans la crise mondiale que nous traversons ? Ne sont-elles pas aussi une précieuse leçon, venant d’un critique aussi peu sujet à caution que l'était Le Dantec ? Il suffit d'ouvrir un grand quotidien pour s'en apercevoir.
Ainsi, s’il bat en brèchetoute morale transcendante, Le Dantec respecte en dernier ressort fait un essentiel, la Loi civile: la logique prescrit d'agir conformément aux lois de son pays,
(LNProb 27 477% ( (2) Id 187. { Ne Sav. a (8) ld. 188:
(5) Ath. 176.
répète-t-il après Descartes (dont la morale était également provisoire). Cependant, la logique est-elle assez développée chez tous les individus pour que, concevant fortement cette vérité, ils se soumettent spontanément aux prescriptions du devoir social ? Ici, notre moraliste se trouve arrêté de nouveau : sans doute, l'existence de la conscience morale semble propre à favoriser le respect de l’ordre, mais elle n’est assez forte que chez les meilleurs d’entre nous : les natures scrupuleuses sont rares ‘. Quant à l’obéissance de la masse, sa réalisation est compromise par l'existence, non seulement des sentiments médiocres dont nous avons fait l'inventaire précédemment, mais de deux sentiments particulièrement dangereux. Ce sont, d’une part, l’effronterie d’un grand nombre ? d'autre part, le sentiment universel des droits, exagéré chez presque tous, une tendance qu'a presque tout individu à se reconnaître un nombre toujours croissant de droits illusoires ; nous l’avons dit : on acquiert bien plus vite l'habitude d’un droit nouveau qu’on nous concède, que nous n’acquérons celle d’un nouveau devoir *. Ce sentiment, rejoignant même parfois celui de l’effronterie, engendre des aberrations funestes telles que, par exemple, l'affirmation du « droit de vivre sa vie », qui peut mener au crime *.
Ainsi, la vie sociale, malgré ses avantages évidents, présente de graves difficultés : l’application de la Loi, remarque Le Dantec, apporte des entraves au fonctionnement de l’organisme tel qu'il résulte de sa structure héréditaire *, et l'homme, qui a besoin de vivre en société, n'est pas devenu après des siècles de siècles, un animal social.f Les contraintes sociales le « gênent aux entournures » et, s’il les accepte, c'est en rechignant ?, car le devoir est un obstacle de plus dans la lutte quotidienne *.
(*) Prob. 176. « l'homme est avant tout un ani-
(2) Prob 155 Ath 219. mal social » (Méta. 245, etc). Le
(8) Eg. 203, 207. Prob. 163, 176, Dantec veutsimplementdirealors: 186, etc. l'homme est contraint à vivre en
‘) Prob. 168. société.
& Tr. 524, 521. (7) Prob. 184.
(5) Sav. 89. 11 ne faut point se (5, Eg. 203. formaliser de lire ailleurs que
Notre biologiste fournit une double explication de cette difficulté : d’abord, selon une loi générale, la plus synthétique de toute la biologie ‘, « la nature a horreur de la contrainte » ?. En second lieu, l'homme est un animal trop intelligent pour pouvoir se plier, comme l’abeille, aux nécessités anti-individuelles de la vie en société *. Moins intelligent, il se serait sans doute adapté à un contrat social, aussi complètement que l’ont fait les abeilles, et serait devenu peut-être, comme les mouches à miel, un animal vraiment satisfait de sa condition anormale. En effet, l'abeille ouvrière est un modèle sous ce rapport : une hérédité précise étant accumulée dans son cerveau (Tr. 521) ; elle est « tellement modifiée par une adaptation séculaire, qu’elle ne peut plus concevoir d'autre bonheur que celui de forçat à perpétuité ; elle n’a plus besoin de contremaitre et de surveillant, pour travailler sans relâche depuis sa naissance jusqu’à sa mort»*. L'homme, par contre, « n'est pas homme depuis assez longtemps » * pour que son attitude soit standardisée en quelque sorte : « Peut-être sommes-nous en route vers l’état des mouches à miel, conclut l’auteur avec humour, mais nous sommes encore loin d'y être parvenus »f.
Il résulte de cet état de choses qu’une coercition est encore nécessaire ? malgré l'opinion des anarchistes. Si ces derniers prétendent que les hommes sont devenus assez altruistes pour que, désormais, aucune répression ne soit utile, « cela prouve simplement, dit Le Dantec avec ironie encore, qu'ils sont eux-mêmes particulièrement altruistes et voilà tout $ ». Ainsi, la logique pure, déjà mise en échec par la logique de sentiment, perd entièrement ses droits quand il s'agit de
() S. V. 216. libre dans lequel se trouverait À (2) S. V. 129, 149, 178, 216, 240. en dehors de son intervention Méta. 226 Cahos 68. Dans tous ses guerrière ».
développements, l’auteur donne (5) Prob. 183. cette unique défimtion de la con- (1) Prob. 184 Sav. 40. trainte, par hasard (S. V. 129) : (5) S. V 314.
) « appelons contrainte toute inter- (F)ETr.1088: vention d’un facteur B quelcon- (7) Id. 595. que, qui lutte contre l’état d’équi- (S) Infl. 206.
morale ! : non seulement l'homme discipliné doit obéir logiquement aux lois de son pays, mais, dans les circonstances actuelles au moins, il doit pour prévenir l’avénement des dangereuses révolutions, imposer de plus ces lois aux indisciplinés. Il n’est pas mauvais, déclare l’auteur, d'enseigner leur devoir aux hommes qui l'ignorent, carle devoir est un frein ?: « La peur du gendarme est le commencement de la sagesse” », et la notion de responsabilité absolue elle-même devient « une erreur sociale nécessaire ‘ ».
Restauration de l’Idéal
Le Dantec va encore plus loin : sans oublier qu'il peut être dangereux pour la tranquillité spirituelle d'uneélite, de croire des sottises ÿ, il reconnaît que la conscience morale, dénuée de valeur objective, a encore du bon pratiquement, même sous sa forme mystique, pour réfréner les appétits personnels d'individus sans effronterie, mais trop disposés à oublier qu'ils vivent en société 5 ; des philosophes dépourvus de toute superstition, Voltaire et Diderot l'avouaient euxmêmes 7. Les principes de la conscience morale sont commodes pour élever les enfants et maintenir les domestiques dans le droit chemin #, dit-il en raillant et cependant, c’est avec tout son sérieux qu'il préconise ailleurs de tirer parti de la soumission spontanée aux conventions sociales, de l’«honnêteté », chaque fois qu'il est possible ?.
Il est remarquable de voir ce « biologiste sans entrailles », ce logicien implacable, ce dénonciateur de tout mysticisme, contraint à réhabiliter pratiquement les valeurs qu’il combattait d'abord avec une ardeur inlassable. En effet, outre la nécessité de prescrire le devoir, (moyen dont il pourrait à la
(1) Tr. 523: (5) Ath. 304-219.
(al Prob. 176. (7) Ath. 70, 71.
3) id et Sav. 89. (8) Sav. 61.
n Ath. 95, 99-Sav 89. (?) Prob. 184. 186.
Conf. 170, Ath. 304.
ee 136 —
rigueur se contenter, en lui donnant comme unique base la peur du gendarme par exemple, et un système de sanctions répressives!,) Le Dantec va jusqu'à reconnaître la nécessité de l’altruisme ?, et même de l’animisme, {i. e. du spiritualisme ou du dualisme) indispensable à l’homme moyen normal de notre époque *. Il n’est pas jusqu’à l'illusion religieuse de la prière qu’il ne respecte pour son utilité *.
Enfin, franchissant le dernier pas, il reconnaît avec Renan que # pour obtenir des hommes le simple devoir, il faut leur montrer l'exemple de ceux qui le dépassent : la morale se maintient par les héros * ». L'homme a besoin de principes pour agir sans hésiter : dans les diverses circonstances de la vie, il lui faut une foi quelconque, patriotique, artistique ou autre 6, en un mot un #déal 7, C'est en 1912 qu'il se décide enfin à prononcer ce mot dans # La science de la Vie »et c'est la même année, coïncidence paradoxale, qu’il écrit dans « Contre Il métaphysique » son réquisitoire exprès contre la théorie de l’Idéal formulée par Bersot !
Nous verrons tout à l’heure comment on peut expliquer cette contradiction invraisemblable, mais à première vue, l'adoption d'une telle attitude n'est-elle pas un mensonge ? Evidemment si, et, avec sa logique coutumière, sa sincérité anormale, Le Dantec n'hésite pas à proclamer sans aucune ironie, au risque de dérouter le lecteur, peu accoutumé à pareille désinvolture, que l'hypocrisie, « clef de voûte » de notre édifice social $, est indispensable au maintien de cet édifice * ! N'est-ce pas là la suprême injure qu'il puisse formuler contre la société ? En réalité, il faut comparer longtemps les passages disparates des textes avant de pouvoir établir le Cépart entre le dégoût personnel qu'il laisse deviner pour l'hypocrisie, et l'apologie qu'il semble en faire
(1) Ath 219-Prob. 176. (DAS AC 29?
(2\ ie 204. (SAVE
(8) Prob. 7. (5) Eg. épigr. 185, 247, 965- à (s) Ath, 61. (aÈ tete Mt de (5) Infl 204. (*) Sav. 233 note.
simultanément, apologie qui, à première vue, pourrait sembler foncièrement ironique. Plusieurs journalistes s’y sont trompés et, croyant à une apologie enthousiaste, ils n’ont point dissimulé leur mépris pour un individu qui pouvait exalter un vice aussi odieux. La majorité des lecteurs n'a-telle pas jugé de même ?
Une seule phrase, isolée, peut nous indiquer le vrai sens de l'attitude de notre moraliste: « Ils ont agi logiquement, écrit-il en parlant des profiteurs de guerre, mais leur hypocrisie m'a dégoûté de l’espèce humaine ! ! » Pourquoi ont-ils agi logiquement ? Il faut connaître toutes ses œuvres pour bien le comprendre. D’abord, parce que leur nature d’animaux égoiïstes les y portait, mais surtout parce que le mensonge est une « pratique de sauvegarde individuelle ? » ; c'est grâce au mécanisme du mensonge que l'individu a pu, toire, éviter d’être absorbé entièrement dans la société *? ; c'est le seul côté par lequel un homme puisse se dire entièrement libre de ses voisins *, par lequel il puisse soustraire à la collaboration sociale une partie de son activité ÿ. Les abeilles, elles, n’ont pas besoin de mentir, n'ayant jamais envie de faire que ce qui est précisément leur devoir social : elles ne peuvent mentir du reste, chacune étant sans doute comme un livre ouvert pour ses congénères f.
Par contre, envisagé à un autre point de vue, le mensonge ne profite plus seulement à l'individu mais à la société à son tour : elle peut, en s'en servant, prescrire officiellement l'application des principes qui lui sont indispensables, malgré leur vanité, et fonder sur eux la coercition et la répression ; en ce sens, l'hypocrisie a été un des facteurs les plus puissants de l’évolution humaine 7. Aujourd’hui encore, seul le vernis de la civilisation, qui n’est qu’une forme de mensonge, rend possible la vie en commun#; il faut jouer à
(t) Sav. 47. (5) id. 165.
(2) Eg. 166. (5) Eg. 164.
3) Eg. 164. (7) Eg 157-Prob. 184.
i) Eg. 1€0. (8) Prob. 1:8
l’honnête!, il y a, comme le dit Vigny, «un mensonge social nécessaire ? ».
L'hypocrisie est donc la première des vertus sociales * «ce qui serait terrible, ce serait l’avénement de la franchise # », c’est-à-dire du cynisme généralisé, ou aveu des vérités biologiques antisociales. En effet, si le cynisme s’étalait trop longtemps, on pourrait redouter que l'hypocrisie ne revint jamais et que toute vie sociale devint dès lors impossible 5 : «ce serait désolant 6 ! », ajoute ironiquement l’auteur, laissant encore deviner par cette boutade, avec quelle mauvaise grâce sa sentimentalité et sa franchise naturelles se plient aux conclusions de sa logique
Heureusement, il n'y a pas de cynique parfait : «s'il y en avait un, il faudrait le tuer tout de suite ! » 7, le cas étant par trop tératologique #. Sans doute, il y a bien les socialistes ignorants qui « grattent le vernis » social * et « donnent du fil à retordre aux législateurs » !°, mais l'hypocrisie demeure heureusement et demeurera tant qu'il y aura des hommes !! : La manifestation éclatante de cynisme de laguerre elle-même n'aura pas duré assez longtemps pour rendre impossible le retour de la bienfaisante hypocrisie !?.
Ces dernières réflexions, en même temps qu'elles achèvent de nous édifier indirectement sur les préférences foncières de Le Dantec pour la discipline, nous portent à attribuer à ses multiples critiques contre les principes absolus, une portée beaucoup moins considérable que celle qu’on est tenté de leur attribuer à première vue. Qu'est-ce après tout que le scandale de quelques ouvrages sincères, à côté des scandales mondiaux et moins désintéressés qu'il souligne ? Habitué à une vision panoramique detoutes les questions, aussi bien biologiques que sociales, Le Dantec n'apercçoit
(!) id. 188 () Prob. 167
(2) S C 321 Prob. 183. (S) Ath. 94.
(*) Sav. Dédic -43, etc. ($) Prob. 178.
U) Eg. 269. (0) Eg. 265.
(5) Eg. 265. (1) Prob. 184.
(6) Prob 185. (2?) Sav. Préf. etc.
même pas son œuvre, ni l'influence relative de ses idées, dans le concours formidable et incohérent des forces sociales qui évoluent : c’est peut-être sa plus grande excuse !
Par ailleurs, nous comprenons désormais la différence profonde qui sépare Le Dantec et Bersot, malgré l'identité apparente de leur théorie, à un moment donné : Le Dantec critique la doctrine de Bersot parce qu’il voit ce moraliste considérer la poursuite de l’Idéal comme l'unique moyen de maintenir à un degré convenable le niveau de la moralité humaine, comme une attitude qui puisse aussi être adoptée universellement, abstraction faite des différences de nature et d'aptitudes des hommes. Le biologiste, au contraire, frappé par les différences d'aptitudes morales ‘, ne croyant pas par ailleurs à la valeur absolue de l'Idéal, est contraint à le considérer comme une chimère utile sans doute, mais seulement pour une catégorie d'hommes inférieure, et de plus, d’une utilité seulement provisoire comme nous l’établirons bientôt. Exclusivement confiant dans la logique, il méconnaît ici un fait psychologique essentiel : c'est que fous les hommes, et non seulement les médiocres, ont une tendance naturelle à baisser vers un niveau inférieur, s'ils ne sont stimulés par l'attrait d’un idéal tel que celui de Bersot, qui offre l'avantage d’être universellement applicable, contribuant à améliorer ou au moins à maintenir le niveau des meilleurs comme il supplée à l'insuffisance de générosité naturelle des médiocres.
Moins ambitieux que Bersot qui veut l’amélioration constante de tous, si excellents qu’ils soient, Le Dantec semble proposer à tous les hommes d'atteindre simplement un y1veau moyen : ce niveau, l'élite intellectuelle dont il est le type n’a point besoin de stimulant, d'idéal pour l’atteindre, il lui suffit de le concevoir ; l’élite sentimentale au contraire, chez laquelle une hypertrophie de la conscience morale ? et l'excès des scrupules engendrent la souffrance, a dépassé ce
(1) Prob. 185.
(2) Ath. 219.
niveau moral rationnel et elle doit redescendre pour guérir son inquiétude qui n’est qu'uneanomalie. Telle est du moins la doctrine qu’on finit par apercevoir en fouillant un ensemble de textes ambigus, prolixes et épars. Nous allons en examiner les détails essentiels.
Actuellement, le savant doit se résigner, faute de mieux, à utiliser le système de morale existant, malgré ses vices, et en particulier les sentiments métaphysiques de la conscience morale ancestrale. En sera-t-il toujours de même ? Le Dantec sé pose la question à plusieurs reprises, répondant quelquefois par l’affirmative auxmoments de plus grande impatience, mais le plus souvent, laissant deviner au contraire son espoir intime : l'avénement du règne de la raison et de la science * Là où la science se tait, écrit-il, l'empirisme reprend ses droits, provisoirement au moins ?, etil énonce un programme de «savant révolutionnaire», programme rationnel, méthodique, à réalisationlente, résumé par hasard dans cette phrase dont chaque terme, soigneusement pesé, mérite de retenir l'attention : « S'il devenait évident que certains caractères de l'organisme humain (il parle de la conscience morale) sont franchement nuisibles aujourd’hui à la prospérité sociale, on pourrait se proposer d'essayer de les faire disparaitre » *. (On remarquera ici l'emploi constant du conditionnel ; les réserves : certains caractères.., franchement nuisibles.., au- Jourd’'hut.. ; enfin la prudence des expressions on pourrait. se proposer. essayer.) La disparition exceptionnelle du ton passionné indique bien qu'il s’agit là d'un programme fermement arrêté.
Par ailleurs, l'adoption momentanée de notions telles que celle de responsabilité ne sera d’un bon emploi courant que «tant que les conditions où elles ont apparu n'auront pas été trop profondément modifiées »5, Cette adoption n'est
(1) Méta. 3, 63, etc. (HW Inf4195;:
BIS MC 22 OBOIRIIE (3) Infl. 196.
æ: II mc
donc que conditionnelle ! si elle gêne le législateur dans la recherche du mieux, ilse rappellera qu'elle n’a aucune valeur absolue, et il devra «en faire bon marché » ! ; Le Dantec se réjouit, nous l'avons vu, que les législateurs aient déjà compris la nécessité de certaines réformes telles que l’atténuation du droit paternel, considéré antérieurement comme sacré, et il en prévoit d’autres. ? Enfin, en 1917, se jugeant suffisamment autorisé par le scandale dela guerre, plus retentissant que le scandale Bonnot, il passe délibérément et pour la première fois de la spéculation aux maximes pratiques, déclarant sans ambages qu'il profite de cette occasion pour essayer de libérer effectivement l'humanité des préjugés moraux qui l’accablent *.
Dès 1908, il avait formulé par hasard, son programme de rationalisation morale : « Je crois, écrivait-il, qu'il est préférable d'éduquer le peuple, de manière qu'il n'ait plus besoin dé croquemitaine pour être sage ». * En 1917, il précise : la réalisation de cette éducation devra être progressive, en commençant par unsimple « compromis », on atténuerait petit à petit la portée du sentiment moral, de génération en génération, (la croyance à la responsabilitédes délinquants en matière de morale sexuelle par exemple); on serait indulgent, secrètement d'abord, tout en laissant croire qu'il y ades punitions pour des actes qui, en fait, n'en méritent pas et qui cependant font souffrir !°.
Le réformateur ne s’en tient pas à ces généralités, il formule ça-et-là bien des indications pratiques dont l’ensemble pourrait constituer un petit manuel d'éducation et de pédagogie : son souci didactique se manifeste constamment de 1808 à 1917, bien qu'il prétende un instant, en 1906, qu'il n'a plus la même assurance, quant à la nécessité sociale de l’enseignement de la vérité, et qu’il tend vers la sagesse du scepticisme 6; peut-être sa raison jugeait-elle ainsi à
(*) Infl. 222. (9) Lim. 156.
(2 Eg. 96. (5) Sav. 83, Méta. 48, (Ë) Sav. 74, 83. (5) Ath. 121.
cette époque, mais son sentiment fut toujours plus fort sur ce point !.
Education
Pour éduquer un peuple, c'est à l'enfance qu'il faut s’afavoriser l'acquisition de bonnes par exemple, le cas
dresser d’abord, pour habitudes, c’est-à-dire des habitudes utiles ? : les enfants pris très jeunes pourraient être élevés, échéant, de manière à se passer de presque tous les produits de la civilisation *.
S'agit-il d'assurer la soumission provisoire aux lois civiles actuelles ? Il suffit d’ « inculquer de bonne heure >» la connaissance de ces lois et le sentiment d’obéissance qui leur est dû “*, imitant en cela l'éducation des siècles passées *. S'agit-il au contraire de commencer la réforme ? Il faut réformer l'éducation philosophique f, négativement d’abord, sant de développer chez l'enfant « les parties de la conscience morale qui nous paraissent aujourd’hui contraires à la saine il ne faut plus enseigner aux enfants « des contes
en ces-