CHAPITRE II
La morale ou la vie selon la raison
La métaphysique, tel'e que nous l'avons sommairement exposée à la suite de Geulincx, nous conduit, comme par la main, jusqu'à la vie morale; on pourrait même dire qu'elle contient en résumé toute la morale ; pour constituer complètement V Ethique ( 1 ), il ne restequ'à tirerdesconséquences
(1) \J Ethique An Geulincx, ou rvwOt «reavrôv, se divise en six traités, qui portent les titres suivants : L De la vertu et de ses propriétés premières : Les vertus cardinales ; II. Des vertus dites particulières ; HI. La fin de la vertu : le Bien ; IV. Les Passions ; V. De la récompense de la vertu ; VI. La prudence. L'ouvrage est inaclievé. Le premier traité, qui seul a été publié par Oeulincx et seul a reçu de lui sa form^ définitive, e<*t presque aussi étendu que les cinq autres réunis. Des notes abondantes, très importantes et souvent plus intéressantes que le texte , servent de commentaire ou d'explication. Elles traitent le plus ordinairement de questionsqui touclientà la mélaphysi<|ue,à la physique ou à la théorie de la connaissance et qui sont utiles pour l'inteHij^ence du texte. Elles renvoient fréquemment aux autres ouvrages de Geulincx, sans références précises et constituent un ensemble aussi volumineux que celui des six traités. Comme elles ne figurent pas dans le premier traité, publié par («eulincx, on a pu légitirn'^ment se demander si elles sont authentiques, ou si, au contraire, l'auteur n'en s<»rait pas Philarbtb-Bo.ntekob. Voici les argumentsfn faveur de l'authenticité :
1" Dans l'avis au lecteur de l'édition de 16^5, nous lisons qu'on trouvera (}aDS le corps de l'ouvrage deux genres 4e notes \ les unes sont indiquées
de ce que nous a révélé la connaissance de Dieu, de nousmême et du monde. Dieu, principe des intelligences , source des idées, créateur de la matière, auteur du mouvement est la cause toute puissante et infiniment sage de nos pensées, il assure, conformément aux lois éternelles de sa prudence, la réalisation de nos volontés et de nos désirs, il nous alTecle, par l'intermédiaire du monde physique et de notre propre corps, des émotions et des représentations qu'il lui plaît de nous donner. En face de son action infinie et universelle, le monde des corps bruts est presque inexistant , rhomme limité par sa participation à ce monde , alourdi par son vêtement corporel est borné, d'ailleurs, par l'imperfection nalurelle de son esprit ; dans la passion comme dans l'action, il ne peut rien sans la volonté de Dieu, maître de la joie et de la douleur, de la vie et de la mort, et, en général, de tout ce qui se produit et que nous
par des chiffres (« cifras vulgo dictas »), les autres par des lettres ; celles-ci ne sont pas de Geulincx, nous dit-on, (« non notas auctoris esse cogita »). Il semble donc logique de conclure que les premières sont bien de notre philosophe.
2» En effet, dans les notes portant des chiffres, l'auteur parle presque toujours à la première personne : «Dixi... vidimus,... in mea metaphysica ». D.nns les notes portant des lettres, on trouve, au contraire, le style indirect : « Auctor addit in belgica versione... ». Toutefois cette remarque n'est pas absolument générale. ^
3" Tous les plus anciens commentateurs sont d'accord pour attribuer ces notes à Geulincx, en particulier Andala, Antoine de Reus et l'éditeur d'un recueil paru en 1688 et qui contient, en même temps que la Physique de Geulincx, la Métaphysique de Bonlekoë.
Contre cette opinion, on ne peut guère citer que quelques passages de RuARDUs Andala, OÙ il nomme Philarète comme l'auteur ou, tout au moins, le rédacteur de certaines notes attribuées généralement à Geulincx. On peut donc présumer que, si toutes ces notes n'ont pas été écrites telles quelles par Geulincx, elles faisaient du moins partie de son enseignement oral.
LA VERTU ET LES VERTUS
croyons accomplir par nous-mômes. Nous ne connaissons pas la nature essentielle des choses, nous ne savons rien de leur réalité, telle qu'elle est en soi ; nous ne savons ni ce que nous sommes et comment nous sommes créés, ni comment se transmettent dans Tunivers les mouvements et comment ils atteignent notre âme, ni ce que sont nos affections passives et comment elles nous arrivent, ni ce que sont nos prétendues actions et comment elles se font. L'ignorance où nous nous trouvons de toutes ces choses est la preuve de notre impuissance à leur é^ard et là où nous sommes impuissants, nous n'avons rien à vouloir. « Qui nescit quomodofiat, isnonfacit; m iibinihil vales. Un etiam nihil velis » : Ces deux tormules en étroite connexion sont le double principe fondamental, dont la morale n'est que le développement.