LA PUISSANCE DE LHOMME ET ÎA LIBERTE
tromper » (1). D'où il suit qu'fi noire volonté raisonnable correspond toujours la réalisalion et le succès. L'homme inspiré par la raison est donc puissant avec Dieu et en Dieu ; il est libre avec Dieu et en Dieu, ce qui revient à dire que c'est Dieu qui, en lui, connaît et a<,nt d'une manière raisonnable et libre. iMais c'est là, objectera-t-on, raffirmation d'une servitude absolue, la reconnaissance du déterminisme humain? — Non, répond (ieuliiicx, c'est la définition même de la liberté : u Celui (jui est l'esclave de la raison n'est l'esclave de personne, mais il est, par là même, absolument libre ; ce qu'il veut, il le l'ail ; ce qu'il ne veut pas, il ne le fait pas ; il ne le fait ou il ne s'en abstient que dans la mesure où il en a ainsi décidé » (2). Echappant à. toute contrainte, il est véritablement libre.
Et cependant ne nous trouvons-nous pas. ici encore, en présence d'une illusion ou d'un fantôme de liberté ? car enfin la pierre qui tombe réalise, pour sa part, l'ordre divin et, si elle avait le pouvoir de penser et (ju'au moment de sa chute, elle désirât tomber, dirait-on qu'elle est libre? l'homme qui est animé par la raison divine, en se soumettant à elle, ne fait que manifester logiquement sa nature, révéler sa dépendance et son impersonnalité ; ce n'est pas lui qui est libre, puisque ce n'est pas lui, en réalité, qui pense et qui agit ; ses pensées lui viennent de la raison qui, en lui, représente Dieu ; et ses actes, comme tous les mouvements de l'univers, ont Dieu pour auteur et pour cause : tout dans l'homme exprime et traduit Dieu. A cette nouvelle objection, Geulincx aurait peut-être répondu
par sa distinction entre l'obéissance à Dieu et l'obéissance à la raison (1) : Toute créature, quelle qu'elle soit et quoi qu'elle fa<se, qu'elle pense ou qu'elle ne pense pas, obéit nécessairement à la loi divine, en ce sens <iu'elle ne peut se soustraire à sa de>liuée préétablie par Dieu et liée par sa sagesse à celle de l'univers entier; mais l'obéissance à la rai>on, qui est consciente, est réservée à l'être pensant et nous voyons qu'un petit nombre d'esprits seulement met en j)ratiquo cet te vertu ; elle n'est pas, en effet, la conformité de .lotre conduite à un ordre naturel et divin, qui est nécessaire et immuable, elleest l'adhésion de notre volonté à cet ordre une fois connu, par amour pour celui qui en est l'auteur, par admiration poïirsa perfection et par reconnaissance pour sa sagesse prévoyante. C'est cet acte d'assentiment tout interne qui révélerait l'individualité morale de l'agent, (jui instituerait sa personnalité distincte et qui manifesterait sa liberté.
Mais enfin, si Dieu est en nous sous forme de raison, s'il se révèle à nous et si la vision de la vérité entraîne la volonté correspondante d'y conformer nos décisions , cette liberté d'acquiescer n'existe pas ! Il est vrai, ripostera Geulincx, que Dieu, sous forme de science intelligible, est présent en chacun de nous ; mais en(!ore faut-il, de notre part, pour faire passer cette virtualité à l'acte et pour obtenir, en fait, la connaissance du vrai, une attention dirigée (2) vers les perfections divines, telles qu'elles nous ont été communicjuées. Donc, pour agir moralement ou plutôt pour vouloir moralement, — puisque l'action exté-
(i) Ann. in CarU, Pars I., art, 54, (111 p. 394). (2) ^/A., tract. I., cap. II, Sect. I, (111 p. 23).
(1) Ihid., cap. L, § 2, (III pp. 14-15).
(2) Ibid., cap. II, Se. I, (111 p. 18).
LA PUISSANCE DE l'hOMME ET LA LIBERTE
rieure échappe à notre pouvoir, — il faut que Tesprit humain, en possession implicite de la vérité, décide de la connaître explicitement et d*y adhérer, ou, en termes plus métaphysiques, « que nous éprouvions l'essence de Dieu, ses attributs et en outre la loi et la raison qu'il a misesen nous (1))) ; attention de rintelligenceet assentiment de la volonté sont les deux moments ou les deux aspects d'un mi^me acte par lequel nous prenons moralement parti et dans lequel résident vraiment notre indépendance et notre puissance. Il ne s'agit plus ici d'une liberté rationnelle, résultant d'une identification de la volonté de l'homme avec celle de Dieu, mais d'un véritable choix moral, d'un libre arbitre humain. Par l'exercice de cette liberté, qui est prDprement nôtre, nous nous rendons dignes d'accéder à celle qui émane de Dieu et à laquelle il nous fait participer.
Mais ici nous touchons à la vraie difficulté du système. N'est-ce pas attenter à la toute puissance de Dieu que de soustraire, aussi peu que l'on voudra, la personnalité humaine à son empire? Attention, assentiment ou consentement sont des formes du vouloir; pour Geulincx, nous le savons, volonté et entendement sont étroitement unis et comme inséparables; si nos idées viennent de Dieu, peut-on sans impiété attribuer à h volonté le pouvoir de les négliger ou de les dédaigner; et. si nous disons qu'elles ont besoin, pour être vues, de la volonté attentive, ne commettons-nous pas un cercle vicieux? Si nous admettons que Dieu permet à tel d'entre nous de faire attention à *ui et de l'approuver, mais laisse tel autre dans un état d'inattention et d'indifférence, nous avons à nous deman
der d'où vient cette diversité de traitement, cette inégalité de prévenance de la part de la divinité ; nous supprimons de nouveau la liberté humaine et nous pouvons craindre enfin de faire le procès de Dieu, puisqu'il a, d'après cette théorie, autorisé le péché, ne fut-ce qu'indirectement et par négligence. Nous avons déjà vu que ces contradictions sont réelles et que Geulincx les reconnaît : il n'hésite pas à les déclarer insolubles et il se réfugie, pour y échapper, dans un a[>pel à l'immensité de Dieu et à sa sagesse ineffable, c'est-à-dire dans le mysticisme.
Quoi(iu'il en soit de la possibilité de donner au problème de la liberté une réponse définitive, l'attitude de notre philosophe ressemble beaucoup à celle qu'ont adoptée, dans la question de la grâce, les jansénistes et la plupart des calvinistes, dont il a subi l'influence concordante ou combinée et pour lesquels il eut toujours de très vives sympathies. Nous sommes prédestinés, mais Dieu seul sait, en vertu de son infinie sagesse, quels sont ceux qu'il sauvera et pourquoi il les fera participer aux mérites du Rédempteur. Cependant , dans notre ignorance de son décret éternel et tout en reconnaissant notre infirmité en face de sa toute puissance, nous devons agir comme si nous pouvions faire notre salut par nous-mêmes et attendre ensuite, avec angoisse et résignation à la fois, le secours de sa grâce et sa souveraine sentence (1). De
{\) Ann. adeth. (III p. 16o).
(1» C'est en tfilo, deux annf es après la mort de Janséuius,5igue parut à Louvain V Aiiguatinus, qui devait troubler la paix religieuse de l'Europe pendant plus d'nn siècle. Au scia de l'Université, où l'évêque d'Y près avait été étudiant, puis professeur, cet ouvrage trouva immédiatement des approbateurs et des défenseurs. Le corps enseignant tit même preuve vis-àvis de l'internonce d'une indépendance inusitée et défendit contre la cour
LA PUISSANCE DE L HOMME ET LA LIBERTi:
même, pour Geulincx, il y a en Dieu une sagesse profonde mais myslérieure, qui a tout organisé à Tavance : nous pouvons voir clairement tout ce qui louche à la matière, son mouvemenl, les états de notre corps et nos actes extérieurs ; nous comprenons le déterminisme qui résulte de son action loute puissante ; quant aux manifestations de notre pensée, nous sentons combien elles dépendent de notre tempérament et même du monde extérieur (1) : ni l'action, ni la passion n'émanent véritablement de nous « Pâli non est meiim, agere no i est meuni (2) ». Ma volonté elle-même est déterminée par la clarté de mes idées, qui ont leur origine hors de moi, dans rinlellect divin. Et pourtant, si nous avons la force de dépouiller notre condition corporelle et humaine, nous trouvons en cette volonté quelque chose (jui semble nous appartenir en propre, c'est la faculté de consentir à connaître la loi qui nous régit en même temps qu'elle gouverne l'univers et, tout en sachant bien que notre adhésion ne changera rien à la marche du monde, d'accepter de lui obéir.
de Rome la mémoire de Jansénius. Ce fui la faculté des Arts q>ii, la première, se prononça pour la nouvelle doctrine. On peut conj«'ctiirer que Geulincx fut mêlé à ces querelles, que le jansénisme eut une action sur sa pensée ; peut-être même cette action ne fut-elle pas étrangère à sa conversion au calvinisme (cf. Vanijeh Harchkn, op. cit., p 3a). Kn effet, en ce qui touche la question «le la liberté luunaine, Jansénius declart- «jue Ihorame fait invinciblement, quoique volontairement, le bien et le mal. Calvin enseignait le déterminisme et la prédestination absolue ; pour lui, sans la grâce, l'homme ne peut être sauvé. Il est impossible de ne pas reconnaître l'influence de ces dogmes religieux sur la philosophie de Geulincx.
(1) « Nos quantum ad humanam conditionem nihil valere ». Ann. ad eth., (111 p. 221).
(a) « Pati non est meum; agere non est meum ». Met. oera, Pars T., Il» Se, (11 p. 155).
Toute notre liberté est dans ce pouvoir, et, par conséquent, là aussi est tout notre devoir. « Où je ne puis rien, je n'ai rien à vouloir (1) », voilà le principe de la morale tiré de la connaissance de Thorame et de la constatation de son imj»uissance ; mais ce n'est là qu'un énoncé négatif ; il suppose une formule positive, capable de servir de fondement aux règles de la morale : où tu peux quelque chose, tu dois vouloir ; et ce que tu dois vouloir, parce que tu le peux, et sans te demander d'ailleurs ce que vaudra et ce que produira ton adhésion, c'est la réalisation du règne de la raison, qui est aussi le règne de Dieu
(1) « Ubi nihil vales, ibi nihil velis ». {Md., ibid.) ; cf. : Ann ad eth, (111 pp. ie4-2-.>2-243 sqq. 252 etc.).