‹ La morale de Geulincx dans ses rapports avec la philosophie de Descartes [microform]Chapitre 14 sur 33 · LA PUISSANCE DE VHOMME ET LA LIBERTE · texte numérisé non relu

LA PUISSANCE DE VHOMME ET LA LIBERTE

Devons-nous souscrire sans réserves à cette sentence de déchéance ? Geulincx ne le croit pas et ne le veut pas. Nous venons de voir par quels artifices il essaie d'expliquer

(1) Voir toute la 1 1* Science de la !'• partie de la Met. çera, (II p. 155) : « Mei ergo arbitrii partes nullae sunt ».

(2) Disp. df humilitalt', [). 327 « Corporis e.xuviis soluliis, liber non es censendus, inant-t i)ei polcstas et jus ({uo te po>sidet ; non tu roanuinissus es aut jure aliquo iiaudesl: Dei adliuc et semper inanes ».

(;{) Ibid., p. 325. On pourrait objecter (|ue cette dissertation n'est pas de Geulincx. Elle fut, en effet, soutenue par Sébastianus Borstius en 1668.

l'existence d'une liberté au sein de notre être spirituel. Il lient à ce libre arbitre limité à la vie intérieure de notre âme, à nos désirs, à nos décisions, à nos intentions. Ce sont surtout des raisons morales qui Tempôchent de s'abandonner au déterminisme universel dont la logique l'entraîne. Il constate qu'indépendamment du succès ou des échecs de nos projets, que no< intentions fermement délibérées aient ou non été suivies d'effet, nous sentons que nous avons bien ou mal choisi, que nous nous sommes bien ou mal décidés et qu'entre deux hommes dont la conduite extérieure paraît également bonne et dont les actes ont pu être également utiles, il existe une grande distance morale, si l'un les a accomplis en leur donnant sa pleine adhésion, en connaissance de cause, tandis que l'autre les a laissé s'exécuter, parce que, tout en faisant des vœux pour une tout autre issue, il voyait bien qu'il ne pouvait pas en être autrement. Le premier est bon, moral et religieux; l'autre est mauvais, ignorant et impie. Or, si tous deux étaient aussi strictement déterminés dans leur choix intime que dans leurs actes extérieurs, d'où viendrait cette différence, d'oà viendrait la conscience du devoir accompli et la notion du devoir à accomplir? Avant Kant, Geulincx semble avoir pensé : si je dois, je peux, et avoir cru à la liberté pour fonder la moralité (1). Entre la raison, image de la loi de Dieu, et la passion, reflet d'un monde oii se manifestent la seule

Toutefois cet élève de Geulincx n'a fait certainement que présenter et mettre en formules l'enseignement de son maître. C'est ainsi que l'on trouve dans cette dissertaUon la comparaison du nourrisson dans son berceau, que nous lisons dans l'édition complète de l'Ethique. (1) cf. Land, op. cit. y p. i50.

étendue et ses lois, c'esl-à-dire la « briitalitas », un choix s'impose et requiert, ne serait-ce qu'un instant, une liberté absolue.

Si Ton veut troiiver dans l'homme l'expression de cette liberté et le témoignage de notre puissance, il faut partir de l'antagonisme entre les deux éléments fondamentaux de In nature humaine, la raison et la passion. C'est par la passion que nous sommes esclnves; peut-être la raison nous mon- Irera-t-elle notre grandeur, si nous savons en reconnaît e les limites et les accepter. La raison, qui, sous forme d'évidence, soit d ms la conscience, soit dans le raisonnement, nous a révélés à nous-mêmes et qui nous a prouvé l'existence de Dieu, son infinité et le mécanisme immuable d'un monde inerte par lui-même, nous fait participer à la nature divine et par conséquent à sa toute puissance et è sa liberté. Aussi, que nous cherchions la sagesse qui résulte de la connaissance ou celle qui se traduit dans la conduite morale, c'est à elle que nous devons nous attacher et, par elle, au principe dont elle émane. Si nous agissons ainsi, devenus raisonnables et, pour ainsi dire,« divins (1) »,nous verrons s'abaisser et s'etTacer les limites qui nous empêchent de nous confondre avec la perfection suprême, « notre être propre se dissoudra, nous serons et nous resterons en Dieu » (2), nous participerons, parla, à son action infinie, à sa puissance et à sa liberté, au ^ens où ce mot signifie quelque chose dans son application à l'Etre en soi.

Il importe peu, en elTet, que les réalités véritables ne soient pleinement connues que par la sagesse de celui qui

LA PUISSANCE DE l'hOMME ET LA LIBERTE

les a créées (1) et restent ainsi inaccessibles à notre raison : (2) c'est notre raison qui nous montre qu'elles le sont et juscju'à quel point nous pouvons les connaître (3). Si nous nous tenons fermement dans les limites qu'elle nous prescrit, sans chercher à les franchir et surtout sans regretter d'avoir à les respecter, alors ne pourrons-nous pas proclamer la toute puissance de notre intelligence ? Môme si nous devions nous borner à répéter : « Nous ne connaissons rien », nous serions du moins infaillibles dans cette affirmation et nous aurions atteint un très haut degré

de sagesse (4).

Or c'est « la môme raison qui nous fait connaître les choses physiques et qui, en morale, nous donne des ordres » (5). Dans la spéculation, elle nous révèle des lois ; dans la pratique, elle est notre loi. Elle est la loi qui vient de Dieu, elle est aussi la loi de son action (6). Celui qui lui obéit est dans le sens de l'ordre naturel et divin ; car « ce que la raison prescrit. Dieu l'ordonne» (7) et le réalise. Aussi l'homme qui écoute la seule raison exerce-t-il une puissance comparable à celle de Dieu et jouit-il d'une liberté équivalente à la sienne. Car « lorsque notre esprit, dans une circonstance donnée, connaît ses limites, il est impossible que notre volonté les dépasse et en vienne à se

(1) Log. restit., Pars IV., sect. II, cap. XII, (I p. 443) (a) Ann. admet. (Il p. 293).

(1) Ann. in Cart., Pars I., art48, (111 p. 39 6).

(2) Ibid., Art. 49. (ibid).

(3) Eth., tract I., ch. Il, sect. I, (111 p. 18).

(4) Ann. ad met., (III p. 3oo).

(5) Eth., tract. I, ch. Il, Sect. I, (111 p. -'1) ; cf. Ann. ad eth. (III p. 181-182).

(6) Eth., ibid. (III p. 22) : « Ratio est lex et imajjo Dei in mentihus nostris»; cf. Ann. ad eth. (lil p. 322).

(;) Eth.. ibid .

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