‹ La Morale de Félix Le DantecChapitre 8 sur 25 · I. — CRITIQUE THÉORIQUE · texte numérisé non relu

I. — CRITIQUE THÉORIQUE

CRT

DA La

La Conscience morale

Parmi les multiples caractères dont Le Dantec constate l'existence chez les hommes, un de ceux qui semblent l’indigner le plus, c’est leur prétention à se rapprocher d’un idéal absolu, à se conformer à la norme de certaines prescriptions communes dont l’ensemble constitue la morale.

La morale joue un rôle capital dans la société actuelle et plusieurs facteurs expliquent cette importance : d'abord, nous avons tous en naissant une conscience morale, un sens moral héréditaire qui joue dans notre société le rôle de « l'esprit de la ruche» de Mætterlinck ‘. Bien qu'elle ne semble pas fixée dans l’hérédité structurale de l’homme ?, elle a l'aspect d’une particularité définitivement acquise, d’un caractère spécifique *: on le reconnaît au caractère absolu qu'elle revêt et un homme qui serait dépourvu à la fois de l'idée de Dieu et de la conscience morale ne serait peut-être même pas viable #.

Cependant, l'auteur ne tranche pas catégoriquement ce problème : nos adaptations morales sont-elles simplement individuelles ou sont-elles spécifiques ? C'est que, pour le résoudre, il faudrait savoir à quel point de l’évolution nous en sommes actuellement: si nous sommes arrivés aujourd’hui au terme de notre évolution, ce qui est probable ÿ, nos adaptations sont simplement individuelles et non spécifiques © ; dans le cas contraire, si nous sommes encore « en route versl'état des mouches à miel » 7, nos adaptations deviendront peut-être un Jour spécifiques $, hypothèse peu probable cependant, car une adaptation totale de l'homme à la vie factice de la société semble invraisemblable.

Le sens moral inné, dont le degré d'intensité varie selon les individus, présente cependant deux caractères constants :

(ÜNEr.1593 15) Ég. 293, etc.

(2) Eg. 157. (5) Id. 224.

(3) Ath. 94. (7) Tr. 534.

(‘) Ath. 94. (8) Eg. 157.

il n’est jamais nul ! ; il ne saurait non plus prendre un développement assez exagéré pour gêner entièrement le développement des autres mécanismes vitaux : Saint François d'Assise mangeait *.

A l'innéité s'ajoute l'éducation : les idées morales sont sucées avec le lait de la nourrice *, puis on nous les donne en pâture quotidienne *, de telle sorte que nous les concevons bientôt comme les plus respectables, à cause de leur antiquité 5. Ce respect est encore accru du fait que la morale se trouve enchevêtrée à la religion, © qui est elle-même ancrée dans notre physiologie : nous nous en accommodons par paresse, nous l’aimons même comme toutes les choses auquelles nous sommes accoutumés depuis de longues générations * ; enfin, nous le verrons, la pression sociale achève d'assurer la pérennité à ces idées 5. C’est ainsi que le mot « immoral » a acquis sur nous, comme le mot « athée », une puissance incroyable, grâce à sa longue prescription ?.

Tout en reconnaissant l'importance de cette particularité biologique qu'est la conscience, et de la morale qu'elle engendre, Le Dantec se montre irrité des caractères qu'elle présente : imprécision, contradiction avec elle-même et avec la logique, comme nous allons le voir.

Imperfection des notions Morales.

Aucun des chapitres de la morale traditionnelle n’est aussi solide que ceux de notre logique, et il y a toujours disproportion entre les « principes directeurs de notre activité sociale » !°, et ceux de la connaissance. Cependant, existant chez tous les hommes, les principes de la conscience morale pour-

('} Prob. 167. (S) On pourra comparer cet en- (?) Eg. 127. semble d'idées à celles énoncées ( Sav. 81. par Locke à ce sujet. (« Essai sur (SRI: l'Entendement humain », liv. I, () Me chap, &, paragr. 22),

(, Inf. 166-173. (°) Sav. 78.

(T) Sav. 233. ()ESACA2STe

raient être considérés comme capables de fournir les fondements d’une science humaine au même titre que la logique qui, elle, est déjà solidement échafaudée ; hélas, bien queleur origine soit analogue !, il n’y a pas encore de science morale.

L'auteur rend compte de cette infériorité de la morale sur la logique par le raisonnement suivant : tandis que nos habitudes logiques résultent d'une évolution continue, aucune des habitudes sociales qui ont engendré notre conscience n’a été poursuivie indéfiniment dans une lignée, sans des interruptions et des contraventions occasionnées par l'existence de conflits entre des devoirs inconciliables : devoirs d'un homme qui est à la fois père, fils, chef d’une famille, membre d’une autre etc. ?. Par ailleurs, nos notions morales sont d’origine plus récente que les notions logiques qui datent de l'origine de la vie : aucun être n’eût survécus'il eût méconnu ces dernières, (nous n’essayons pas de marcher sur la mer parce que noûs savons que nous serions noyés *), et, par suite, ne se reproduisant pas, il n'eût point permis à une lignée de se former.

Cette divergence de Ia conscience et de la logique sépare les individus les uns des autres, engendrant tantôt des différences légères favorisées seulement par l’isolement des consciences, tantôt des divergences plus considérables, favorisées par l'isolement des races : certaines peuplades exaltent l'anthropophagie par exemple, quand nous, nous éprouvons une horreur pour cette pratique ‘. Il y a bien, il est vrai, quelque chose de commun à toutes les consciences humaines, comme il y a quelque chose de commun à tous les nez, à tous les yeux, à toutes les peaux, malgré les différences de race et de pigmentation *: malheureusement, nous ne saurions point définir ce quelque chose, chacun de nous ne connaissant immédiatement que sa propre conscience et lui prêtant une valeur absolue, alors qu’elle diffère de celle du voisin ; de là

(‘) Id 282. () Tr 59%.

(2) Kg. 129. Ath. 88. (5) Eg. 1%.

(3) Eg. 191.

Page 1