MAISONS
à dormir debout», ne plus « leur faire prendre les vessies
pour des lanternes », ce qui risque de détruire définitivement chez eux, toute trace de sens critique * ; ne plus leur laisser croire « que les vérités les plus importantes s'expriment par des phrases dépourvues de signification palpable », ne plus les dresser à « considérer comme essentielles les formules
qu'ils ne comprennent pas », ce qui tend à en faire « des
(!) Remarquons que Le Dantec donne ordinairement au mot édu-
à-dire) la transmission aux enfants, après leur naissance, de
cation un sens original, particulier à son système biologique. C'est :
l'expérience acquise par les parents » (Méta. 156).
« l'expérience au sens large du (Q Eg. 87.
mot » (Sav. 186, « l’ensemble des ($) Eg. 298. circonstances que l'individu tra- {) Tr. 527. verse » (S. CU 235), « la série des (5) Méta 156. conditions de milieu qu’atraversées (6) Indiv. 10. l'être vivant depuis sa naissance » Cntd4196 (Méc. 122) etc. Cependant, il parle (5) Sav. 89. aussi de « l'éducation au sens (*) Ath. 124.
étroitou éducation familiale, (c'est-
perroquets prétentieux » !, par exemple en leur parlant de l’origine du monde, avant qu'ils puissent comprendre le moindre raisonnement scientifique ?.
Sans doute, cette réforme sera difficile, ille reconnait, car il faudrait d’abord pour l’effectuer, avoir converti tous les parents ?. Cependant, le civisme offre une solution : « L'Etat a le devoir de veiller à ce qu'ils deviennent, au besoin malgre leurs parents, des hommes à l'esprit droit » “. « Les enfants ne sont pas la propriété des parents; ce ne sont pas des jouets dont on ait le droit de s'amuser » *.
Ainsi, la première phase de la réforme morale consisterait en une réforme religieuse : « Les révolutionnaires ont toujours besoin de lutter contre les religions » comme a dû le faire Jésus-Christ lui-même f. Dans la société contemporaine, c'est surtout contre les commandements de la religion dite chrétienne que doivent lutter « des révolutionnaires ayant sur bien des points, le même programme que le Christ », programme dont s’est servie l'Eglise en le modifiant par les additions qui étaient le plus opposées à son esprit 7.
Cette entreprise n'est-elle pas celle des sectaires, diront ceux qui verront heurter ici leurs convictions les plus chères ? Elle lui ressemble beaucoup en effet, mais il n’y a pourtant que ressemblance : Le Dantec, lorsqu'il formule ces idées, ne fait qu'obéir aux prescriptions tyranniques de sa logique et demeure entièrement désintéressé. Rappelons-le : son sentiment ne le portait à bannir de sa République, les prêtres d’aucun culte * et il eut de solides et sincères amitiés avec des ecclésiastiques intelligents dont l’un lui promettait le ciel pour sa loyauté et sa bonne volonté généreuse.
Bien plus, s’il attaque la foi, ce n’est pas uniquement pour la raison de Rabelais, que « foy est argument des choses de nulle apparence ? » c'est surtout parce qu'elle a pour résultat
(t) Idem (5) Infl. 199 NA a 8) Infl. D PIS AC
&) Ath. 1425. (C)\Tr 529,
(5) Ath. 125, Confl. 81.
de terroriser l'humanité !, qu'elle engendre chez le croyant la férocité à l'égard d'autrui ?, donc qu'elle est un instrument redoutable entre les mains des conducteurs d'hommes * ; on s'est égorgé de tout temps pour des questions religieuses *, d'autant plus que le sentiment religieux est en rivalité avec le sentiment patriotique *.
Ainsi, comme ce sont les convictions religieuses qu'on « inocule » de préférence dès le jeune âge, attitude qui na plus sa raison d’être depuis l'avènement de la science, d'autre part, comme les hommes pensent ce que les instructeurs de la jeunesse leur ont enseigné, et ne peuvent plus guère penser autre chose , c’est le catéchisme qui assujettit ie monde en condamnant les enfants aux ténèbres à perpétuité $. La société a donc le devoir de les protéger contre cette « déformation systématique », cette « sophistication prématurée de leur cerveau » ?, donc de l’interdire !!.
Cependant, confirmant ce que nous disions tout-à-l'heure au sujet de son ignorance de tout sectarisme, Le Dantec, distinguant judicieusement des nuances de caractère parmi les enfants à éduquer, en arrive à conseiller qu'on inculque # des principes sévères et /a peur de l'enfer aux enfants intraitables et violents >», réservant l’enseignement du monisme « aux enfants timorés et doux qui ont des chances d’être, toute leur vie, dupes de leur bon cœur »!!. Aïnsi, son projet de réforme ressemble assez à un beau rêve, tant l'application en serait délicate, puisqu'elle supposerait chez les éducateurs une faculté de discernement aussi peu répandue que l'intelligence véritable.
Une autre réforme essentielle et connexe de la précédente serait celle du langage. Nous avons indiqué au début de notre étude, les attaques violentes et multipliées de Le Dantec
(!) Infl. 243. () Id. 530.
Qu Sav. 30, etc. (ie Conf. 170.
h Méta 248. (EI E ER ! SAC 215. (2) PAR 193 (ë) Infl. 226. ("!) Ath. 219.
(5) Tr. 531.
contre le langage. Les mots sont « le grand obstacle à l'acceptation des conquêtes de la science révolutionnaire »!, puisque le langage contient dans son vocabulaire et jusque dans sa syntaxe, toutes les philosophies, toutes les religions du passé ?. Aujourd’hui, toutes les langues en sont là et, ce qui est pis, les créateurs d’une langue, formée de toutes pièces et prétendue logique, l'Espéranto, n’ont songé euxmêmes qu'à traduire, le plus fidèlement possible, toutes les erreurs ancestrales que nous a transmises notre langage courant *. La science elle-même se trouve infectée de ces erreurs *. En particulier, « si les hommes avaient pénétré dans la physique par l'électricité, ils n'auraient pas pu faire d'anthropomorphisme » *. Jusqu'à ces derniers temps, l'éducation officielle elle-même était presque uniquement verbale, « on sortait du lycée et des écoles spéciales, capable de disserter de omni re scibili, tendance stérilisante f.
Ainsi, Le Dantec ne parle de rien moins que de « renoncer au langage humain » 7! [lse rend du moins compte qu’il faudra un nouvel Hercule pour nettoyer les écuries d’Augias #.
Que faudra-t-il donc enseigner aux enfants ? Leur raison étant encore trop peu développée pour qu’il puisse aborder avec quelque critique les grands problèmes de la cosmologie, on leur enseignera, pour développer leur raison, « uniquement les vérités indiscutables comme celles des mathématiques, de la géographie, de l’anatomie, etc. » *, Plus tard, l’enseignement des humanités sera encore insuffisant ! ; celui de la philosophie sera dangereux, car il contredit ordinairement celui des mathématiques ‘. Cependant, la discussion philosophique entretient au moins la vigueur du cerveau "?: « Il y a de la métaphysique dans notre mécanisme, lit-on dans üne
(1) Méta. 954. (7) Méta. 249.
(2) Méta. 249. à Sav. 108.
8) Infl. 465. ) Tr. 539.
te) Sav. 198. (10) Prob. 16, 29 note ; etc.
(5) Sav 173. (1) Ath. 193,
() S. C. 211. () Confl. 195.
lettre à Tannery !, comme il y a des pattes à un cheval : noüs nous amusons d’elle comme un jeune poulain s'amuse de ses pattes, folâtrant dans un champ ; or, il est reconnu qu'il est fort utile à un poulain de faire des cabrioles : cela en fait un cheval vigoureux. Pourquoi refuser une utilité analogue aux spéculations philosophiques ? » La seule philosophie qui mérite ce nom, c’est l'étude scientifique de la vie ? : c'est donc par elle qu’il {faut commencer, car des ordres d'études différents engendrent des convictions diftérentes *. Pour cet enseignement, l'emploi du cinématographe sera d’un résultat fructueux *. Cependant à ceux qui veulentse livrer ensuite à l'étude générale des sciences, il n'est cependant pas inutile d'exposer la psychologie et la logique *, mais cet enseignement aura toujours pour base le transformisme ‘.
Un idéal collectif : la Science
Si Le Dantec ne prétend proposer que provisoirement, par artifice, et aux seuls ignorants, la poursuite de l’Idéal tel que le conçoit Bersot, il est un autre « idéal » (si l’on veut conserver le mot en lui donnant le simple sens de bu#7), qu'il propose dès maintenant à une élite et qui sera proposé à tous dans le futur : la Science. Evidemment, il ne s’agit pas là d’un but transcendant à l'activité humaine, mais néanmoins d'un but supérieur, « ne gardant aucune trace de son origine humaine » : la Science se trouve être la seule chose au monde qui ait une valeur absolue $.
Qu'est-ce donc qui lui confère cette valeur exceptionnelle et cette priorité, pourra-t-on objecter ? N'est-ce pas un jugement de valeur arbitraire, une simple préférence d’un homme particulièrement doué pour l'étude des sciences ? Le Dantec avait prévu l’objection, ou plus exactement, car il n’était point
Q Fee Mois, 10 oct. 1906. () H. S. 46.
} (6 ous pis .
NRA : à res 126, 152, etc.
(#) Ath. 129. Méc, 47. (5) Mike. 6.
polémiste, il s'était posé à lui-même le problème de la valeur de la connaissance qu’il formule en ces termes : « La Science créée par l’homme, peut-elle étudier l'homme ? »' La raison humaine n'étant pas d'essence surnaturelle, on ne doit accepter ses indications que sous bénéfice d'inventaire : avec quoi fera-t-on cet inventaire ? Comment vérifiera-t-on si les raisonnemments qui constituent la Science ne sont pas dénués de valeur ? ? F
Effectivement, Lamarck nous enseigne l’origine et l’évolution progressive de notre bon sens, résumé héréditaire de l'expérience de nos ancêtres luttant contre le monde extérieur *, part cérébrale de notre instinct de conservation #, en résumé, logique d'origine purement économique *. Elle n’est du reste qu'une logique spécifique parmi bien d’autres, car il y a également une logique de chien ‘, une logique de hanneton, une logique d'oursin, bien quenous ne parlions jamais quede celle dé l’homme w#; les végétaux ont aussi la leur
Cette relativité nous amènera-t-elle à déprécier quelque peu cet instrument de la Science humaine ? Nullement nous limiterons seulement le champ d'application que nous prêtons à la logique, non point au détriment de la science positive, comme voudraient le faire lesémules de Brunetière ° mais au contraire aux dépens de la pseudo science des métaphysiciens et des mystiques. C’est aux yeux de ces derniers, non aux yeux du vrai savant que l'usage de notre logique parait indûment illimitée, « parce que nous ne nous heurtons pas d’une manière évidente aux bornes de son empire. (et que nous les dépassons) sans éprouver de souffrance, tandis que celui qui voudrait s'envoler par la fenêtre s'écraserait sur le pavé » !°. La connaissance des limites de la logique
1) H, S. épigr. (5) Infl. 99.
b) L. N. 235. MP OUTRE
(3) L. N. XII, 234-Tr, 500-Cahos 7) Infl. 99 97, 101, 192-Infl. 107-S, V. 248-S. C. 5) Méta. 156
( 274-Méta. 78, 81, 155-Ath. 151-Sav. ( 40, etc. ( (4) Eg. 118.
24 Ve 5
nous enseigne donc à nous en servir convenablement, renonçant à à philosopher sur d’autres phénomènes que ceux qui sont directement connus de nous *.
Sans doute. l'usage de la logique rationnelle n'est que préférable à celui de la logique de sentiment, mais il l’est de beaucoup : celle-ci se paie paresseusement d’absurdités élégantes ?, tandis que la logique rationnelle a fait ses preuves : n’a-t-elle pas assuré à la lignée de chacun de nous la perennité, c’est-à-dire une suite triomphale de victoires * ? N'a-telle pas créé les mathématiques pour lesquelles il existe des vérifications sûres, ce qui n’est point le cas pour aucune des croyances qu'engendre l’autre logique * ? Aussi, elle a pour elle le criterium de l'évidence”, auquel Descartes donnait déjà la primauté : elle s'impose, elle « écrase » .
Le Dantec éprouvait personnellement pour la Science une passion exceptionnelle, presque « monstrueuse » 5 : « Scientiste » impénitent ‘, telle est « la seule étiquette en iste » qu’il tolère, et encore avec des restrictions : il préférerait être mis à part « dans un tiroir nouveau » ‘‘. La Science possède à ses yeux tout l'attrait et tout le despotisme d'une religion‘!,il y croit comme les chrétiens croient à la Révélation !?, il est vis-à-vis d'elle « dans l’état d’un homme detempérament amoureux qui aurait trouvé dans une femme réelle, l’incarnation définitive de la beauté parfaite ». La physique? est pour lui « la merveille des merveilles » *, la biologie, un # jardin enchanté ! », où il a trouvé la sérénité 5.
(t) 14. 235. davantace 1 i (*) Confi. 148. +0). D UM De (8) Méta 78, note. (5) Confl 20-Méc. 146.
()S. C 39. (") Méta 44.
(5) are soie la plus (S)Méta 55 nette de l'évidence intuitive telle ) Cahos 2-Méta. 9 5 que la conçoit Le Dantec : « L'ex- de Ride périence de nos ancêtres. se (10) Méta. 51.
traduit héréditarrement en nous (11) Id. 240-S. C. 6: par des tendances difficiles à expri- (!) Confl. 27. mer, mais qui nous font sentir que (13) Méta. 51, 72. telle chose est absurde sans que (*) Prob. 80, Sav. 19. nous puissions dire pourquoi ; que (15) Sav. 229. telle autre au contraire est légi- (*) Méta. 240-Prob. 6-Déterm.S8.
time, sans que nous en sachions
Si nous pouvons être fiers d'être des hommes, occasion qui nous est rarement offerte, c’est uniquement grâce à la Science ‘. Appelée à guérir l'humanité de la peur ?, elle est dès maintenant « le trésor collectif de la fourmilière humaine » * : Sa diffusion fatale à travers le monde est le plus grand bien qui unisse les hommes, c'est presque le seul‘!
Cependant, un écueil se présente, c'est l'abus que l’on fait à tort du mot Science : « Les dentistes de foire, les marchands d'orviétan ou de bandages herniaires »5 ne l’invoquent-ils pas eux aussi? Dans le public, une forme de « scepticisme élégant » mais superficiel revêt aussi un aspect de science, tendant à jeter la suspicion sur l’œuvre gigantesque de la vraie science : c'est-l’attitude des littérateurs qui se congratulent entr'eux sans avoir seulement tenté aucune œuvre utile Enfin, bien qu'il parle lui-même ? de la Vérité « avec un grand V » $, tout en reconnaissant ailleurs qu’il y a « autant de vérités que d'hommes » *, Le Dantec regrette que les «adorateurs de la nouvelle Idole » Science, ne s'entendent pas suffisamment : il serait plus prudent selon lui, de parler de savants, sans leur attribuer une divinité commune ‘?.
Qu'est-ce donc que la Science ? C’est « le résumé des parties non héréditaires de l'expérience ancestrale, {celle) dont l'intelligence tire parti»; c'est « la langue dans laquelle on rapporte les résultats acquis par les chercheurs et dans laquelle on les résume » !?; c'est, avant tout, la mensuration universelle, la croyance au déterminisme, l'explication totale des choses, s'appliquant aussi bien à la vie qu'aux autres phénomènes, c’est le monisme universel (et non plus seulement psychologique), enfin, c’est le transformisme.
Dénué de toute prétention, Le Dantec ne s’illusionne pas
(‘) Eg. 227-Méta. 68. : 1$) Prob. 22, 33.
()lutl 139-fr, 528-Meta. 63-Ath. (7) Sav. 7 etc. 283, etc. (5) Eg. 20-S/C. 251-Méc 146.
(3, ath 302. (PS0 1294 (‘) Eg. 226-Méta. 69-Prob. 175- (IP ANS:
S. V. 302. (11) Infl. 246.
(5) Qq. la Sc. 10. (ALT NS.
sur la valeur de ce système et ne lui prête aucune valeur absolue : «une théorie sans doute provisoire, sans doute caduque, écrit-il en 1909, a donné à ma curiosité l'illusion d’une satisfaction totale » ‘. Il a au fond considéré la Science comme une méthode, comme la voie la plus courte ?, se bornant lui-même à indiquer la voie à suivre sans prétendre rien découvrir #.
Mentionnons enfin le portrait du savant impartial opposé au métaphysicien qui a besoin de succès comme l'artiste, car un système philosophique est, selon Lionel Dauriac, quelque chose qui meurt quand son succès s’arrête ; le savant, lui, ignore toutes ces contingences, il n’a aucune sympathie pour les vérités qu’il découvre “ : il fait un acte de foi initial”. et lorsqu'il échoue sur un point, il cherche ailleurs avec sérénité f.
Il résulte finalement que toutes ces considérations que, le bon sens étant peut-être « la partie la plus précieuse du mécanisme de notre corps >» ‘, 1l faut réhabiliter la logique et l’intuition rationnelle, * instruments du véritable idéal humain : la Science !
La méthode de la Morale.
La connaissance de la vérité étant le terme le plus noble de l’activité humaine, il est naturel que la morale devienne ellemême une science, donc qu'elle ait une méthode scientifique, car « rien nese construira de définitif que sur des assises scientifiques » *. Ce sont donc les hommes les plus instruits qui doivent préparer pour leur congénères plus ignorants,
«une morale indépendante qui n'ait rien à redouter de l’effondrement des dogmes »'°. Le Dantec prétend avoir écrit
(1) Stab. VII. (5) Ath. 175-298-9241, etc.
(1 Eg. 20-Qq la Sc. 65, (GNMLIN 935: nd (3) Sav. 188. (5) Méta 71.
al Méc. 18-S. C. 7, etc. (*) Méta. 49-63,
D ANT 20: 10) Infi, 167-Ath. 81,
« L'Egoïsme » pour chercher lui-même une base objective, scientifique, aux notions morales absolues !.
À proprement parler, la morale n'aurait pas une méthode propre, mais elle aurait pour instrument celle de la biologie généralequin'’est point, selon notre auteur, une science expérimentale ; c'est une philosophie, une synthèse des résultats obtenus par les savants dans toutes les branches des sciences naturelles (et qui prétend aussi dicter une méthode aux che-cheurs en coordonnant leurs résultats et leur montrant le but à atteindre ?.
En 1908, Le Dantec avoue avoir caressé cet espoir, que la solution des questions de Biologie générale arriverait à nous dicter « des règles sociales sur lesquelles tout le monde serait forcé de tomber d'accord » %. Pourquoi employer cette méthode ? Ce n’est nullement pour construire, comme on pourrait le croire, une théorie sociologique analogue à celle de l’ « organicisme » dont notre biologiste dénonce au contraire l’erreur ‘ : il ne parait ni légitime ni fructueux de calquer la sociologie sur la biologie de l'être pluricellulaire, en prétendant que la société est composée d'individus comme l'individu est composé de cellules. Deux raisons nous l'interdisent : d’abord « l'intérêt de la biologie va au composé, tandis que l'intérêt de la sociologie va au composant », (attitude fort naturelle car « la société n’est pas une entité dont le sort nous préoccupe, nous hommes, qui sommes des individus »). Si Ia bioiogie a l'habitude de décomposer un être en ses cellules pour en fairé la description, c'est là seulement « une analyse commode » et qui ne s'impose pas ÿ. En second lieu, pour calquer la sociologie sur la biologie, «il faudrait savoir s’ilest légitime d’assimiler les liaisons qui unissent la vie individuelle à la vie élémentaire des cellules, et les liaisons qui unissent l’évolution sociale à la vie des individus compo-
sant la société »f.
g. 16. AUTO: { . C. 7, 328-Méta. 246. (6
Enfin, si la Morale doitemprunter sa méthode à la Biologie générale, c’est en vertu de ce principe général : « L'étudedes hommes est du domaine exclusif de la Biologie », ! cette science étant la plus objective après la Physique et ne connaissant pas les individus; ignorant les personnes, elle ignore par le fait même, le bien, le mal, la justice, la responsabilité, le mérite, toutes notions dénuées de valeur scientifique et impropres à fonder la future société rationnelle ?.
Quant au domaine de la science morale, rappelons qu’il est exclusivement soctal; c’est donc surtout en observant les sociétés que le moraliste formulera ses conclusions. Ce caractère est mis en évidence dans les quelques définitions de la morale formulées au hasard dans plusieurs œuvres : La morale, c'est la « discipline sociale » *, c’est « l'ensemble des lois de la société » *. L'auteur se conformant même, pourunefois, au principe énoncé en 1908, à savoir qu'il est nécessaire de définir les mots , indique en un passage deux sens du mot morale : « la morale innée que chacun porte en lui et qui lui permet d'apprécier dans chaque cas le bien et le mal... qui lui dicte en un mot son devoir » f, et la morale pratique positive, c'est-à-dire l’ensemble des lois auxquelles doivent se soumettre les individus vivant en société 7.
Conçue comme une hygiène sociale #, prophylactique et thérapeutique *, la science morale révolutionnaire ‘? sera essentiellement critique comme toute science : elle a le « devoir de contrôler » déclare Le Dantec ‘, semblant oublier qu'iln’existe plusaucun devoir véritable d'après son système. Il s'agit de disséquer la morale ‘?, compromise par le vieux pathos traditionnel ‘, de pratiquer une « révision du Code de la conscience humaine » ‘*, de « discuter l'application(des
(9) p.92, (5) Méta. 246.
(2) H. S. VI. (°) Méta. 246-247-9248 - 255, eic. (5) Sav. 233. (10) Méta. 234.
(5) Infl. 198. (1!) Id 245
(5) AE 249 (©) Id. 255.
@ inf. 194. (13) Sav. 234
(7) Id, 193, (1) Id.
notions) dans chaque cas »‘, de donner aux problèmes l’énoncé nouveau qui leur convient aujourd'hui ?. En effet, tous les problèmes sont actuellement formulés en fonction de croyances préscientifiques et les anciennes théories ne répondent plus aux questions que se pose la curiosité nouvelle ?: il n’y a point opposition,par exemple, entre ce qu’on nomme liberté et déterminisme‘, instinct et intelligence 5, dualisme et monisme f, etc. il faudrait donc supprimer ces termes désuets qui paralysent les recherches ou les orientent dans de fausses voies.
La Philologie pourrait être un précieux auxiliaire de cette réforme, en nous révélant le fond de l’histoire de toutes les philosophies qui ne sont que les vieux langages 7, en nous permettant aussi de comparer le sens actueldesvocables avec leur sens éthymologique *. Le Dantec fait lui-même quelques tentatives sommaires en ce sens, qui l’amènent à plusieurs dissociations fructueuses ?.
Ainsi, « la cité nouvelle sera construite sur des ruines, et ces ruines, beaucoup continueront à les chérir au fond de leur cœur » !°. Si l'hypocrisie disparait enfin, la nouvelle loi paraîtra laide ‘t, d'autant plus qu’elle engendre une modestie douloureuse!?. Il y aura même peut-être une période d’incertitude et d’agitation « comme la convalescence qui suit l’ablation d’une tumeur abdominale » ‘?. Aussi, le rôle des sociologues sera plein de difficultés ‘*, et il y aura lieu d'aborder ces problèmes avec « des précautions infinies » #.
Enfin, comme nous le laissions entendre tout à l'heure en parlant de l'organicisme, la morale biologique n'envisagera point une société d'individus comme une entité, comme le font certains sociologues ‘f, ce qui reviendrait à donner, en
(1) Eg 88. Infl. 18, etc. (°) Ath. 79-87. Eg. 73 81-162, etc e) $° 5 " Méta. 255
GS. ui) id. 65
(5) S G "os, Infl. 67, etc (2) Ath 56.
(5) Stab. 274, etc. (8) Infl. 165.
(e) Ath. 178, etc. (1) Méta. 255.
(1) Prob. 10. (15) Prob. 176.
(s) S. C. 249 Ge) Eg 60-H.S. VI-202
dernier ressort, toute l'importance à l'individu que la Biologie générale doit ignorer Ce qu'il faut, c'est « séparer conventionnellement du milieu,pour l’étudier à travers ses transformations successives, un individu série »', (expression équivoque qui n’est définie ni expliquée en aucun passage). Cependant, nouveau paradoxe, Le Dantec déclare expressément, quatre ans après avoir exprimé ces idées, qu’il entreprend d'étudier « l'individu social » ?, en procédant par déduction, et en utilisant le raisonnement par analogie *, bien qu'il en connaisse l'incertitude *. Il semble donc qu'il ne faille pas attacher une importance définitive à chacun de ces ‘aperçus cursifs, formulés au hasard d'une inspiration momentanée et sans but nettement défini.
Le Dantec et les Sociologues
En 1903, Le Dantec termine son « Traité de Biologie » (p. 465) par un chapitre intitulé: « Psychologie et Sociologie », prétendant apporter à ces sciences les lumières de quelques conclusions biologiques. I1 publie dans la « Revue philosophique » un article sur le même sujet, et consacre expressément en 1907 un court chapitre à la Sociologie dans « De l'Homme à la Science »(p. 202). Ce sont là les témoignagesde certaines vélléités.
Il ne faudrait pas croire cependant que Le Dantec eût l’ambition de s’assimiler aux sociologues professionnels ses contemporains. Bien au contraire, il part en guerre contre eux, leur reprochant une « sentimentalité particulière » 5. Il n’a pu pénétrer, dit-il, le sens de leurs ouvrages, parce que cette prétendue science semble reposer sur quelques idées métaphysiques inaccessibles à un homme habitué à la mé-
thode objective ©. Basée sur une erreur scientifique volon-
(:) HS. 202. (9) ld. 75.
&) Kg 60-Prob. 179. (RE 09; (5) Ath 976. (6) Kg. 15.
taire, puisqu'elle s'intéresse en dernier ressort aux individus, « elle ne saurait prétendre à un rang honorable dans la philosophie »‘: du reste, si elle manque d’exactitude, il faut attribuer ce défaut à sa jeunesse ?.
En fait, hélas, bien qu'il cite incidemment les noms de Goblet d’Alviella ?, de Solvay et de Waxweiler ‘, notre biologiste avoue n'avoir jeté qu'un coup d'œil aux ouvrages techniques *; aussi méconnait-il totalement le caractère de la sociologie contemporaine et l'importance capitale de son œuvre, obéissant aveuglément au préjugé quil'insurge contre la métaphysique, avec laquelle il la confond par suite d'une généralisation hâtive regrettable, comme l'indiquent plu- : sieurs passages ©. Ne va-t-il pas jusqu'à confondre aussi sociologie et socialisme, bien plus: sociologue et politicien, anarchiste même !7
On s'explique donc aisément que les spécialistes qui, se conformant laborieusement à l'universelle division du travail, élaborent méthodiquement une science féconde, aient traité Le Dantec comme un ignorant sur ce point, attitude qu'il attribue encore à du parti pris de leur partf. Un critique, M. G. Batault, lui reproche dans la « Revue du mois » ?, comme le feront tous les sociologues professionnels, l’insuffisance de la documentation, dans « L'Egoïsme » par exemple : « Les seuls travaux que l’on voit cités sont ceux de l’auteur ; on dirait qu'il s’agit d’une matière entièrement nouvelle, créée par lui, si nous ne savions que la raison, c’est qu'il rejette le principe d'autorité. Les seuls auteurs cités comme référence sur les sociétés primitives et l'état social au cours de l’histoire sont Walter Scott et Kipling » Le fait est authentique ‘‘ bien que l’on soit en droit d'objecter malicieusement à M. Batault, que Le Dantec cite aussi les « Com-
(DH AIS ET (7) Infl. 20€-Prob. 177.
(2) Tr 486, note. (8) Méta. 48, note-Grande Revue (5) Eg. 2. 25 déc. 1911.
(‘) Méta 246. (°) 10 Déc: 1911.
(5) Eg. 15 (") Eg 93, 101, etc.
() Eg. 264-Lutte 182-Ath. 20,
mentaires » de César ‘. De plus, s'il rejette en effet la méthode d’autorité, c’est que, systématiquement, il veut éviter d' «égarer le lecteur en lui proposant la lecture d'ouvrages d'auteurs chez lesquels le mysticisme ancestral a fait ses ravages ordinaires » ?.
Il est à remarquer malgré tout que, ça-et-là, ses œuvres contiennent des idées, des indications, des conclusions intuitives qui concordent avec celles de plusieurs grands sociologues dont il n'avait certes point lu les ouvrages. Nous n'en citerons que quelques-unes : d’abord, il assigne aux notions etaux sentiments moraux une origine exclusivement évolu- . litive. Puis, lorsqu'il essaie de reconstruire une morale, il se base sur l'importance de la pression sociale du milieu sur l'individu *, développant plus ou moins en cela l'idée de Durkheim : « La société nous commande parce qu'elle est extérieure et supérieure à nous ». *
Il parle des « lois pendulaires qui régissent l'évolution des masses humaines * », reconnaissant ainsi l'existence d’un déterminisme social spécifique dont il envisage plusieurs manifestations de détail ©.
Il indique, bien qu'assez vaguement, une distinction analogue à celle du normal et du pathologique envisagée par Durkheim : « J'ai longuement étudié... les phénomènes qui se passent dans les agglomérations cellulaires formant les individus supérieurs... à l'état de santé et à l’état de maladie. Je voudrais m'attacher dans cet ouvrage à l'étude des associations d'individus... 7»etil aboutit à considérer foute moralité ayant existé jusqu’à nos jours, comme « pathologique », en tant que « déformation » des tendances naturelles primitives:
« Chaque société a, en gros, la morale qu'il lui faut » écrit
k) nes Es (5) Méta. 203.
tee 5) Eg. 246, etc (*) Prob 179-Eg. 922, 273, Tr. Cie Aer 504, etc. k ‘ (7) Eg 60
() « Sociologie et philosophie »
p. 82-Alcan.
Durkheim ‘, M. Levy-Bruhl, de son côté, professe que la morale d’une société donnée, à un moment donné, est # précisément aussi bonne et aussi mauvaise qu'elle peut l'être »° et Le Dantec déclare, de son côté, que notre société actuelle ne saurait guère être meilleure qu'elle ne l’est, malgré ses multiples imperfections *.
Levy-Bruhl reconnaît qu'on est amené dans certains cas à « montrer que telle croyance ou telle institution sont surannées, hors d'usage, et de véritables impédimenta pour la vie sociale * >» : Le Dantec fait-il autre chose que de dénoncer dans tous ses écrits avec moins de sang-froid et de concision il est vrai, les plus graves de ces impédimenta ?
Selon Durkheim, « l'idéal est dans la nature et de la nature », c'est une « donnée » efficace 5 et Le Dantec, loin de négliger, lui non plus, l'importance de ce facteur et des divers facteurs psychologiques dans l’évolution des sociétés, condamne expressément le matérialisme historique de Goethe (qui est le même que celui de Karl Marx): « Les passions humaines en particulier, écrit-il, sont des facteurs d’activité plus puissants que les considérations économiques ° » ; or, il prête cependant à ces dernières un rôle prépondérant 7.
Il se rencontre encore avec Tarde : « L'homme n'invente rien, il imite # ». Nous ne multiplierons pas les comparaisons, bien que beaucoup d’autres, toutes intéressantes, puissent ètre faites : un tel développement dépasserait les limites de notre plan.
En résumé, nous n'avons fait que synthétiser jusqu'ici les considérations théoriques de Le Dantec qui établissent, d’une part, l'’infériorité de toutes les notions morales traditionnelles, d'autre part, la nécessité de se soumettre provisoirement à leur norme en attendant l'édification d’une morale ration-
(1) Op. cit. p 81. (5) Op. cit. 137-141.
(?) € La morale et la science (5) Infl. 94.
des mœurs »,p. 198-Alcan. (7) S. V. 263 (5) Eg. 268
( Prob. 176.
1) Op. cit. 278.
nelle. Notre moraliste n'ajoute-t-il à cela aucune indication pratique, précisant plus exactement la voie à suivre dans l'œuvre de reconstruction qu'il préconise ? C'est ce que nous devons envisager maintenant.